‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 60 sur 131 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Etudes des gens de robe.

Les gens de robe ont véritablemeDt besoin de plus de lettres que les gens d*épée, mais ils ne doivent pas s'en trop charger. Ils sont destinés aux affaires, et ne doivent étudier que pour s'en rendre capables. Ils doivent donc éviter cet esprit d'étude opposé à l'esprit d'affaires, qui ne cherche que le plaisir de savoir, ou la gloire d'en avoir la réputation. Us doivent chercher le milieu entre le savoir scolastique des docteurs de lois et Tiguorance grossière des purs praticiens; car ce sont, pour ainsi dire, deux nations toutes différentes. Les docteurs, pour l'ordinaire, se piquent de savoir fournir des antinomies et des solutions pour la réception d'un officier, ou pour quelque autre dispute ; d'entendre les lois du Code et du Digeste les plus fameuses par leurs difficultés, ou d'en donner une nouvelle explication, de restituer un passage , d'expliquer un mot difficile, de découvrir dans un auteur d'buJDanilésv quelque antiquité du droit, d'avoir réduit le droit en ordre par de nouvelles divisions, d'avoir trouvé quelque méthode singulière. Cependant ils ne s'appliquent pas assez à ce qui est d'usage en France : on a remarqué que Cujas lui-même était fort ignorant des affaires. D'un autre côté, les praticiens ne savent que le détail de ce qui se pratique, sans remonter plus haut que les vingt ou trente ans que chacun d'eux a passés dans les affaires, et sans regarder plus loin que la juridiction où il travaille, sans savoir ni l'origine ni la raison de rien. Us disent seulement, Cela se fait; et, Cela ne se fait point : ne reconnaissant plus ce qui a changé de nom. Us ne savent ni assembler, ni diviser, ni arranger. En un mot, ils travaillent comme les artisans les plus grossiers, qui

1) ont pour art que Texemple de leur maître, et pour but que l'argent et le profit. C'est de cette ignorance barbare des praticiens qu*est venu le style des procédures, des contrats, des lettres royaux, des ordonnances même et des coutumes, qui sont la plupart rédigées avec si peu de méthode et de clarté. Mais le plus grand mal qui envient est la chicane et la confusion dans les affaires. 11 faut donc que rétude des gens de robe ait pour but de leur donner <\e grands principes des.affaires les plus ordinaires, et de ieur éclairer l'esprit, pour traiter avec ordre et avec netteté ces affaires, si embarrassées naturellement et si obscures.

Ainsi les gens de robe ont grand besoin de logique pour savoir bien diviser et bien dé6nir, non pas dans Texactiiude des mathématiciens, mais autant que Tulilité des aflàires le demande. Ils ont besoin d'arithmétique, d'économique , et d'une grande connaissance du détail de la vie, du ménage de la campagne, du commerce, de la banque, et de toutes les manières de subsister et de s'enrichir : car la plupart des affaires se décident plus par le fait que par le droit. C'est pourquoi il faut les accoutumer de bonne heure à être appliqués , patients et laborieux. Ils doivent surtout savoir la jurisprudence. Elle renferme •et les principes généraux de l'équité naturelle, qu'il faut principalement chercher dans les livres du droit romain, •et les règles positives de notre droit particulier, qu'ils trouveront dans les ordonnances et dans les coutumes. Il y a toutefois un grand nombre de maximes qu'ils n'apprendront que par l'usage. Qu'ils s'attachent surtout à la lecture des textes, soit du droit romain, soit de notre droit français, puisqu'il n'y a que les textes qui soient des preuves solides dans les questions de droit : mais qu'ils ne négligent pas la lecture des commentaires dans les •questions qu'ils auront le loisir d'approfondir; ils y troij-

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veront souvent de bonnes ouvertures, pourvu qu'ils sachent en user avec jugement. Comme la jurisprudence est l'étude la plus propre à leur profession, ils n'en doivent négliger aucune partie, jusques à n'ignorer, s'il est possible, 9ucun détail de procédure. Il est bon qu'ils sachent aussi l'histoire, par rapport à la jurisprudence; c est-à-dire qu'ils observent les lois et les maximes diverses qui ont régné dans leur pays en divers temps. Ils doivent encore aller plus loin, s'ils sont juges et élevés aux grandes places. Il leur sied bien de remonter aux sources des lois , et d'en examiner les raisons par les principes de la véritable morale et de la véritable politique. En un mot, quoiqu'ils ne soient chargés que de l'exécution des lois, il est bon qu'ils soient capables d'être législateurs. Enfin, l'éloquence est fort utile non-seulement aux avocats, mais aux juges et à tous ceux qui doivent parler d'affaires. J'entends cette éloquence solide que j'ai déjà marquée tant de fois. Voilà les études que j'estime les plus nécessaires et les plus utiles à tous les hommes en général, et à ceux de chaque profession en particulier.

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