Sîémoitefde Saint-SiHiov,t. 1, p
» Diminuez le nombre non-seulement des juges et autres officiers de justice , mais des tribunaux ; sans quoi impossible de retrancher la chicane.
» Supprimez principalement les petites justices des bourgs et des villages.
» Retranchez les degrés de juridiction , et en général les appellations, autant que faire se pourra.
» Réduisez la grande chancellerie au nécessaire, qui est peu. Réduisez le nombre des secrétaires du roi : ces charges tirent les riches bourgeois de leur état et ruinent le commerce.
» Réformez la procédure criminelle , tirée de celle de l'inquisition : elle tend plus à découvrir et punir les coupables qu'à justifier les innocents.
» Que les procédures soient plus sérieuses; retranchez les écritures et les rapports secrets ] rendez les audiences publiques.
» Prévenez les crimes.
» Point de commissions extraordinaires ; renvoyez tout aux juges ordinaires, et ne souffrez pas que la justice soit jamais méprisée. »
Ici, point de système, point d'utopie, tout est positif. Fleury pose le doigt sur chaque plaie, et ses conseils tombent dans une ame ouverte au bien par Fénelon , dans une ame où vous pouvez lire cette maxime : Que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois,
« Le roi, c'est le père, » dit Fleury.
« Le but de la politique est de rendre un peuple heureux, » dit encore Fleury.
a Et de quoi se compose le peuple ? des artisans et des laboureurs ; car tout le reste est établi pour le peuple et aux dépens du peuple.
» Or le labourage est non-seulement l'état le plus moral , mais encore le plus heureux. Et quoi de plus heureux en effet qu'un homme vivant des fruits de la terre et de ses troupeaux ? Un tel homme jouit d'une honnête liberté ; il a les choses r^écessaires en abondance , mais il ne les a que par son travail ; il ne cherche foint les superflues; et tous les secours dont il a besoin, il les trouve
dans sa femme et dans ses enfants. » Ainai parlait Fleury au prince.
« Repeupler les villages , diminuer les tailles , alléger la milice ; examiner les causes de la diminution des peuples. Pourquoi des terres incultes ou mal cultivées ; si faute d'hommes, si pauvreté, si négligence. Étudier les moyens d'accroître le bétail. Toiles, étoffes de laine, en favoriser la fabrication.
u Ne prendre pour deniers royaux ni bétes ni instruments de labourage.
» Réduire les mesures à l'unité par tout le royaume.
» Diminuer les impôts dès qile le besoin cesse. Le fonds le plus sûr est la réduction de la dépense.
» Si le prince a besoin de subsides , qu'il les demande ouvertement , sans user de détours.
» Le luxe en tables , habits , meubles , jardins , palais , cause de ruine pour TÉtat, de misères pour la cation. Un beau coup d'œil coûte cher au peuple. Belle maison , trop petit objet pour un roi : faire un beau royaume.
» Vraie politique doit être noble et sincère ; elle attire amour et confiance. »
Tout cela , il faut en convenir , était bien nouveau après Richelieu , Mazarin et Louvois. Le bon sens exquis , la droite raison du sous-précepteur lui ouvrent des routes lumineuses, où Fénelon pénètre seul avec lui ; ils y entraînent leur élève , et c'est là , en présence de Dieu, qu'ils osent lui montrer son peuple, ses devoirs et la vérité.
Eh bien I c'est de ces principes admirables qu'on a fait jaillir la plus hideuse des calomnies I et parcequ'il s'est trouvé que Fénelon et Fleury enseignaient la vertu au milieu de la corruption et la liberté en face du despotisme, parcequ'ils blâmaient le faste, le libertinage, le fanatisme, la guerre, les conquêtes, on les a accusés d'élever le fils dans le mépris de la gloire du père, et de caractériser la tyrannie par les exemples mêmes du siècle 1 On a fait l'injure au grand roi de le reconnaître dans tous les vices , dans toutes les faiblesses dont les deux précepteurs voulaient préserver leur illustre élève. Que leurs enseignements soient des allusions aux fautes de
Louis XIV, leur vie entière est là pour répondre : Non ! Qu'ils en aient observé les désastres , recueilli les misères pour en délivrer Tavenir, ce devoir leur était imposé et ils l'ont rempli.
