CHAPITRE XXXIX
Etudes des ecclésiastiques.
Je pense avoir suffisamment traité et expliqué toutes les études que Ton doit faire en jeunesse, et qui conviennent à toutes sortes de personnes de l'un et de l'autre sexe : inaintenant il faut parler de celles qui sont particulières à ceux de diverses professions; rapportant tout aux trois principales, l'église, l'épée et la robe. Un ecclésiastique est destiné à instruire les autres de la religion, et à leur persuader Ja vertu. Il doit donc savoir trois choses , les mystères de la foi, la morale, la manière de les enseigner. Outre le latin, qui lui est absolumckit nécessaire, il
est bon qu'il sache le grec, pour entendre les Pères et les conciles; il lui sera même fort avantageux d'entendre l'hébreu, s'il le peut, sans y perdre 'trop de temps; car sa principale étude doit être l'Écriture sainte. Qu'il commence à la lire dès l'enfance , c'est-à-dire dès qu*il sera en état de l'entendre assez pour y prendre plaisir; et qu'il continue cette lecture si assidûment pendant toute sa vie , que tout le texte sacré lui soit extrêmement familier, et qu'il n'y ait aucun endroit qu'il ne reconnaisse aussitôt. Quand il l'appremlrait tout par cœur, il ne ferait que ce qui était assez commun dans les premiers temps de l'Église même entre les laïques.
Cette lecture assidue de l'Écriture servira d'un bon commentaire, pourvu que vous n'y cherchiez d'abord que le sens littéral, qui s'offrira naturellement à l'esprit, san& vous arrêter aux difficultés. Vous y trouverez toujours assez de vérités claires pour votre édification et pour celle des autres. Après avoir lu attentivement toute la sainte Écriture de suite sans rien passer; quand vous viendrez h la relire, une bonne partie de vos difficultés s'évanouiront. Elles diminueront encore à la troisième lecture ; et plus vous la lirez, plus vous y verrez clair, pourvu que vous la lisiez avec respect et soumission , considérant que c'est Dieu même qui vous parle. Le Catéchisme historique pourra ' faciliter la lecture de TÉcriture sainte à ceux qui commencent, pour discerner les endroits les plus importants, et qui doivent le plus être médités. Le traité des Mœurs des Israélites est comme un commentaire général, qui lève plusieurs difficultés littérales. Pour les sens spirituels de l'Écriture, il faut les rechercher sobrement; s'arrêlant premièrement à ceux qui sont marqués dans l'Écriture même , et ensuite à ceux que nous apprenons par la tradition, je veux dire par les témoignages des Pères les plus uniformes et les plus anciens.
Un ecclésiastique doit éviter les deux extrémités, d'étudier trop ou trop peu. Il y en a plusieurs qui croient n'avoir plus rien à faire après l'office et la messe, si ce n'est qu'ils aient un bénéfice à charge d'ames; encore s'en croientils quittes en satisfaisant aux devoirs les plus pressants. Mais nous ne devons point être en repos tant qu'il y aura des ignorants à instruire, et des pécheurs à convertir. Ceux donc qui n'ont pas de grands talents naturels, ni de grandes commodités pour étudier, qui manquent de livres et de maîtres, comme à la campagne et dans les provinces éloignées, doivent s'appliquer à bien savoir les choses essentielles et communes : faire le catéchisme, qui n'est pas une fonction si facile que plusieurs pensent, et qui est la plus importante de toutes , puisque c'est le fondement de la religion ; faire des prônes et des exhortations familières , proportionnées à la capacité des auditeurs; ouïr des confessions et donner des avis salutaires; un prêtre vertueux et zélé peut s'acquitter de tout cela sans autre lecture que de l'Écriture sainte, du catéchisme du concile de Trente, des instructions de son rituel, de quelques sermons de saint Augustin , ou de quelque autre livre moral des Pères qui lui tombera entre les mains. Voilà ce que Ton peut appeler le nécessaire en matière d'études ecclésiastiques.
Ceux qui ont du loisir, et qui se trouvent au milieu destivres et des commodités d'étudier, doivent être ep garde contre la curiosité. Le meilleur préservatif, ce me semble, est de ne pas donner trop de temps à la théologie scola&tique , et de considérer de bonne heure toute l'étendue de notre profession , et toutes les connaissances qu'elle demande. Un ecclésiastique habile doit être capable de prouver la religion aux libertins et aux infidèles, et par con- * séquent il doit savoir très bien la logique et la métaphysique, telles que je les ai représentées, afin de montrer
par des raisonnements solides comment tout homme de bon sens doit se rendre à Tautorité de TËglise. Il doit aussi pouvoir défendre la religion contre les hérétiques, et pour cet etfet savoir les preuves positives de chaque article de notre créance , tirées de TÉcriture , des conciles , ou des Pères. Il faut quMl sache Thistoire ecclésiastique, qu'il sache le droit canonique ; je ne dis pas seulement la pratique bénéficiaie pour être un habile chicaneur et un dévolutaire redoutable , ni ce qu*ii y a de curieux dans les anciens canons, pour montrer de Térudition en les citant hors de propos ; mais qu'il connaisse les véritables règles de la discipline ecclésiastique, sur quoi est fondé ce qui se pratique, et comment ce qui ne se pratique plus s'est aboli. Qu'il connaisse la morale chrétienne dans toute son étendue ; qu'il ne se renferme pas à savoir les décisions des casuistes modernes sur ce qui est péché, et sur ce qui ne Test pas ; qu'il voie comment les anciens en ont jugé ; et qu'il voie aussi la méthode qu'ils ont enseignée pour avancer dans la vertu , et pour conduire les âmes à la perfection. C'est ce qu'il trouvera dans Cassien et dans les règles monastiques. On doit faire grand cas de ces ouvrages , qui sont le fruit des expériences de tant de saints. Enfin , il faut qu'il sache les cérémonies de l'office public et de l'administration des sacrements , et la pra~ tique de toutes les fonëlions ecclésiastiques : mais celte étude consiste moins dans la lecture des livres que dans l'observation de la tradition vivante. Quand on a une fois l^s grands principes que donne la- lecture de l'Écriture et des Pères , on s'instruit beaucoup en voyant travailler les autres, et en travaillant avec eux.
