II. Leurs occupations. Agriculture
Car entre les Israélites je ne vois point de professions distinguées. Depuis le chef de la tribu de Juda jusqu'au dernier cadet de Benjamin , tous étaient laboureurs et pâtres, menant eux-mêmes leurs troupeaux '. Le vieillard de Gabaa qui logea le lévite dont la femme fut violée , revenait le soir de son travail quand il l'invita à se retirer chez lui *. Gédéon battait lui-même son blé quand un .ange lui dit qu'il délivrerait le peuple. Ruth gagna les bonnes grâces de Booz en glanant à sa moisson s. Quand Saiil reçut la nouvelle du péril où était la ville de Jabès en Galaad, il conduisait une couple de bœufs, tout roi qu'il éUnt«. Chacun sait que David gardait les brebis quand Samuel l'envoya chercher pour le sacrer roi ; et il
* Gen. 49, 10. — « l Beg. 9, 21. — 3 Jtid. 61, 16. — < Jud. 6, 12- — ^ 1 Jieg. Il , 5. — 6 1 jigg 16, U.
retourna à son troupeau après avoir été appelé pour joiier de la harpe devant Saiil. Depuis qu'il fut roi, ses enfants faisaient une grande fête lorsqu'ils tondaient leure moutons. Elisée fut appelé à la prophétie comme il menait une des douze charrues de son père * ; Tenfant qu'il ressuscita était avec son père à la moisson quand il tomba malade : et le mari de Judith, quoique fort riche, gagna le mal dont il mourut en une pareille occasion. L'Écriture est pleine de pareils exemples.
C'est sans doute ce qui choque le plus ceux qui ne connaissent point l'antiquité et qui n'estiment que nos mœurs. Quand on leur parle de laboureurs et de bergers , ils se figurent des paysans grossiers, menant une vie pénible et triste, dans la pauvreté et le mépris, sans cœur, sans esprit, sans éducation. Ils ne considèrent pas que ce qui rend nos paysans communément misérables est qu'ils sont comme les valets de tous les autres hommes, ne travaillant pas seulement pour leur subsistance , mais pour fournir les choses nécessaires à tous ceux qui sont dans les conditions que nous estimons plus relevées; car c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques ; et, de quelque détour que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées ou les denrées en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit. Cependant , quand nous comparons ensemble tous ces dilTérents degrés de conditions , nous mettons au dernier rang ceux qui travaillent à la campagne ; et plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles , sans force de corps , sans industrie, sans aucun mérite, parce- ^u'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode €t plus délicieuse.
Mais si nous imaginons un pays où la différence des
' 1 Reg. 17, 15. — 2 ibid. 23, 13. — 4 ibid. 19, 19. — 3 ibid. 4, 18.
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conditions ne fui pas si grande, où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver soigneusement sa liberté , c'est-à-dire n'être sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour s'enrichir, un pays où l'on méprisât l'oisiveté , la mollesse et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie , et où l'on fit moins de cas du plaisir que de la force du corps ; en ce pays-là il serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de jouer et se promener toute la vie. Or, il ne faut point recourir à la république de Platon pour trouver des hommes en cet état : c'est ainsi qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille ans.
Pour commencer par ce que nous connaissons le mieux , telles étaient les maximes des Grecs et des Romains. On voit partout dans Homère des rois et princes vivant des fruits de leurs terres et de leurs troupeaux, et travaillant de leurs mains. Hésiode a fait un poëme exprès pour recommander le travail de la campagne comme l'unique moyen de subsister et de s'enrichir honnêtement; et il blâme son frère, à qui il l'adresse, de vouloir vivre aux dépens d'autrui en plaidant des causes et poursuivant des affaires. Il traite de fainéantise cet emploi , qui fait parmi nous l'occupation de tant de gens. On voit, par l'Économique de Xénophon , que les Grecs n'avaient rien diminué de cette estime pour l'agriculture dans le temps de leur plus grande politesse.