Mais quoi l fallait-il taire le despotisme, parceque le despotisme était maître*, Vhypocrisie, parcequ'elle était puissante; tous les vices qui font le malheur des peuples, parceque les peuples étaient malheureux? Est<^ donc la faute de Fleury et de Fénelon si, chaque fois quMls condamnaient une passion mauvaise, on pouvait leur dire, en regardant en haut : a La voici ? »
Certes il y avait de la grandeur dans le caractère de Louis XIV. Sa fierté était une puissance ; elle donnait du prix aux plus petites choses , à un regard , à un sourire ; c'est avec cela qu'il régnait. 11 était beau, poli, plein de grâce et de majesté; il aimait le plaisir, il aimait la gloire, il aimait le talent : et tout ce qu'il aimait, il savait le faire naître , le découvrir et le récompenser. Mais ce roi si grand à Versailles , si puissant aux bords du Rhin , si aimable , si magnifique dans ses jardins et dans ses salons; ce roi qui savait commander aux hommes ne savait pas commander à ses passions; il manquait de lumières. Soumis à ses confesseurs comme il l'avait été à ses maîtresses, pour les unes il légitimait ses bâtards adultérins, pour les autres il ordonnait les dragonnades et révoquait l'édit de Nantes ; en sorte qu'après avoir démoralisé son peuple par ses libertinages, il le ruina par son repentir.
Car enfin ce roi tant admiré, tant préconisé par Bossuet lui-même, ce roi voulait tout soumettre à son orgueil. Après avoir affiché 1 a«dultère , humilié la cour , aplati la noblesse , démoralisé la nation , découragé les armées, il se faisait dévot, le grand roi, et, pour sauver son ame, il égorgeait son peuple.
C'est qu'il regardait ce peuple comme un bien qui lui était propre; «ne matière taillable, corvéable, voire même tuable à volonté. Bossuet lui avait persuadé que le meilleilf moyen de faire son salut était d'établir l'unité de religion dans, le royaume; madame de Maintenon était de l'avis de Bossuet, et travaillait par des massacres n mériter le titre de mère de l'Église. Bien plus , à l'occasion d'un impôt énorme qui chagrinait le roi et pour lequel il témoignait des scrupules, le père Le Tellier, son confesseur, fit décider par la Sor-
bonne que tous les biens de ses sujets étaient sa propriété, en sorte qu'en les prenant il usait de son droit. Décision qui , de l'aveu même du monarque, le mit fort à l'aise, et calma tous les scrupules de sa conscience .
Voilà les maux qu'il fallait guérir et prévenir, le siècle qu'il fallait changer. Dans cette esquisse trop affaiblie des fautes de Louis XIV, se trouvent la justification et la nécessité des enseignements donnés à son petit-fils. Blâmer ces enseignements, c'est dire que la vertu ne doit pas être opposée au vice, c'est nier les abominations sans nombre qu'entraînent la puissance absolue , le luxe ruineux, les conquêtes injustes, et la légitimation des enfants adultérins , le plus triste scandale qu'un roi puisse donner au monde , la plus périlleuse immoralité qu'il puisse propager, puisqu'elle viole la famille, flétrit le mariage, légalise l'infidélité, élève à côté du trône et pour le trône les fruits de la débauche , et renverse aux yeux des peuples, par l'exemple du maître, toutes les idées d'ordre, de politique, de rangs, de religion et de vertu l
Louis XIV, le grand roi, le roi du grand siècle, le roi despote, est coupable d'avoir inoculé au peuple le mépris de la puissance royale ; et quiconque veut juger les précepteurs du duc de Bourgogne doit commencer par étudier tous ces faits. Le succès pour eux était d'autant plus difficile qu'il fallait armer le prince contre ses propres ))enchants , d'accord avec les plus séduisants exemples de la gloire et de la volupté.
Hélas 1 ce prince mourut, et la France dégénérée expia, dans les désastres de la régence , les vices qu'elle avait encensés dans Louis XIV. Mais ce n'était point assez; pour en finir avec le despotisme , il fallait que le mépris des peuples fût porté à son comble : la Providence permit Louis XV, et la révolution fut opérée.
