‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 6 sur 131 · Maison de campagne des éréquca de Meanx · texte numérisé non relu

Maison de campagne des éréquca de Meanx

SA VIE ET SES OUVRAGES. îa

celui quij pendant la Cène; s'était reposé sur le sein de Jésusdnst.

Aux discussions religieuses et philosophiques succédaient souvent de judicieuses réflexions sur les ouvrages nouveaux et sur les grands écrivains du siècle. La comparaison des anciens et des modernes enflammait Bossuet; il citait de mémoire les phis beaux morceaux de Cicéron et de Virgile , auxquels il se plaisait à opposer les plus beaux morceaux de poésie et ^l'éloquence contemporaines ; puis, entraîné par son goût pour le sublime, il disait des chanta entiers d'Bomère, dont il analysait ensuite les beautés les plus cachées, conmie un grand poëte qui comprend un grand poëte. Souvent aussi il indiquait à ses disciples le sujet de quelques livres utiles à ses vues rdigieuses. C'est ainsi que l'abbé Fleury avait fait, à sa sollicitation, le Catéchi9m9 historiqu9. ORuvre difficile, qui ne pou> vait sortir que d'un esprit également '.ersé dans l'histoire et dans la connaissance exacte de la religion. Ce fut aussi sous l'inspiration de ce puissant génie que Féneion composa le traité Du ministère 4€$ poiteur», le premier et peot-^tre le seul ouvrage de controverse qui ait été écrit dans le sentiment profond de l'amour du prochain, sans autre but que celai de convaincre et de ramener doucement au bercail la brebis égarée.

Ainsi s'écoula le carême de 1684. Pendant ce temps se préparait. à Versailles, le plus grand événement tbéologique du siècle : la révocation de redit de Nantes. La part qu'y eut Bossuet est malheu> reuseroent trop constatée, quoique l'auteur de sa Vie n'en dise rien. II tourna la volonté ferme du monarque vers la violence, en hii faisant entendre que la prospérité de son royaume était d'une bien moindre importance, que la conviersion de ses sujets. Cette pensée est empreinte dans tous ses ouvrages; on la trouve jusque dans la dernière page du Ducours mr Vhistoirt tmiversélle, page brûlante, qui n'est que la louange du fanattsne. Louis XIV la reçut dans sa «onscience, et il fit égorger ses sujets, non par faiblesse comme -Charles IX. non par politiqne comme Louis XI, ^ mais par piété, pour défendre to coûte de IHem; ce «ont les expressions de Bossuet dans le livre môme qu'il consacra à réducation du grand Dauphin, et où, pour encourager les persécutions, il pose ce lait que les rois

de France sont prédits par les prophètes comme les supports de la religion et de l'Église*. C'est ainsi que le premier trône du monde, un trône environné de tout ce qu'il y avait alors de hautes intelligences sur la terre, fut taché de sang au nom de l'Évangile. Depuis, lorsque les yeux des peuples se sont ouverts , cette tache s'est agrandie jusqu'au point d'obscurcir, par son énormité , la gloire du grand siècle.

Cependant, il faut le dire, le môme zèle qui appelait la sévérité au secours de la religion appelait aussi quelquefois l'indulgence. Bossuet n'avait qu'un but, la réunion des hérétiques, l'unité de l'Église; et c'est encore dans ce but qu'il présenta Fénelon à Louis XIV pour diriger les missions de la Saintonge et du Poitou. Tout le monde sait que la seule grâce que Fénelon demanda au roi fut d'éloigner les troupes deir contrées où il devait porter la parole de Dieu. I«a conversion des hérétiques lui paraissait un acte religieux, qui ne devait s'accomplir que par la charité et l'amour. Louis XIV déféra à sa demande, mais après quelques observations dont l'unique objet était, dit-on, de pourvoir à la sûreté du missionnaire.