Ainsi on ne doit pas attribuer à la grossièreté et à l'ignorance des lettres l'attachement des anciens Romains au ménage de la campagne ; c'est plutôt une marque de leur bon sens. Comme tous les hommes naissent avec des bras et des corps propres au^ travail , ils croyaient que tous devaient s'en servir, et qu'ils ne pouvaient mieux lesem-
ployer qu'à tirer de la terre une subsistance assurée et des richesses innocentes. Ce n'était pas toutefois Tavarice qui les y attachait , puisque ces mêmes Romains méprisaient l'or et les présents des étrangers ; ce n'était pas aussi qu'ils ne fussent braves et belliqueux, puisque c'est en ce temps même qu'ils soumirent toute Tllalie, et acquirent ces forces immenses qu'ils employèrent depuis à la conquête du monde. Au contraire , la vie pénible et frugale de la campagne fut la principale cause de ces grandes forces , leur donnant des corps robustes et endurcis au travail , et les accoutumant à une discipline sévère. Quiconque connaît la vie de Caton le censeur ne peut le soupçonner de bassesse de cœur ni de petitesse d'esprit: cependant ce grand homme, qui avait passé par toutes les charges de la république lorsqu'elle était dans sa plus grande force , qui avait gouverné des provinces et commandé des armées ; grand orateur, grand jurisconsulte , grand politique ; ce grand homme n'a pas dédaigné d'écrire toutes les façons qu'il faut faire aux terres et aux vignes, et comment il faut bâtir des étables pour les diverses espèces de bestiaux , un pressoir pour le vin ou pour l'huile, tout cela dans le dernier détail ; en sorte que l'on voit qu'il en était parfaitement instruit, et qu'il écrivait pour l'usage et non pour l'ostentation.
Avouons-le donc de t)omie foi ; le mépris que nous avons pour le travail de la campagne n'est fondé sur aucune raison solide, puisque ce travail s'accorde parfaitement avec le courage, avec toutes les vertus de la guerre et do la paix, et même avec la véritable politesse. Mais d'où vient ce mépris? Il faut en découvrir la v6ri(,able origine. Il ne vient que de la coutume et des anciennes mœurs de notre nation. Les Francs et les autres peuples germaniques vivaient dans des pays couverts de bois, où ils n'avaient ni blé, ni vin, ni bons fruits; ainsi il fallait vivre
3â0 MŒURS
de chasse , comme font encore dans l'Amérique les Sauvages des pays froids. Après avoir passé le Rhin et s'être établis dans de meilleures terres, ils voulurent bien profiter des commodités de l'agriculture, des arts et du commerce, mais ils ne voulurent pas s'y appliquer. Ils laissèrent ces occupations aux Romains qu'ils s'étaient soumis, et demeurèrent dans leur ancienne ignorance , dont ils se sont fait honneur avec le temps, et y ont attaché une idée de noblesse dont nous avons peine à nous défaire.
Mais autant qu'ils ont abaissé l'agriculture, autant ontils relevé la chasse, dont les anciens faisaient beaucoup moins de cas. Ils en ont fait un grand cas et l'ont poussée jusqu'aux dernières finesses, n'y épargnant ni la peine ni la dépense : c'a été l'occupation la plus ordinaire de la noblesse. Cependant, à regarder les choses en elles-mêmes, le travail qui tendra la culture des terres et à la nourriture des animaux domestiques vaut bien celui qui ne tend qu'à prendre des bêtes sauvages, souvent aux dépens des terres cultivées ; l'exercice modéré de celui qui gouverne une grande ménagerie vaut bien l'exercice violent et inégal d'un chasseur, et les bœufs et les moutons sont des bêles pour le moins aussi utiles à la vie que les chiens et les chevaux. Ainsi on pourrait douter si nos mœurs sont aussi raisonnables sur ce point que celles des anciens.
Au reste, ce n'étaient pas seulement les Grecs et les Romains qui honoraient l'agriculture comme les Hébreux; les Carthaginois, Phéniciens d'origine, en avaient fait une grande étude, comme il paraît par les vingt-huit livres que Magon en avait écrits *. Les Égyptiens Thonoraient jusqu'à adorer les animaux qui y servent; les Perses, dans leur plus grande puissance, avaient en chaque province des intendants pour veiller à la culture des terres ; Cyrus
' Yarron. Préf.
le jeune avait pris plaisir à planter et à cultiver un jardin de sa propre main • . Pour les Chaldéens , on ne doutera pas qu'ils ne fussent grands laboureurs, si Ton considère la fertilité des campagnes de Babyione, qui rapportaient deux et trois cents grains pour un *. Enfin l'histoire de la Chine nous apprend que l'agriculture y était aussi fort estimée dans les temps les plus anciens et les meilleurs. Il n'y a que la domination des peuples septentrionaux qui a fait mépriser par tout le monde le travail de la campagne.
