CHAPITRE XL
Etudes des gens d*épëe.
Venons maintenant aux gens d'épée : ce sont ceux qui étudient le moins pour l'ordinaire, et toutefois il y a deu3^ rdisons d'étudier qui leur sont singulières. Un bomme qui est naturellement brave , fier et porté aux actions de vigueur; à qui sa naissance ou son emploi hausse encore le courage; qui a les armes à la main, et des hommes sous lui prêts à lui obéir aveuglément, cet homme est en état d'exécuter toutes sortes de violences : et s'il est méchant, ou seulement passionné et capricieux, il est insupportable à tous les autres; c'est un lion déchaîné, c'est un frénétique armé. 11 est donc bien important que ceux que leur inclination et leur profession mettent dans un état si dangereux aient beaucoup de raison et de pouvoir sur euxmêmes, afin de n'user de leur courage et de leurs forces que pour l'utilité publique et contre les ennemis de l'État. II vaudrait mieux que la maison ne fût point gardée, que d'avoir des chiens qui se jetassent sans distinction sur les domestiques aussitôt que sur les voleurs. L'autre raison est la grande oisiveté que la vie de la guerre attire pour l'ordinaire. On ne sait que faire en garnison, en quartier d'hiver, dans un séjour un peu long, pendant que l'on se fait panser d'une blessure : heureux alors celui qui a un livre, et qui prend plaisir à lire! Au reste, je ne doute pas qu'il n'y eût beaucoup plus de gens d'épée qui aimassent l'étude, s'ils savaient ou s'ils considéraient qu'Alexandre et César étaient fort savants, et que l'ignorance, jointe à la valeur, n'a produit que des conquérants brutaux et des destructeurs du genre humain, comme les Turcs et les Tartares.
Voici les éludes qui me paraissent les plus propres aux
gens d'épée. Entre les langues, le latin, plus encore pour la commodité des voyages que pour la lecture; c'est pourquoi je voudrais qu'ils le sussent parler, sinon élégamment, du moins aisément. Cette seule langue peut conduire dans tout le Nord, et tient lieu de plusieurs autres. Il est toutefois très bon qu'ils sachent Tailemand, et le plus tôt qu'ils rapprendront sera le meilleur. Quand ils sauront bien le latin, ils apprendront aisément l'italien et l'espagnol; ainsi, en quelque pays qu'ils soient nés, il& apprendront les langues voisines les plus nécessaires. Ils doivent savoir beaucoup d'hisloires : l'antique , pour voir les exemples des grands capitaines grecs ou romains , et pour connaître le plus en détail qu'ils pourront cette discipline militaire et cet art de la guerre qui les avait missi fort au-dessus des autres hommes. L'histoire moderne leur fera connaître l'état présent des affaires et leur origine, le droit du prince qu'ils servent, et les intérêts des autres souverains. La géographie leur est aussi fort nécessaire; et pour les pays où ils font la guerre, ils ne peuvent les connaître trop en détail, ni descendre dans une topographie trop exacte. Quant aux mathématiques, ils ont principalement besoin de l'arithmétique, de la géométrie et de la mécanique; les sachant bien, ils apprendront aisément la pratique des fortifications , et tout ce que les livres et les maîtres ont accoutumé d'enseigner de l'art de la guerre ; mais il y a une étude que ne font guère les gens d'épée, et qui toutefois me semble bien nécessaire, du moins à ceux qui ont quelque commandement : c'est la politique et la jurisprudence de la guerre. Je veux dire qu'ils devraient savoir le droit de la guerre dans toute son étendue; quelles en sont les causes légitimes, quelles fofinalités se doivent garder pour la commencer, avec quelle mesure se doivent exercer les actes d'hostilité , quels lieux et quelles personnes en sont
exemptes; en un mot, tout ce qui regarde celte partie du droit public dont l'exécution leur est conGée : qu'ils fussent bien informés des ordonnances de leur prince, et des règlements particuliers pour la subsistance et la discipline des troupes; et surtout qu'ils sussent bien les règles de ces jugements si rigoureux qu'ils doivent exercer contre la désertion et les autres crimes militaires.
Le reste de l'art de la guerre, qui en est le plus essentiel, ne se peut apprendre dans les livres ou par de» leçons : il dépend de l'exercice du corps, de «la conversation avec les gens expérinwntés dans le métier, et du service effectif de celui qui veut s'fnslruîre; mais s'il a été bien élevé, s'il e^i accoutumé de bonne heure à chercher le vrai et le soîide en toutes choses, à faire réflexion sur tout ce qu'il voit, et questionner utilement toutes sortes de gens, il en saura plus en deux campagnes que ies autres en dix. La guerre est nn métier plus sérieux que ne se figurent les jeunes gens qui s'y engagent, et qui n'y cherchent bien souvent que le libertinage et le plaisir. Au reste, plus celui que l'on instruit est de grande naissance, plus ses connaissances doivent être étendues. Celui qui doit n'être qu'un simple officier, ou ne commander que des corps particuliers, doit savoir beaucoup plus du moindre détail, et beaucoup moins des choses ^nérales, qtie celui qui doit un jour gouverner des provinces ou commander des armées : et celte règle est commune à toutes les professions. Plus un homme est élevé haut, plus sa vue embrasse d'objets tout à la fois pour voir leur ordre en général; mais il est moins en état de connaître chaque objet exactement qu'un autre homme qui en est proche, et qui n'en voit qu'un à la fois.
TRAITÉ DES ÉTUDES. 26a