Sans doute Fénelon avait conçu la plus haute idée du caractère de l'abbé Fleury, puisque sa première pensée fut de l'associer à cette sainte entreprise. L'abbé Fleury (et que ceci soit dit à son éternelle louange), entra aussitôt dans tous les projets de Fénelon ; il comprit la mission du nouvel apôtre. Pour le suivre et pour faire le bien avec lui, il ne balança pas un moment à quitter ses livres, ses études, Bossuet et la société de Germigny. Us partent, ils arrivent dans un pays désolé et au milieu d'une population mourante; leurs yeux ne rencontrent que des paysans rongés de la fièvre ou abattus par la faim, des malheureux sans intelligence, et qui ne comprennent pas même pourquoi on les persécute. A cette vue nos missionnaires se sentent touchés d'une immense charité. Avant de convertir , ils veulent donner du pain à ceux qui ont faim, des vêtements à ceux qui ont froid, des remèdes aux malades, et des consolations à tous. Une marche aussi nouvelle commença à toucher te

1. Voir le Discours sur r Histoire mnieerselle, é^tion originale de 1681, p. 43S.

coeur de la multitude. D*abord elle fut émue de la confiance des missionnaires, qui avaient refusé l'appui des soldats ; puis elle se laissa gagner par leur douceur et par leurs bienfaits. Les pauvres gens s'étonnaient d'inspirer de la pitié, et devenaient meilleurs seo- Jement part'equ'on se montrait bon. Plus le récit des missions du Languedoc les avait frappés de terreur, plus ils se sentaient sonlagés en voyant ces jeunes ecclésiastiques dont le premier soin avait été de les nourrir et de les consoler. Les populations entières accouraient, et, avant d'avoir entendu un seul mot de controverse, elles demandaient à se convertir. Alors l'abbé Fleury, avec l'insinuation et la clarté qui lui étaient propres , expliquait le saint sa> crifice de la messe , les cérémonies du baptême, la bénédiction des cloches, les sacrements, l'eau bénite, et les prières qui partagent et sanctifient la journée; puis il leur enseignait l'année ecclésiastique, disant ce que c'est que l'avent , le carême , les quatre-temps , les fêtes principales , les dimanches et les jours fériés ; appliquant à toutes ces choses la connaissance de la Bible et du cœur humain, et faisant ainsi paraître raisonnable ce que les ministres protestants présentaient aux peuples égarés comme de monstrueuses idolâtries.

De son côté, Féoelon s'attachait à développer des idées de simple morale religieuse, exposant à chacun ses devoirs, et réduisant tous ces devoirs à aimer Dieu et le prochain. Puis entrant dans le cœur même du schisme , il posait en principe que les pasteurs protestants sont sans mission pour enseigner, et que l'autorité 4|u*ils s'arrogent ne leur étant pas transmise par une succession légitime et non interrompue depuis les apôtres, ils ne possèdent aucun des pouvoirs spirituels nécessaires au salut. Et il y avait tant de foi et de charité daus les paroles de Fénelon , de Fleury et des autres ecclésiastiques attachés à la mission , que partout leur départ devenait le sujet d'une affliction générale. « Cela a été si fort, écrivait Fénelon (en sortant de là petite ville de Maronnes), que je n'ai pu refuser de leur laisser une partie de nos amis, et de leur promettre que nous reviendrions tous chez eux. »

Ainsi les choses allaient bien de ce côté; maxs il n'en était pas de môme à la cour, et plus d'une fois Tardeur d'un faux zèle y entrava les progrès des missionnairfcs. On les accusait d'agir avec