Admirons ici les vues profondes de la Providence. Après les démoralisations de Louis XIV, aucune volonté royale ne pouvait rendre la vie à nos vieilles institutions ; le duc de Bourgogne lui-même y eût épuisé son ame. C'est alors que la Providence déchaîna les vices, pour détruire ce que la vertu eût été impuissante à réformer.
Ceux qui déplorent encore aujourd'hui la perte du jeune prince ne ie doutent pas que sa mission sur la terre était remplie ; l'ai-
mable enfant n'était pas venu pour régner, il était venu pour féconder dans rame de Fénelon et de Fleury la passion céleste du bien public, pour donner un but à leurs généreuses pensées, A ces réformes sans nombre qu'on flétrissait alors du titre d'utopie, et que notre siècle a réalisées. 11 fut le Moïse qui fit jaillir la source où tout un peuple avait bàtc de se désaltérer. C'est ainsi que les doctrines qui devaient sauver le monde furent enseignées à l'ombre du trône de Louis XiV. Sous les yeux du despote naquit la liberté.
Tel fut le résultat de cette éducation sublime, faite pour les princes, et dont le monde recueille le fruit.
Mais revenons un moment sur nos pas pour raconter un fait littéraire assez curieux, où Fleury fut appelé à jouer le rôle de médiateur. Il s'agit de la discussion de Bossuet et de Santeul sur l'emploi de la mythologie dans les poèmes modernes. Bossuet, mû par des scrupules religieux et sans doute aussi par des idées littéraires trësélevées, voulait de nouvelles images pour une littérature nouvelle; il pensait que la religion, en nous séparant de toutes les fables du polythéisme, devait trouver, dans la connaissance du vrai Dieu, une poésie plus haute et surtout plus profonde que celle des plus beaux jours de l'antiquité.
L'idée était vraie; peut-être Bossuet en fit-il une application trop sévère à Santeul, qui, dans un pofime intitulé Pomone, s'était plu à chanter mythologiquement les magnificences un peu mythologiques des jardins de Versailles. Quoi qu'il en soit, le blâme de Bossuet fut si vif, que Santeul se crut obligé d'implorer son pardon dans un nouveau poëme, à la tête duquel il se fit graver lui-même, la corde au cou, à genoux devant l'évoque de Meaux, sur les marches de l'église cathédrale, faisant amende honorable, et jetant au feu tous ses vers profanes.
Cette action si humble était relevée par la beauté des vers. Santeul en adressa une copie à Fleury , en le priant de la mettre sous les yeux de Bossuet. C'est alors que Fleury lui écrivit successivement deux lettres latines, où il lui raconUit la surprise du prélat, et les applaudissements qu'il avait donnés à ce nouveau poème. « Je ne regrette pas la sévérité de son jugement, lui disait-il , puisqu'il
nous a valu un si bel ouvrage. » L'arbitre et le juge s'étaient confondus dans une même admiration.
Cependant, au milieu des travaux que nécessitaient les fonctions de sous-précepteur, Fleury trouvait encore du temps pour ses études théologiques et religieuses. Un an s'était à peine écoulé depuis son entrée chez le prince, qu'il publiait la première partie de ce trésor d'érudition et de sagesse qui porte le titre d'Histoire ecclésiastique. Depuis cette époque il ne cessa d'y travailler ; l'immensité de l'ouvrage ne rétonnait pas; trente années de méditations et de lecture ne le conduisirent qu'au vingtième volume.
On n'a point oublié, sans doute, l'heureuse influence exercée par M. de Gaumont sur ses premières études. Fleury avait alors vingtdeux ou vingt-trois ans ; il était avocat, et ne demandait qu'à s'instruire. Un jour M. de Gaumont lui dit : « 11 faut laisser l'histoire de la Grèce et de Rome ; les exemples d'Épaminondas et de Brutus n'ont rien d'applicable. Étudiez plutôt l'histoire ecclésiastique, c'est notre propre histoire , utile à notre religion , à nos familles , à nos affaires. » Ces idées étaient nouvelles à cette époque ; elles firent impression sur le jeune homme, et quarante-deux ans plus tard nous le voyons consacrer ce souvenir dans une lettre précieuse où , en parlant de M. de Gaumont, il s'est vu forcé de parler un peu de luimême. 11 est probable que des conseils si profondément empreints dans sa mémoire ne furent pas sans influence, et qu'en changeant la direction de ses études ils changèrent sa vocation. C'est alors qu'il publia successivement V Institution au droit ecclésiastique j les Mamrs des Israélites, les Mceurs des Chrétiens^ et le Catéchisme historique^ premières études du grand ouvrage qu'il méditait. Nous faisons cette remarque pour répondre aux critiques d'un savant théologien qui accusait Fleury d'avoir entrepris l'histoire de l'Église sans la connaître, « écrivant le soir ce qu'il avait appris le matin. » En s'exprimant ainsi, le docte Longuerue oubliait seulement tous le» ouvrages que l'abbé Fleury avait publiés avant V Histoire ecclésiastique; c'était beaucoup oublier pour un érudit.
