‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 79 sur 131 · I. Israélites. Leur noblesse · texte numérisé non relu

I. Israélites. Leur noblesse

Quoique le peuple fût déjà très nombreux, on ne laissait pas de les nommer « les enfants d'Israël, » comme n'étant encore qu'une famille ; et on disait de même « les enfants d'Édom , les enfants de Moab; » et ainsi des autres. En effet , tous ces peuples n'étaient point encore mêlés ; chacun connaissait son origine, et faisait gloire de conserver le nom de son auteur. De là vient apparemment que le nom d'enfanis se prenait chez les anciens pour une nation ou une certaine espèce de gens. Homère dit souvent « les enfants des Grecs » et « les enfants des Trojens. » Les Grecs disaient « les enfants des médecins et des grammairiens. » Chez les Hébreux, « les enfants d'Orient » sont les Orientaux; « les enfants de Bélial » sont les méchants; « les enfants des hommes ou d'Adam, » c'est le genre humain ; et dans l'Évangile, on voit souvent « les enfants du siècle , des ténèbres et de la lumière ; » et même « les enfants de l'époux *, » pour ceux qui l'accompagnent à ses noces.

Les Israéliîes étaient divisés en douze tribus; il y avait aussi douze tribus d'Ismaélites et douze tribus de Perses. Quatre tribus compo-^èrent d'abord tout le peuple d'Athènes -. On le divisa depuis en dix, à qui l'on donna les noms de dix héros, que Ton nommait par cette raison les

* Gen. XXV. 26.

> Xenopii. Ci/rop Demosth. Ih Timoer. m Leplin.y et ibi Olp.

Éponymes , et dont les statues étaient dans la place publique. Le peuple romain fut aussi distribué d'abord en trois ou quatre tribus, et elles augmentèrent jusqu'au nombre de trente-cinq, dont on sait encore les noms. Mais ces tribus d'Athènes et de Rome étaient composées de familles ramassées , pour garder de l'ordre dans les assemblées et dans les suffrages ; au lieu que celles des Israélites étaient distinguées naturellement, et n'étaient que douze grandes familles descendues de douze frères. Ils conservaient leurs généalogies avec grand soin, et savaient toute la suite de leurs ancêtres jusqu'au patriarche de leur tribu ; d'où il est facile de remonter au premier homme. Ainsi ils étaient véritablement frères, c'est-à-dire parents, suivant le langage des Orientaux, et véritablement nobles, s'il va jamais eu des hommes nobles sur la terre.

Ils avaient conservé la pureté de leur race, observant comme leur père de ne point s'allier avec les nations maudites descendues de Chanaan ; car je ne vois point que les patriarches aient évité l'alliance des autres peuples, et il n'y a que ceux-là avec qui les mariages soient défendus expressément par la loi '. Leurs familles étaient fixes et attachées par la même loi à certaines terres, où elles demeurèrent nécessairement pendant les neuf cents ans dont nous parlons. Or, it me semble que nous estimerions bien noble une famille qui montrerait une aussi longue suite de générations sans mésalliances et sans changement de demeure. Il y a peu de seigneurs dans l'Europe qui pussent en prouver autant.

Ce qui nous trompe, c'est que nous ne voyons point chez les Israélites des titres semblables à ceux de notre noblesse. Chacun se nommait simplement par son nom , mais leurs noms signifiaient de grandes choses comme ceux des patriarches. Le nom de Dieu entrait en la plupart, et

» Ex. 3. Deut. 7, 3.

c'était comme une prière abrégée. Êlie et Joël sont composés de deux noms de Dieu joints diversement. Josaphat et Séphatia marquent le jugement de Dieu ; Josédec et Sédécia , la justice ; Johanan ou Jean et Hanania , sa miséricorde. Nathana'él, Ëinathan, Jonathan et Nathania, signifient tous quatre Dieu donné ou don de Dieu. Quelquefois le nom de Dieu demeurait sous-entendu , comme en Nathan , David , Obed , Oza , Ezra ou Esdras. On le voit par Éliézel, Oziel, Abdias, où il est exprhné. Il y avait quelques-uns de ces noms qui étaient mystérieux et prophétiques, comme celui de Josué ou Jésus, et ceux qu'Osée et Isaïe donnèrent à leurs enfants par ordre de Dieu *. Les autres noms montraient la piété des pères, et on en peut voir des exemples dans les noms des frères de David et de ses enfants.