Comme un ecclésiastique est destiné à instruire les autres, ce n'est pas assez qu'il sache toqt ce que j'ai dit : il doit savoir parler et persuader. 11 a donc besoin de cette forte dialectique et de cette éloquence solide dont j'ai
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parlé ; car, il ne faat pas s'y tromper, un homme sans talent n'est pas propre pour le ministère de l'Église. Un bon prêtre n'est pas seulement un homme qui prie Dieu et mène une vie innocente; ce serait tout au plus un bon moine. Il est prêtre pour assister les autres ; et comme on ne nomme bon médecin que celui qui guérit beaucoup de malades, on ne devrait nommer bon prêtre que celui qui convertit beaucoup de pécheurs. Je ne dis pas qu'il ne doive point y avoir des prêtres qui n'aient l'esprit brillant, la mémoire heureuse, la voix belle, et les autres qualités <|ui font ordinairement paraître les prédicateurs; mais je souhaiterais qu'il n'y en eût point qui n'eût le jugement solide et le raisonnement droit, et qui ne sût instruire et exhorter en public et en particulier, avec toute la douceur ot toute la force que demande la diversité des sujets et des personnes : en un mot, qui n'eût quelque rayon de cette éloquence apostolique dont nous voyons dans saint Paul le parfait modèle. Un ecclésiastique à qui tant de connaissances sont nécessaires ne doit donc pas perdre le temps à des études profanes , ou à des curiosités inutiles : il doit même user d'un grand choix dans les éludes de sa profession. Qu'il ne donne pas trop de temps à ces grands commentaires sur l'Écriture, dont la vue seule épouvante par la grosseur et la multitude des volumes, et fait désespérer de jamais entendre le texte. Qu'il ne s'amuse pas à des spéculations inutiles, et à de vaines chicanes de scolastique. Qu'il ne se laisse pas emporter à la critique des faits, et à la recherche trop curieuse des antiquités ecclésiasti- (jues : car il a tous ces écueiis à éviter, même dans les études qui lui conviennent. Il doit toujours se souvenir que la religion chréiienne n'est pas un art ou une science humaine, où il soit permis à chacun de chercher et d'inventer ; qu'il ne s'agît que de recueillir et de conserver fidèlement la tradition de l'Église. Il doit méditer attentivement les
règles que saint Paul donne à Timolhée el à Tile ', contre les questions curieuses, pour éviter les vaines disputes, et pour tout rapporter à la charité. Ainsi il s'attachera aux études les plus nécessaires et qui vont le plus à la pratique. Car un ecclé.<iiastique ne doit pas être un savant de profession, qui passe sa vie dans son cabinet à étudier ou à composer des livres ; il doit être homaie d'action, et surtout honime d'oraison : ce sont les deux parties de la vie apostolique, la prière et le ministère de la parole. Il faut donc employer chaque jour un temps considérable à s'entretenir avec Dieu, pour se purifier des taches que l'on contracte dans l'action et dans le commerce des hommes, pour lui représenter nos besoins et ceux de toute l'Église : il faut donner au prochain tout le secours que nous lui devons , suivant le rang que nous tenons dans l'Ëgltse , et suivant les occasions particulières que la charité nous présente ; l'étude doit être l'occupation de la jeunesse , et dans le reste de la vie être seulement notre repos et notre divertissement, pour remplir utilement les intervalles de l'action. Quand vous serez fatigué par des visites de malades ou de pauvres, par l'administration des sacrements ou l'instruction ; lorsque vous sentirez votre voix affaiblie, votre poitrine échauffée, vous trouverez une grande douceur à lire quelque bel «adroit des Pères ou de l'Histoire ecclésiastique, à méditer tranquillement quelque grande vérité de TÊcriture, à écouter la conversation d'un ami savant et pieux : voilà les divertissements qui conviennent aux ecclésiastiques. Mais ce soDt principalement ceux qui vivent à la campagne qui ont besoin du secours de la lecture.
ï I Tim., I, 3, VI, 3, 20 ; II Tim., ii , 14 , etc. ; Tit. i , 9, 10, etc.; m, », 10.