‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 78 sur 131 · III. Leur frugalité · texte numérisé non relu

III. Leur frugalité

Pour la nourriture et les autres besoins de la vie, les patriarches n'étaient aucunement délicats. Les .lentilles que Jacob avait préparées et qui tentèrent si fort Ésaii peuvent faire juger de leurs viandes ordinaires *; mais Ton voit l'exemple d'un repas magnifique dans celui qu'Abraham fit aux trois anges : il leur servit un veau, du pain frais, mais cuit sous la cendre, du beurre et du lait*. Il paraît qu'ils avaient quelque espèce de ragoûts, par celui que Rébecca fit à Isaac; mais son grand âge peut excuser cette délicatesse. Ce ragoût fut composé de deux chevreaux , et Abraham servit aux anges un veau entier avec le pain de trois mesures de farine , qui reviennent à plus

' Gen. XXXI, 40. — * Gen. XXIV, 15. - 3 Gen, XXIX, 9. - » Gen XXV, 29. — ^ Gen. XVIII, 6, etc.

de deux de nos boisseaux et à près de cinquante-six livres de notre poids*. On peut conclure de là qu'ils étaient grands mangeurs; aussi faisaient-ils grand exercice, et peut-être étaient-ils de plus grande taille aussi bien que de plus longue vie. Les Grecs croyaient que les hommes des temps héroïques étaient plus grands, et Homère les fait grands mangeurs*. Quand Eumée reçoit Ulysse, il apprête un grand porc de cinq ans pour cinq personnes. Les héros d'Homère se servent eux-mêmes pour les besoins ordinaires de la vie , et l'on voit agir de même les patriarches. Abraham, qui avait tant de domestiques ^ et qui élait âgé de près de cent ans, apporte lui-même de l'eau pour laver les pieds à ses divins hôtes, va presser sa femme de leur faire du pain, va lui-même choisir la viande, et revient les servir debout. Je veux bien qu'il fût animé en cette occasion par son zèle à exercer l'hospitalité ; mais tout le reste de leur vie y répond. Leurs valets servaient à les aider, non pas à les dispenser du travail. En effet, qui pouvait obliger Jacob , allant en Mésopotamie, à faire seul , à pied, un bâton à la main , un voyage de plus de deux cents lieues^? car il y avait bien cetle distance de Bethsabée à Haran. Qui pouvait, dis-je, l'y obliger, sinon sa louable simplicité et son^amour pour le travail? Ainsi, il se couche où la nuit le surprend, et met une pierre sous sa tête pour lui servir d'oreiller J*. Ainsi, quoiqu'il aimât tendrement Joseph, il ne laisse pas de l'envoyer tout seul d'Hébron chercher ses frères à Sicbem, • qui en était à une grande journée ; et Joseph ne les ayant pas trouvés, continue son voyage plus d'une journée au delà, jusqu'à Dothain, et tout cela n'ayant encore quo seize ans.

C'était sans doute cette vie simple et laborieuse qui les

* Ge«. XXVII, 9. — 2 Odpss.U, — 3 Gcn. XVIII, 4. - 4 Gcn. XXXII, 11. — ^ Gen, XXl^VÏI, 15.

faisait arriver à ime si grande vieillesse et mourir si doucement. Abraham et Tsaac ont vécu chacun près de deux cents ans; les autres patriarches dont nous savons IVige ont au moins passé cent ans , et il n'est point fait mention qu'ils aient été malades pendant une si longue vie. « II défaillit et mourut dans une heureuse vieillesse , rempli de jours «; » c'est ainsi que l'Écriture exprime leur mort. La première fois qu'il est parlé de médecins , c'est quand il est dit que Joseph commanda aux siens d'embaumer le corps de son père. C'était en Egypte , et plusieurs ont attribué aux Égyptiens l'invention de la médecine.