trop de ménagemerït, de négliger le culte des images, Tinvocatioi» des saints ,. l'Mloration de la Vierge . e. es pratiques de l'Église. On allait jusqu'à leur otfnr l'exemple d'autres mission- «aires beaucoup plus expéditifs , et qui , à l'aide des dragons , convertissarent en hait jours une province. Attaqué de toutes parts, Féiiôlmi Alt dbiii^é d'en appeler à la conscience de Bossuet et du père La Chaise , en leur montrent, non l'horreur de ces missions armées , non les infiamies de la violacé ( il eût blessé ses protecteurs), mais en leur dévoilant l'hypocrisie et les périls de cesconversions opérées avant l'instruction ; mais en étalant devant euK l'avilissement de ces malheureux , qw la peur des dragoM conver-tirait à I^Àlcorim. Ainsi la terreur et la force ne feront que des sacrilèges et des hypocrites ; la douceur et l'instruction seules font des chrétiens ! « Dans la situation où je vous représente les esprits-, il nous serait fiacile de les faire tous confesser et communier si nous voulions les en presser, pour en faire honneur à nos missions. Mais quelle apparence de faire confesser ceux qui ne reconnaissent point encore la vraie Église, ni la puissance de remettre les péchés? comment donner Jésus-Christ à ceux qui ne croient point le rece> voir? Cependant je sais que, dans les lieux où les mistionnairês et les troupes «mttnsembU, les nouveaux convertis vont tous en foule à la communion. Ces esprits durs , opiniâtres, et envenimés contrenôtre religion , sont pourtant l&ches et intéressés. Si peu qu'on les presse, on leur fera faire des sacrilèges innombrables ; les voyant «ommunier, on croira avoir fini l'ouvrage; mais on ne fera que les pousser par le remords de leur conscience jusqu'au désespoir, ou bien on les jettera dans ane impossibilité et une indifférence de re^ iigion, qui est le comble de l'impiété. Pour nous, nous croirions adirer sur nous une horrible malédiction, si nous nous contentionsde ôire à la bâte une oeuvre superficielle qui éblouirait de imn ; nous ne pouvons que redoubler nos instructions, qu'inviter les^ lieuples k venir (Percher les sacrements avec un coeur catholique, et quo les donner à ceux, qui viennent d'eux-mêmes les chercher, après s'être soumis sans réserve ' . »

t. OKmivret de Fènelon, édîtion Ae Lefèrre. t. m. "p. '»64

Ces belles paroles soiit comme le résumé des prindpes de Pé- •neloo et de Fleuiy ; ce n'est pas eo écrasant les peuples qu'«n pe«t ■les conduire à la religion : la religion étant la plus douce des morales et la plus grande des lumières , on ne saurait y arriver qu'en ouvrant les. cœurs et en dissipant les ténèbres!

Et sHl était nécessaire d'appuyer par des preuves ces vérités évangéliques, ne suffirait-il pas de remarquer que, de toutes les provinces de France qui furent alors ramenées à 11 foi, c'eet la Vendée qui j aux jours de l'anarchie, se montra la plus fidèle à sec croyances : la révolution brisait les temples érigés par Ghariemagne et saint Louis ; elle fut impuissante devant les autels relevés par Fénelon.

Enfin, après cinq mois de travaux pénibles et toujours entravés, les missionnaires revinrent à Paris. Fénelon rendit compte au roi des succès de sa mission ; il l'entretint de la situation des esprits, du zèle de ses coopérateurs , et du bien qui restait à faire. Ce devoir rempli , il s'éloigna de la cour, et reprit modestement »es fonctions de directeur des Nouvelles catholiques. A son exemple, l'abbé Fleury rentra dans son cabinet , heureux de s*y retrouver au milieu de ses livres, et de pouvoir se livrer à ses recherches d'érudition, et aux travaux plus doux de la pensée \

Un ouvrage court mais substantiel, mais remarquable par le goût et l'érudition , le Traité dv choix des études, iut le fruit de cette nouvelle retraite. Fleury l'avait commencé en 1 675, pour l'éducation d'un jeune homme de haute naissance ; il y travaillait encore ■en ^ 684 , mais il ne le termina que deux ans plus tard , à son retour des missions.

Ce livre savant et charmant fut inspiré par la lecture de Platon, ^t écrit sous l'influence supérieure de Fénelon et de Bossuet. Ce sont les idées morales de la Bépublique, mais agrandies , mais humanisées par rÉvangile. Les quatre-vingts premières pages renfei> ment l'histoire universelle des études depuis le commencement du monde. Ce que Bossuet a feit pour l'histoire matérielle des peuples, Fleury veut le faire pour l'histoire intellectuelle du genre humaii». Il dit non la naissance des royaumes et des républiques, mais la txaissanee de la pensée et sa science, la création des règles logiques

qui l'enchaînent ou la développent , sa lutte incessante contre la barbarie, sa tendance vers le ciel, et ses progrès toujours croissants au milieu des passions qu'elle dompte et des ténèbres qu'elle dissipe. Ainsi les annales du genre humain sont doubles : dans Tœuvre de Bossuet , c'est la grandeur terrestre qui passe ; dans l'œuvre de son disciple, c'est la puissance intellectuelle qui grandit, et tout le mal (jui est sur la terre doit s'évanouir devant elle.