Magnifique tableau que celui d'une religion née dans une étable, et qui devait envelopper le globe ! Fleury en a tracé l'histoire jusqu'au commencement du quinzième siècle. Le point de départ de
cette histoire, au milieu du grand empire, est presque invisible. Quelques disciples inconnus , des femmes , des ouvriers , des pécheurs, se rassemblent pour élire un apôtre à la place de Judas ; rÈglise en a compté cent \ingt. Sur ce petit nombre de fidèles, dépositaires d'une pensée de Dieu, reposait alors tout l'avenir de J humanité.
On le voit, c'est une ère nouvelle qui comotence. Au milieu d'une société ruinée par ses conquêtes, une jeune société se lève qui méprise les choses d'ici-bas. Qu'est devenu rattachement servile aux biens de la terre, les gloires de la guerre et le dévouement sans borne à la patrie , seule idée morale des gouvernements antiques ? La volupté est vaincue, les joies matérielles sont méprisées; je ne vois plus que des saints qui se vouent à la douleur, des martyrs qui appellent les supplices , des exilés qui demandent le ciel. Rome se dématérialise ; les corruptions de la chair, les joies de la débauche s'évanouissent devant le jeûne, la pénitence et la charité.
Vainement les persécutions et les hérésies tentent de renverser Toeuvre chrétienne; elles ne servent qu'à l'affermir. Le catholicisme s'organise, et Constantin lui donne l'empire. Vient ensuite l'apostasie de Julien, qui tourne à sa honte; puis l'arianisme et l'invasion des Vandales. Le christianisme triomphe de tout; il combat la furie des peuples barbares par sa douceur envers la mort , et la corruption des peuples civilisés par le détachement des biens de la terre. Dans ce grand cataclysme qui engloutit un monde , il sauve de la ruine générale, et les derniers débris politiques de l'édilicc romain, et les derniers débris philosophiques et poétiques de Tédifice grec, rattachant ainsi par une chaîne de lumière le passé à l'avenir. Alors finit l'empire romain et commence l'empire grec. Plusieurs familles de souverains passent sur le trône ; mais les véritables législateurs du monde à cette époque, ce sont les Pères de l'Église. Saint Augustin, saint Jérôme, saint Jean Chrysostomc , saint Ambroise , sont de plus grands noms dans l'histoire que tous les' noms des tyrans du Ras-Empire. Pour la première fois la puissance morale apparaît sur la terre et se pose en face de la puissance politique, non pour la combattre, mais pour la dévoiler, mais pour la réformer. 11 s'agit d'introduire l'Évangile dans les lois humaines, et d'y amc-
ner les rois en instruisant les peuples. Ce fut le grand travail de l'Église, souvent interrompu, souvent repris; dix-huit siècles n'ont pu l'accomplir.