Je n'admire pas moins la modération des patriarches à l'égard des femmes, quand je considère la liberté d'en avoir plusieurs^ et le désir d'une nombreuse postérifé^. Abraham , à qui Dieu avait promis qu'il serait père d'un peuple innombrable , ayant une femme stérile , ne songeait point à en prendre d'autre, et était résolu de laisser ses biens au principal de ses domes'iques^. Ce ne fut que de la main de sa femme qu'il en prit une seconde, et à l'âge de quatre-vingt-six ans *. Il ne faut point dire qu'il était encore jeune à proportion de sa vie, qui fut de cent soixante et quinze ans, puisque treize ans après, lui et Sara, qui avait dix ans de moins, sont nommés vieux ^ et riaient comme d'une merveille incroyable quand Dieu leur promettait un fifs. Quoique vieux que "fût Abraham et quelque désir qu'il eût de voir les enfants d'ïsaac, il ne le maria qu'à quarante ans ^ ; et quoique Rébecca ait été vingt ans stérile et n'ait eu que deux enfants d'une même couche, Isaac n'a jamais eu d'autre femme.

ir est vrai que Jacob a. eu toute la fois deux femmes et deux concubines; mais il est bon de voir comment. Il demeure jusqu'à soixante et dix-sept ans auprès de son

» Gen. I, 2. - » August. Civit. XVI, 26. — 3 Gen. XV, 2, — 4 Gen. XVI, 10. - ^ Gen. XVIII, 11. — G Cen^ y^ gO, 46.

père-, attendant cette importante bénédiction qui lui était due par la cession de son frère. A cet âge, il songe à se marier. Il demande Rachel , et ne l'obtient qu'après sept ans de services*. Il se marie donc enfin à quatre-vingtquatre ans s. On lui donne Lia malgré lui, il la garde pour ne la pas laisser déshonorer; mais comme il n'y avait point de loi qui lui défendît d'avoir plusieurs femmes , ni d'épouser les deux sœurs , il prend aussi celle qu'il avait promis - d'épouser '. Comme elle se trouva stérile, elle donna à son mari une esclave pour en avoir des enfants. C'était une espèce d'adoption pratiquée en ces temps-là , et sa sœur en fît autant pour avoir une plus grande fa« mille. De tout cela, saint Augustin tire celle conclusion : « Nous ne lisons point que Jacob ait demandé d'autre femme qu'une seule, ni qu'il se soit servi de plusieurs, qu'en gardant exactement les lois de la fidélité conjugale *. » On ne doit point penser qu'il ait eu d'autres femmes auparavant; car pourquoi ne serait-il parlé que des dernières?

Je ne prétends pas pour cela justifier tous les patriarches sur cette matière; l'histoire de Juda et de ses fils ne fournit que trop d'exemples contraires ^. J'ai voulu seulement montrer que l'on ne peut accuser d'incontinence ceux que l'Écriture met au rang des saints; car, au reste, les hommes n'étaient dès lors que trop corrompus.

Tel fut donc, en général, le premier état du peuple de Dieu : une grande liberté, sans autre gouvernement que celui d'un père qui exerçait une monarchie absolue dans sa famille ; une vie fort najlurelle et fort commode , dans une grande abondance des choses nécessaires et un grand

I Gen. 29. *

* Ce calcul est fondé sur ce que le texte sacré dit que Joseph n'avait * que trente ans lorsqu'il parut' devant Pharaon, lorsque son père en avait cent vingt et un; ce qui suppose qu'il avait quatre-vingt-onze ans lorsqu'il engendra Joseph. {Note des premiers édileurs.)

3 Gen. 50. — * Civit. XYIII, 98. — ^ Ccn. 38.

3'i2 MŒURS

mr^pris des superflues, dans un travail honnête accompagné (le soin et d'industrie , sans inquiétude et sans ambition. Venons maintenant au second état, qui est celui des Israélites depuis qu'ils sorlirent d'Egypte jusqu'à la captivité de Babylone. H dura plus de neuf cents ans, et la plus grande partie des livres sacrés s'y rapporte.

DEUXIÈiME PARTIE.

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