Après le tableau des études chez les anciens , Fleury traverse le moyen âge, et passe de Gbarlemagne à Louis XIV. Là se termine la première partie du livre ; l'histoire cesse et la critique commence. Examen et choix des études, instruction des petits enfants , conseils aux professeurs, vœux pour l'éducation morale du peuple, inutilité du latin pour la masse des étudiants, nécessité d'un enseignement secondaire destiné aux marchands et aux bourgeois, destruction des abus , indication des nouvelles méthodes, appréciation des sciences à la manière de Bacon, rien n'est oublié. Ce livre offre le germe de toutes les réformes faites jusqu'à ce jour, et de bien d'autres encore. C'est là que, pour la première fois depuis Montaigne, les maîtres sont invités à la douceur, et les enfants aux jeux de leur âge. L'auteur veut qu'on les instruise en les amusant , qu'on leur orne l'esprit des faits les plus curieux de l'histoire, mis à leur portée, et qu'on leur laisse redire ce qu'ils ont appris quand ih sont en belle humeur. 11 invite les parents à les aider doucement en toutes choses, à ne jamais abuser de leur crédulité, et surtout à ne pas se faire un divertissement de leur gentillesse dans les salons, comme s'ils étaient de petits chiens ou de petits singes; car, ajoute-t-il avec une naïveté charmante, « ce sont des créatures raisonnables que l'Évangile nous défend de mépriser, par cette haute considération qu'ils ont des anges bienheureux pour les garder. » Image religieuse et vraie qui dut bien surprendre ces maîtres à faces refrognées et rouges de colère, qui n'apparaissaient dans les classes que la menace à la bouche et le fouet à la main.

Mais ce n'est pas assez de nous forcer à respecter les enfants ; il n'a rien fait s'il ne frappe leurs yeux dos images les plus gracieuses, leurs oreilles des sons les plus doux , s'il ne développe dans leur ame le sentiment du beau. Sa sollicitude à ce sujet n'a point de

bornes; il sent que dans cette seule pensée il y a régénération et transfiguration de Thumanité; il sent qu'il vient de découvrir le plus riche filon d'une mine d'or. « Je voudrais , dit-il , que la première église où l'on porte un enfant fât la plus belle^ la plus claire, la plus magnifique ; qu'on Tinstruislt plus volontiers dans un beau jardin ou à la vue d'une belle campagne , par un beau temps , et quand il serait lui-même dans la plus belle humeur. Je voudrais que les premiers livres dont il se servirait fussent bien imprimés et bien reliés ; que le maître lui-même , s'il était possible , fût bien fait de sa personne, propre, parlant bien, d'un beau son de voix , d'un visage ouvert, et agréable en toutes ses manièret'... Le peu de soin qu'on a de s'accommoder en tout ceci à la faiblesse des enfants fait qu'il reste à la plupart de l'aversion et du mépris pour toute leur vie de ce qu'ils ont appris de gens trop vieux , chagrins ou maussades , et que le dégoût des écoles publiques , quand ce sont de vieux bâtiments qui manquent de lumière et de bon air, passe jusqu'au latin et aux études. «

Voilà une doctrine née du Christ, quoique toute nouvelle à l'époque où elle fut si bien exprimée. Pour parler des petits enfants , l'Évangile donne à Fleury le cœur d'une mère et le style et les pensées de Fénelon.