Voilà quels sont ces noms, que l'ignorance de la langue hébraïque nous fait paraître si barbares. Ne valent-ils pas bien ceux des châteaux et des villages dont se pare notre noblesse? Les noms des Grecs, dont le son nous plaît davantage , sont du même genre. Plusieurs sont composés des noms de leurs dieux , comme Diodore , Diogène , Hermodore, Hephestion; Âthénaïs, Ârtémise; mais plusieurs viennent de leur amour pour les exercices , particulièrement des chevaux , comme Philippe , Damasippe ou Hippodamas , Hégésippe , Hippomédon. .

On ajoutait souvent le nom du père , ou pour faire distinction ou par honneur, pour montrer que le père était un homme de réputation ; et peut-être que Salomon avait en vue cette coutume, quand il disait que « les pères sont la gloire de leurs enfants '. » On voit dans Homère que les Grecs prenaient ainsi le nom du père pour une marque d'honneur; quelquefois on donnait pour surnom le nom de

» Osée. 1, 4, 6, 9. — Is. 8, 3, l. — Par. 2, 8, et 3, 1. * Prov. 176. — Jl. 10, V. 68.

la mère , comme quand le père avait eu plusieurs femmes ou quand la mère était plus illustre. Ainsi Joab et ses frères sont toujours nommés « enfants de Sarvia , » qui était sœur de David *. Si. le nom du père ne suffisait pas pour distinguer, on y ajoutait celui de l'aïeul, comme « Godolias, fils d'Ahicam, fils de Saphan. » Et voilà la raison die ces cuites de noms qui nous paraissent ennuyeuses ; car on allait quelquefois jusqu'au bisaïeul ou au-delà. Quelquefois le surnom se prenait du chef d'une branche particulière, de la ville, du pays, de la nation, s'ils étaient étrangers d'origine, comme « Urie Héthéen et Ornam Jébuséen. »

Les Grecs n'avaient point d'autres surnoms que ceux qu'ils tiraient de leur père ou de leur pays. Les Romains avaient des noms de famille auxquels ils ajoutaient seulement les marques de quelque grande charge ou de quelque illustre victoire ; mais dans les actes publics ils mettaient toujours le nom du père. Plusieurs nations de 4'Europe en- usent encore ainsi ; et une grande partie de nos surnoms viennent des noms propres des pères, qui sont demeurés aux enfants- Pour les titres des seigneuries, ils n'ont guère que sept cents ans d'antiquité , comme les seigneuries mêmes. Il ne faut pas nous étonner de voir dans l'Écriture : « David, fils d'Isaï, et Salomon, fils de David, » non plus que de voir dans les auteurs grecs : « Alexandre, fils de Philippe, et Ptolémée, fils de Lagus. »

La principale distinction que la naissance faisait entre les Israélites était celle des lévites et des sacrificateurs. Toute la tribu de Lévi était consacrée à Dieu, et n'avait point d'autre partage que les dîmes et les prémices qu'elle recevait des autres tribus. Entre tous les lévites il n'y avait que les descendants d'Aaron qui fussent sacrificateurs; les simples lévites étaient occupés au reste des

« 1. Par. 2, 16. — Jerem. XI. — S. Greg.

fonctions de la religion , au chant des psaumes, à la garde du tabernacle ou du temple, et à Tinstruction du peuple. Deux autres tribus étaient assez distinguées. La plus illustre fut toujours celle de Juda, la plus nombreuse de toutes, dont les rois et le Messie même devaient venir, suivant la prophétie de Jacob ' . Celle d'Êphraïm tint le second rang à cause de Joseph. Dans chaque tribu t)n considérait encore les branches aînées et les chefe de chaque famille ; et tout cela faisait dire à Saiil , surpris des honneurs que lui rendait Samuel : a Ne suis-je pas de la moindre tribu d'Israël? et ma famille n^est-elle pas la dernière dans la tribu de Benjamin »? »

L'âge faisait encore une grande distinction , et le nom de vieillard dans l'Écriture marque ordinairement de la dignité. En effet , il n'y avait que Tâge et Texpérience qui pût distinguer des hommes également nobles , à peu près également riches , élevés de même manière, occupés aux mêmes travaux.

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