Quittons donc les idées basses que nous en avons prises dès Tenfance. Au lieu de nos villages, où nous voyons d'un côté des châteaux et des maisons de plaisir, et de l'autre de misérables chaumières, figurons-nous ces grandes fermes que les Romains appelaient villes ', qui comprenaient le logement du maître, la basse-cour, les granges, les étables, les cases des esclaves, tout cela en symétrie, bien bâti, bien entretenu et bien propre. On peut en voir des descriptions dans Varron et dans Columelle. Ces esclaves étaient la plupart plus heureux que nos paysans, bien nourris, bien vêtus, sans aucun soin de leurs enfants. Les maîtres, tout ménagers qu'ils étaient, vivaient plus à l'aise que nos gentilshommes. Vous voyez dans Xénophon un citoyen d'Athènes qui, se promenant le matia par ses terres et visitant ses ouvriers, travaillait en même temps pour sa santé par l'exercice du corps, et pour l'accroissement de son bien par son assiduité à le faire profiter; en sorte qu'il était assez riche pour donner à sa religion , au service de l'état et à ses amis. Cicéron parle * de plusieurs laboureurs de Sicile si riches et si magnifiques que leurs maisons étaient ornées de statues de grand prix, et qu'ils se servaient de vases d'or et d'argent ciselés.
' Xenoph. Econ— * Hebod. 1.— ' Villas. — * Lib. IV, m Verr. sign.
Enfin il faut reconnaître que tant que les plus nobles et les plus riches de chaque pays n'ont point dédaigné cette profession, la plus ancienne de toutes, leur vie a été plus heureuse parcequ*elle était plus naturelle. Ils vivaient plus longtemps et en meilleure santé, leur corps était plus propre aux fatigues de !a guerre et des voyages, l'esprit plus sérieux et plus solide. Étant moins oisifs ils s'ennuyaient moins, et ne cherchaient point tant à raffiner sur les plaisirs; le travail leur rendait sensibles les moindres divertissements. Ils pensaient moins au mal et avaient moins d'intérêt de mal faire, car leur vie simple et frugale ne donnait pas occasion à de grandes dépenses ni à de grandes dettes. Par conséquent il y avait moins de procès, de ventes de biens, de renversements de familles, moins de fraudes, de violences, et de tous les crimes que la pauvreté vraie ou imaginaire fait commettre, faute de vouloir ou de pouvoir travailler. Le pis est que l'exemple des riches et des nobles entraîne tous les autres, et fait que quiconque se croit tant soit peu au-dessus de la lie du peuple a honte de travailler, surtout à la terre. De là viennent tant d'efforts pour subsister d'industrie , tant de nouveaux artifices que l'on invente tous les jours pour faire passer l'argent d'une bourse à l'autre. Dieu sait combien sont innocents tous ces moyens de vivre si forcés; du moins sont-ils fragiles pour la plupart, au lieu que la terre nourrira toujours ceux qui la cultiveront, si d'autres ne leur ôtent ce qu'elle leur donne.
Loin donc que la vie champêtre et laborieuse des Israélites doive les rendre méprisables, c'est une preuve de leur sagesse, de leur bonne éducation, et de leur fermeté à garder les maximes de leurs pères. Ils savaient que l'homme avait été mis dans le paradis terrestre pour y travailler *, et qu'après son péché il avait été condamné
' Gen. 2, 15.
à un travail bien plus pénible et plus ingrat *. Ils étaient persuadés de ces vérités solides, tant de fois répétées dans les livres de Salomon, que « Tindigence est la suite de la paresse *; » que « celui qui dort en été au lieu de faire sa moisson, ou qui ne laboure point l'hiver de peur du froid, mérite de mendier et de ne pas trouver du pain^;» que (( l'cibondance est l'effet naturel de la force du travail; » que (( les biens acquis trop promptcment n'attirent pas de bénédiction *. » On y voit la pauvreté frugale avec joie et simplicité préférée à une abondance tumultueuse et à une richesse insolente. On y voit les inconvénients des deux extrémités de la misère et de l'opulence, et les désirs du sage bornés aux nécessités de la vie. Il entre même dans le détail des préceptes d'économie : « Préparez, dit-jl, vos ouvrages au dehors, et labourez soigneusement votre terre, alin que vous puissiez ensuite bâtir votre maison *. » A quoi revient cette maxime de Caton : « Qu il ne faut point délibérer pour planter, mais qu'il faut délibérer pour bâtir. »
Or dans ce livre des Proverbes et dans toute l'Écriture, ce qui s'appelle « travail, affaires, biens, » se rapporte toujours au ménage de la campagne; ce sont toujours des terres, des vignes, des prés, des bœufs, des moutons. Ils en tirent même la plupart des expressions figurées. Les rois et les autres chefs sont des pasteurs, les peuples des troupeaux; les conduire, c'est les faire paître. Aussi les Israélites ne cherchaient-ils leur subsistance que dans les biens les plus naturels, c'^st-à-dire les terres et les bestiaux , d'où il faut par nécessité que se tire tout ce qui fait la richesse des hommes, par les manufactures, la marchandise, les rentes ou le commerce d'argent.