Dans la suite de l'ouvrage, le bon abbé passe en revue la rhétorique, la logique, la philosophie, la morale, mesurant l'importance de chacune à ce principe nouveau encore aujourd'hui , que l'étude étant l'apprentissage de la vie, son but doit être de nous apprendre à bien penser et à bien agir : c'est ainsi qu'après un examen rapide et fécond de tous les genres d'études, études suivant les âges, études suivant les professions , études de vanité , études scientifiques, géométrie, agriculture, histoire naturelle, jurisprudence, droit, poésie, langues, il arrive à l'éloquence, faite selon lui pour la vérité, et à la politique, qui n'est que la morale appliquée aux nations. Ici il est bref, mais précis : « Tous les hommes sont frères, dit-il ; les premiers états n'ont été que de grandes familles; donc il faut laisser Machiavel et revenir à Platon. » Certes , ce sont là de belles paroles. Fleury les livrait alors à la conscience des rois; Je temps les a fait arriver à la conscience des peuples.

obsoi*ver que les canons sont positifs , et que dans sa nouvelle dignité ils proscrivent impérieusement la pluralité des bénéfices.

Eh bien ! onze ans plus tard, lorsque Louis XIV donna à Fleury, qili venait de terminer l'éducation de ses trois petits-fils', le prieuré de Notre-Dame d'Argenteuil, ce sage ecclésiastique ne s'appuya pas des excuses de Bossuet pour garder ses deux bénéfices ; mais, suivant l'exemple de Fénelon, il s'empressa de remettre au roi l'abbaye de Loc-Dieu, qu'il possédait depuis plus de vingt ans, et dont il afifectionnait le séjour.

Ainsi , les mêmes principes conduisent aux mômes actions. £t ceci soit dit sans éloge pour Fénelon et pour Fleury , et sans blâme pour leur illustre maître I Notre but n'est pas de juger les consciences^ mais de rapprocher les caractères. Jamais il n'entra dans la pensée de personne d'accuser Bossuet de cupidité ; et son action, fût-elle irrégulière, nous semble assez justifiée par son indifférence pour les richesses.

Mais revenons à la vie de Fleury. Deux ans après le Traité des études^ en 4688, il fit imprimer son livre sur les Devoirs des mailres et des domestiques. Ce livre, il l'avait composé étant précepteur des jeunes princes de Conti , et probablement pour l'usage de leur maison : mais un pareil ouvrage intéressait toutes les classes de la société, et il le publia. C'est l'Évangile relevant les serviteurs et abaissant les maîtres; c'est le code des lois d'une maison, c'està-dire d'un petit royaume, où le législateur s'occupe également à garder le souverain contre la jalousie du peuple, et le peuple contre la violence du souverain; c'est un traité complet d'éducation de famille. Aujourd'hui ce traité n'a plus d'objet : il frappe dans le vide. Les mœurs ont changé, les habitudes ne sont plus les mômes ; et, à ne considérer que les masses , la direction religieuse donnée par Fleury y paraîtrait aussi étrange aux oreilles des maîtres qu'à celles des valets. Il faut un nouveau code pour un nouveau peuple. Mais si le livre est inutile comme application aux choses présentes, il n'est pas inutile comme étude du siècle : vous y trouvez le tableau naïf de l'intérieur des grandes maisons à cette époque, et

1 Le duc de Boarfogn*, le doc do Berry et le roi d'Espagne.

toutes les relations du seigneur et du laquais. Le mot domestique y est employé dans la plus large acception , dans un sens perdu au< jourd'hui. Tout inférieur était alors domestique, c'est-à-dire de la famille, c'est-à-dire de la maison. Voilà pourquoi l'auteur confond sous le titre général de devoirs des domestiques les conseils aux femmes de chambre et au secrétaire , aux valets et à l'aumônier. Cette confusion, qui blesse nos habitudes nouvelles , était un reste de la féodalité , une transition pénible de la servitude forcée à la servitude volontaire. La maison du prince , les gens de monseigneur, l' altesse, la seigneurie d'une part, l'humble et l'obéissant serviteur de l'autre, ces expressions de vasselage peuvent être considérées comme des marques vivantes de ce passe qui n'est plus : il y a dans notre langue des mots qui sont de l'histoire.