C'est alors que les superstitions du polythéisme et les instincts sanguinaires du Nord viennent se mêler au culte chrétien. D'une part les traditions primitives s'effacent, d'autre part les fausses Décrétales d'Isidore sanctionnent les anciens abus et leur donnent force de loi ; enfin Charlemagne crée la puissance temporelle des papes . qui doit bientôt écraser sa famille, et change en glaive la croix de Jésus-Christ. Nous ne suivrons pas l'auteur sur cette route, où on le voit toujours attentif à recueillir la vérité. Aucun abus ne lui échappe, aucune gloire ne l'éblouit; il sépare avec soin l'Église, restée toujours pure parcequ'elle ne s'appuie que sur des instincts célestes , du pouvoir ecclésiastique , trop souvent armé des passions humaines. Ce qu'il se propose surtout, c'est de ramener les chrétiens aux vertus primitives, et de retremper le catholicisme dans la pauvreté et l'humilité. La déposition des rois par les évoques et par les papes , la confusion du spirituel et du temporel , la multiplicité des excommunications , la richesse et l'incontinence du clergé , l'immunité des clercs, le commerce des indulgences, l'adoration des reliques, l'intolérance armée, les croisades, les ordres militaires, l'inquisition, les bûchers, l'index, telles sont aux yeux de Fleury les principales causes de la décadence du christianisme, et par suite de l'indifférence religieuse prédite par Bossuet. Que ne s'est- il trouvé au concile de Trente un évêque puissant et d'une raison aussi droite que celle de Fleury? l'Église n'aurait à déplorer ni les vengeances d'un moine ni les violences des philosophes : Luther eût été sans prétextes, et Voltaire n'eût pas régné.
Tel est l'esprit de YHistoire ecclésiastique de l'abbé Fleury. On conçoit tout ce qu'une marche aussi franche, aussi évangélique a dû lui susciter d'ennemis. Jamais auteur ne fut soumis à de plus déplorables critiques. On l'accusa de mutiler les textes, d'altérer les citations; c'était le calomnier, et calomnier la vertu des premiers chrétiens, dont ces textes étaient l'éloge ; et toutefois que dans un ouvrage de tant d'érudition et d'aussi longue baleine quelques citations aient été mal transcrites , quelques autres mal interprétées , il n'y a riea
là qui doive surprendre. Mais la criti(iue alla plus bin ; des mot» elle passa aux choses , et ou Tentendit avec surprise lui reprochaot son admiration pour les doctrines si douces de la primitive Église et sa haine des fureurs déployées plus tard contre ^ hérétiques , haioe sainte, et qu'il appuyait non-seulement des principes de l'ÉvangilOi mais encore de l'autorité de saint Ambroise et de saint Augustin. Ce fut le dernier effort de la critique: elle avait osé l'accuser d'erreur et de mauvaise foi , de charité et de tolérance ; elle n'osa l'accuser ni d'impiété ni d'hérésie. Il était orthodoxe, il était sublime; il disait : a Quant à la discipline dans l'Église primitive, nous voyons une politique toute spirituelle , toute céleste, un gouvernement fondé sur la charité , ayant uniquement pour but l'utilité publique, sans aucun intérêt de ceux qui gouvernent; ils sont appelés d'en haut. La vocation divine se déclare par le choix des autres pasteurs et par le consentement des peuples ; on les choisit pour leur seul mérite, et le plus souvent malgré eux. La charité seule et l'obéissance leur font accepter le ministère dont il ne leur revient que du travail et du péril , et ils ne comptent pas entre les moindres périls celui de tirer vanité de l'affection et de la vénération des peuples, qui les regardent comme tenant la place de Dieu même. Cet amour respectueux du troupeau fait toute leur autorité. Ils ne prétendent pas dominer comme les puissances du siècle, et se faire obéir par la contrainte extérieure ; leur force est dans la persuasion. C'est la sainteté de leur vie, leur doctrine , la charité qu'ils témoignent à leur troupeau par toute sorte de services et de bienfaits, qui les rendent maîtres de toos les coeurs. Ils n'usent de cette autorité que pour le bien du troupeau même, pour convertir les pécheivs, réconcilier les ennemis, tenir .tout âge et tout sexe dans le devoir et la soumission à la loi de Dieu; ils sont maîtres des biens comme des coeurs, et ne s'en servent que pour assister les pauvres, vivant pauvrement eux-mêmes, et souvent du travail de leurs mains. Plus ils ont d'autorité , moins ils s'en attribuent; ils traitent de frères les prêtres et les diacres, ils ne font rien sans leur conseil, et sans la participation du peuple. »
Ce fragment admirable est comme un résumé de V Histoire ecclé" tiattique; l'auteur y revient sans cesse, sans cesse il exprime le re-
gret de la perte de si beaux jours; et toutes les splendeurs du catholicisme ne peuvent effacer à ses yeux cette époque si pure d'innocence et de simplicité évangéliques.