L'ouvrage de Fleury n'offre donc guère qu'un intérêt purement historique ; on peut y trouver encore des préceptes de morale plus ou moins applicables à la conduite d'une maison , mais vainement on y chercherait quelques unes de ces considérations philanthropiques sur l'état de servage et de domesticité qui sont l'honneur de notre siècle, et qui ont pour objet l'amélioration des masses et l'émancipation complète de la société. La domesticité , cette plaie hideuse de notre civilisation , n'avait point été mise à découvert comme elle l'est aujourd'hui : on était trop près du servage forcé pour comprendre tout le malheur, tout le péril du servage volontaire; et d'ailleurs il y avait peu d'humiliation à servir à une époque où le gouvernement n'était qu'une puissante hiérarchie domestique qui descendait du trône à la chaumière, du roi au laboureur. Alors chaque classe de la société était sujette d'une classe placée plus haut, et maltresse d'une classe placée plus bas-, les princes devaient service au roi, les ducs aux princes, les marquis aux ducs, les comtes aux marquis. Le grand Condé servait Louis XIV à table, comme le gentil Bayard avait servi l'évêque de Grenoble, tant sagement et honnestement que tout homme en disait du bien. Mais lorsque Fleury publia son livre, cette hiérarchie commençait à s'ébranler. Les grands n'étaient plus valets qu'à la cour, et de proche en proche l'indépendance s'était fait jour jusque dans les derniers rangs de la domesticité. Aussi la pensée de Fleury est-elle I. 3

34 L'ABBK FLEUR Y,

toute conservatrice. Il ne conçoit pas la possibilité d'un meilleur état de choses ; il ne songe qu'à établir l'ordre dans la servitude, et à la relever de ses humiliations par la vertu des âmes chrétiennes : c'est le but unique de son livre, qui conmience par le tableau de toutes les misères dont la domesticité nous délivre. Misères du riche: tentations, ambitions, désordres, débauches, avilissement; misères du pauvre : la faim, la soif, l'abrutissement, le crime , car la domesticité délivre de tout cela. Elle fait plus , elle délivre de toutes les charges de la société, et des tribulations attachées aux professions les plus honorables et les plus utiles. Fleury trace encore le tableau de toutes ces tribulations , auquel il oppose les avantages qui , dans les grandes maisons , attendent le dernier des laquais, un palefrenier, un marmiton ; puis il ajoute ces paroles terribles : a Quelle douceur, en comparaison de la plupart des autres hommes, des laboureurs, des mariniers, des portefaix, des soldats, etc.I » Hélas l telle était alors l'organisation politique et morale du pays, que, pour consoler un malheureux laquais de son servage, il suffisait de lui montrer la supériorité de sa condition sur celle de toutes les autres classes industrielles ou laborieuses de la société , les classes qui la défendeùt , qui l'enrichissent , qui la nourrissent!

Peu de temps après la publication de ce livre , il se passa un événement considérable qui devait changer le sort de l'abbé Fleury, et lui donner une influence puissante sur les destinées de l'Europe. Go fut en 1 689 que Louis XIV confia au duc de BeauviUiers et à Fénelon l'éducation des enfants de France. C'était une haute entreprise que l'éducation de tels princes. En l'acceptant, Fénelon sentit le besoin d'appeler à son aide un homme d'une intelligence large et d'un coeur dévoué. Il se souvint de l'abbé Fleury et se hAta de lui écrire, heureux, disait-il au duc de BeauviUiers, d'avoir rencontré dans le même homme tant de sciences et de vertus. C'est ainsi que l'auteur du Choix des études se trouva tout à coup, et sans l'avoir sollicité , investi des graves et difficiles fonctions de sotts-précepteur de l'héritier de la couronne de France.

Fénelon était alors Agé de trente-huit ans, et l'abbé Fleury de quarante-neuf. Fleury avait donc l'avantage d'une plus longue expé-

rience : il connaissait bien la cour, au milieu de laquelle il vivait sans en être. Enfin il s'était instruit dans l'art d'instruire , en se chargeant de l'éducation des deux princes de Conti, émules du grand Dauphin, et plus tard de celle du duc de Vcrmandois. Que n'avait-on pas le droit d'espérer d'un homme qui avait fait toutes ces choses en présence et presque sous la direction de Bossuet, son protecteur et son maître?

De son côté Fleury avait vu ce puissant génie composer des chefs-d'œuvre pour l'éducation du Dauphin; il l'avait vu préparer des thèmes , corriger les versions^ et remplir tous les devoirs de simple professeur. Et nous pouvons attester ce fait, car nous avons sous les yeux les cahiers du jeune prince , charges de notes et de rectifications de la main même de celui qui avait écrit pour l'enfant le sublime Discours sur l'histoire universelle. Malheureusement le génie est comme la flamme ; il dévore lorsqu'il ne féconde pas. L'esprit de l'élève succomba sous les obsessions du maître, et l'horreur de toute espèce d'études fut le seul fruit de tant d'études admirables. Éclairé par cette expérience, Fleury vit que la première qualité du précepteur n'était pas le génie, et qu'avant tout il devait se proportionner à l'intelligence de son élève. 11 y avait dans son ame , comme dans celle de Fénelon , un instinct maternel qui l'inclinait à la douceur et à l'amour, sources fécondes des belles éducations. Aussi leur premier soin à tous deux fiit^il d'étudier les inclinations du prince, de s'assurer de l'étendue de ses facultés, et d*y proportionner leurs enseignements. Ils s'attachèrent ensuite à lui inspirer la passion du beau et du vrai . afin d'opposer cette passion aux faiblesses, aux caprices et aux violences de son caractère. Heureusement le prince était doué d'un esprit vaste et d'une sensibilité profonde, et, au lieu que l'étude avait épuisé sou père, elle développa son âme et vivifia son intelligence. Voici quelques traits de son caractère, tracés par Saint-Simon :

« Le duc de Bourgogne , dit-il , naquit terrible , et dans sa première jeunesse il fit trembler : il était dur, colère , farouche , naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant Us ridicules avec une justesse qui assommait; de la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il

n'avait aucune ressemblance... Du reste, Tesprit et la pénétration brillaient en lui de toutes parts , et jusque dans ses furies ; ses réponses étonnaient. . . Tant d'esprit, joint à une telle vivacité, à une telle sensibilité , à de telles passions et toutes si ardentes , n'était pas d'une éducation facile. Le duc de Beauvilliers, qui en sentait les difficultés et les conséquences, s'y surpassa lui-même, et \o. récit de l'art qu'il y déploya ferait un ouvrage également curieux et i nstructif... »

Tel était le prince dont l'éducation fut confiée aux soins de Fénelon et de Fleury, et qui sortit vertueux de leurs mains ; car il faut beaucoup rabattre de l'influence active que Saint-Simon accorde au duc de Beauvilliers, bien plus sans doute parce qu'il était duc que parce qu'il était vertueux. Cette influence fut au contraire toute passive : le duc de Beauvilliers laissa le pouvoir à Fénelon, à qui il reconnaissait la volonté et la lumière, et ce fut là son véritable bienfait. C'est ainsi qu'en très-peu de temps l'enfant indocile jusqu'à la colère, farouche jusqu'à la cruauté, se transforma en une créature pleine de charité et de douceur, et, pour tout exprimer en un mot, participa de l'ame de Fénelon.

Toutefois, cette tâche, Fénelon ne l'accomplit pas seul ; Fleury partagea ses soucis et ses travaux , et il faut bien le dire , car on a trop oublié de faire sa part dans cette œuvre de patience et de génie. Imaginer que Fénelon se soit environné de tant d'expérience et de science sans en tirer aucun fruit pour son élève et pour luimême, c'est imaginer l'absurde. Mais quel rôle Fleury joua-t-il dans ce drame semé de tant de merveilles? Quelle fut au juste son influence ? Voilà le problème que sa modestie a rendu presque insoluble, tant il a pris soin de se cacher à l'ombre du maître qu'il servait de son expérience et de sa vertu.

Or, cette influence, dont le souvenir est presque effacé, Fénelon nous la révèle lui-môme , lorsqu'au moment de sa disgrâce il appelle son humble collègue à la direction qu'il abandonne, lorsqu'il confie à sa sagesse ce qu'il a de plus cher au monde, son plus bel ouvrage , l'éducation d'un grand prince et l'avenir de la France.

Fénelon n'exerça que huit ans les fonctions de précepteur;

Fleuiy termina Vœuvre commencée : il fut vingt-deux ans attaché à la personne du duc de Bourgogne.