Nous ne dirdhs rien de l'érudition immense répandue dans cet ouvrage. Fleury épuise toutes les sources , interroge toutes les origines ; les livres sacrés et profanes, le droit civil et le droit canon, la Bible et les Pères, les philosophes et les historiens, il a tout lu, tout consulté, tout approfondi. Dans une intelligence ordinaire ces vastes études n'eussent enfanté que le chaos ; dans une intelligence forte, et subordonnée d'ailleurs à un principe général, l'ordre s'est établi de lui-môme. On sent qu'avant de prendre la plume Fleury était maître de sa tâche. Sans doute , n'étant pas guidée par le catholicisme absolu de Bossuet, sa marche n'est point aussi ferme, sa ligne aussi inflexible, sa déduction aussi formelle que celles du moderne Père de l'Église; mois quelle intelligence plus droite de l'Évangile? quelle charité plus pratique et plus ample? comme il possède un sentiment plus vrai des lois irrévocables qui régissent la nature de l'homme 1 Entre Fleury et Bossuet il y a toute la distance qui sépare l'Église primitive de l'Église moderne. Fleury est de la famille de Fénelon ; comme lui il ne pèche que par ce qui lui manque, il est toujours admirable par ce dont il abonde ; comme lui il préfère les œuvres aux paroles , et la vertu au culte, qui n'est, dit-il, que l'écorce de la religion; comme lui, enfin, il se fait l'apôtre de la vérité, et proclame la liberté de la critique dans tout ce qui concerne l'histoire ecclésiastique.
Notre jugement sur cet excellent livre serait incomplet, si nous ne disions quelques mots des discours qui servent d'introduction aux grandes époques de l'histoire de l'Église. Ces discours sont le résumé moral de cette histoire, petits chefs-d'œuvre de précision, écrits, comme tout l'ouvrage, dans le seul amour de la vérité et avec le désir de la répandre; c'est la vérité môme dans son allure simple et naïve, la vérité philosophique et religieuse, sans velléité d'apologie et sans esprit de dénigrement. Une note manuscrite trouvée dans les papiers de D. Deforis * , et dont l'original est sous nos
1. L'un des promior» édîteur» des OEurres de Bossuet, et dont tous les papiers furent recaeiUia par le libraire Lamy, mort seulement en 1836.
yeux, attribae à Bossuet une graode part dans ces discoturs; il y est dit que « Bossuet et Pleury peudant leur séjour i Tenailles se réiioissaient souvent dans le bosquet des fables d'Ésope, qui était le seul fenné. et dont ils avaient chacun une clef; que Fleuiy apportait une écritoire et du papier, et qu'il écrivait sous b dictée d«* Bossuet le plan de ses discours, les vues profondes qui y sont développées j et jusqu'aux réflexions pleines de sens 9111 en font Ir principal mérite. »
Cett<^ note est si près de la calonmie, que U. de Bausset . en la citant ' , n'a pu s'empêcher d'en uMxlifier le texte, afin de lui rendre un peu de valeur. Or, ce texte, qui attribue à Bossuet tout ce qui fait le principal mérite des œuvres de Fleur)', nous le rétablissons ici pour le juger à notre tour ; chose d'autant plus facile qu'une circonstance heureuse a fait tomber entre nos mains une copie des notes manuscrites recueillies soit dans le bosquet d'Ésope, soit à Germigny, par le sage auteur de ï Histoire ecclésiastique : c'est le résumé substantiel de ses entretiens avec Bossuet ; on y voit le disciple attentif aux paroles du maître, et cherchant dans ces paroles des inspirations et des directions ' , mais on n'y voit pas Bossuet rédigeant des discours et dictant un ouvrage. Tout se borne à quelques pensées, aux principes et à la direction, et c'est là le fait grave qu'il était important de signaler. Les doctrines pieuses de Fleur}' ont été si audacieusement calomniées ^, qubn se sent heureux de pouvoir les offirir aux chrétiens avec l'autorité puissante (le Bossuet.
Trois ans s'étaient à peine écoulés depuis qu'il partageait avec Fénelon les soucis de l'éducation du duc de Bourgogne, lorsque les doctrines du quiétisme brouillèrent ses deux protecteurs. Le sage abbé n'entra point dans leur querelle, il ne prit point parti : approuver ou condamner lui eût été également pénible, car il ne pou-