Dans ce long espace de temps, il ne composa aucun ouvrage utile à Védacation de ses élèves ; et nous ne connaîtrions rien de ses en* seignements politiques et religieux , si quelques notes concises, trouvées dans ses papiers , n'avaient été publiées après sa mort. Pour apprécier la sagesse des avis qu'il donnait au prince , il faut se reporter au déclin du grand siècle : alors le clergé était toutpuissant, mais divisé ; la théologie se montrait redoutable, on avait vu des missions armées , et les querelles de quelques moines sur la grâce étaient devenues une affaire d^État. De toutes parts se faisait sentir le besoin de réformes. Il fallait rappeler les évéques dans les limites de la puissance temporelle , et frapper du m^mc coup la morale relâchée des jésuites, et le rigorisme cruel, mais consciencieux, des jansénistes. Les uns menaçaient les rois de la domination de Tartufe , les autres menaçaient la France d'une république monacale à la manière de Lycurgue. Au milieu de tant d'opinions excessives, il est beau de voir Fleury travailler lui-même à la réforme, et donner au prince les seuls conseils qui pouvaient assurer le trône et préparer le bonheur des peuples. D'abord il songe à établir sur les bases les plus larges les rapports de l'Église avec l'État : pour tarir le mal, il le prend à sa source.

R Choisissez avec soin les évéques; préparez de loin les sujets; prenez^es du pays. Surtout obligez-les à résidence, et que la juridiction ecclésiastique soit réduite à ses bornes.

» Excluez à jamais quiconque aura demandé un évéché ; qu'il soit jugé selon les canons, corrigé, déposé.

» Empêchez les prêtres et les clercs sans vocation.

» Supprimez la plupart des collégiales (c'est-à-dire les chapitres de chanoines).

» Examinez à la rigueur les exemptions des cathédrales.

» Donnez des revenus aux curés des villes, pour abolir les exactions et rétributions sordides.

» Diminuez les ordres mendiants, à charge au public. Les meilleurs moines sont ceux qui travaillent de leurs mains, soit à cultiver la terre, soit à des métiers faciles et tranquilles.

» 11 faudrait occuper tout le monde, chacun selon ses forces, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions. Rien ne ferait de meilleurs chrétiens et de meilleurs citoyens.

M Ne permettre aux Français d'être cardinaux qu'à condition do faire à Rome leur résidence ordinaire , pour y soutenir les intérêts de la nation.

» Entretenir avec la cour de Rome une bonne correspondance, par une conduite noble, modeste, ferme, égale et suivie; lui demander peu de grâces, et lui accorder tout ce qui ne nuit point à nos libertés ; mais être toujours en garde contre ses entreprises, et pour cela connaître bien les droits des papes et les nôtres. »

De tels avis donnés à un prince qui devait régner, par un ecclésiastique plein de lamour de Dieu et des hommes, sont une chose marquante dans le siècle. Pour conserver l'Église, Fleury veut l'épurer : il moralise le peuple en réformant les abus ; il comnàence une révolution pacifique qui eût prévenu peut-être la révolution sanglante sous laquelle tout a péri, le trône et la religion 1 A cette époque les esprits les plus éclairés entrevoyaient dans l'avenir la possibilité d'un bouleversement social complet; et c'est sans doute ce qui faisait dire au sage Catinat qu'on en viendrait au point que le comble du désordre pourrait seul ramener l'ordre dans le royaume'. Le vide, l'ignorance, la servitude, l'inquisition dans la police, l'avilissement des grands à la cour, la confusion de tous les états, étaient, pour cet excellent citoyen, des présages visibles de destruction. Ajoutez à cela la misère des peuples, et vous coml)rendrez le but des réformes que Fleury voulait inspirer au prince. Là est tout le secret de cette généreuse éducation.

Cette pensée n'abandonne jamais Fleury ; elle l'inspire dans tous ses enseignements ; vous allez l'entendre parler de la magistrature comme il a parlé des évoques. En invitant le prince à la justice, qui est le droit et le devoir des rois , il lui dit expressément :

« Connaissez bien les mœurs et la capacité des premiers présidents de parlements et autres compagnies souveraines, et aussi des conseillers d'État, et ôtcz la vénalité des charges.

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