I (;en. 3, 17. — > Prov. X, 4. — 3 fbid, 5, XX , 4, 13. XXI , 15. — * Prov XX, 21. XVII, 1. XIX, UXXX, 8, 9. - î^ /6,XXIV, 27.
35 i MŒLRS
ni. Quah'fé' de la terre sainte et sa fertilité. Ils habitaient cette terre promise aux patriarches , dont l'Écriture dit souvent « que le lait et le miel en découlent, » pour marquer sa grande fécondité. Ce pays, qui est si chaud en le comparant au nôtre , est bien avant dans la zone tempéré*, entre les trente-unième et trente-troisième degrés de latitude. Il est borné au midi par de grandes montagnes, qui arrêtent l'air brûlant des déserts d'Arabie, et qui continuent bien avant à l'orient comme ces déserts. La mer Méditerranée, qui le borne au couchant en tirant au nord, y envoie des vents rafraîchissants; et le mont Liban semble avoir été placé plus au nord pour arrêter les plus froids. C'est la mer Méditerranée que l'Écriture appelle d'ordinaire « la grande mer;» car les Hébreux connaissaient peu l'Océan , cl ils donnaient aussi le nom de mer aux lacs et à toutes les grandes pièces d'eau. Le dedans du pays est diversifié par quantité de montagnes et de collines, avantageuses f.our les vignes, pour les arbres fruitiers et pour le menu bétail; et les vallons fréquents donnent lieu à quantité de torrents très nécessaires pour arroser le pays, qui n'a point d'autre fleuve que le Jourdain. Les pluies y sont rares, mais réglées. Il en vient au printemps et en automne, et c'est ce que l'Écriture appelle « la pluie du matin et celle au soir, » regardant l'année comme un jour. En été, les rosées abondantes suppléent à la rareté des pluies. Il y a des plaines propres au labour et aux pâturages, particulièrement la grande plaine de palilée; et cette variété de terrain en peu d'espace fait des paysages très agréables à la vue, surtout quand un pays est Jiicn habité et bien cultivé.
Car il ne faut point juger de la terre sainte pur l'état où on la voit aujourd'hui. Depuis le temps des croisades, elle a été ravagée par des gtierres continuelles, jusqu'à
D£S ISRAÉLITES. 35i>
ce qu'elle soit tombée sous la puissance des Turcs. Ainsi elle est presque déserte; on n'y voit que de misérables villages, des ruines, des terres en friche et abandonnées, mais pleines de grandes herbes qui montrent leur fertilité naturelle. Les Turcs la négligent comme ils négligent toutes leurs provinces, et plusieurs familles d'Arabes Bédouins sont en possession d'y camper et d'y piller impunément. II faut donc , pour savoir ce qu'elle était autrefois , consulter les anciens auteurs, Josèphe et surtout l'Écriture sainte *. Voyez le rapport que firent les espions de Moïse et la prodigieuse grappe qu'ils apportèrent; et, pour ne vous en pas étonner, comparez nos raisins de France avec ceux de l'Italie, qui est un pays froid à proportion de la Palestine. Il en est de même de la plupart de nos fruits. Leurs noms montrent encore qu'ils nous viennent d'Asie et d'Afrique; mais ils n'ont pas conservé avec leurs noms leur grosseur et leur saveur naturelle.
Les Israélites recueillaient quantité de blé et d'orge, et le pur froment est compté comme la principale marchandise qu'ils portaient à Tyr s. Us avaient l'huile et le miel en abondance. Les montagnes de Juda etd'Êphraïm étaient de grands vignobles; aux environs de Jéricho il y avait des palmiers de grand revenu, et c'était le seul endroit du monde où se trouvait le vrai baume '.
Cette fertilité du pays, et le soin qu'ils avaient de le cultiver, fait comprendre comment, étant si petit, il pouvait nourrir un si grand nombre d'hommes; car il faut d'abord de la foi pour croire tout ce que l'Écriture en dit. Quand le peuple entra dans cette terre la première fois, il y avait plus de six cent mille hommes portant les armes, depuis vingt ans jusqu'à soixante \ Dans la guerre de
« Jos. 3. Bell. 2, 812. /. et 2. Bell. 4, 783. Num. 13, 24. — ^ Ezecji. 27, 17. — 3 Jos. l. Beil. 5, 7t9. Plin. XIII , 4. — * Num. 11, 32. — Jud. XX, 15, 17.
Gabaa, la seule tribu de Benjamin, la moindre de toutes, avait une armée de vingt-cinq mille hommes; le reste du peuple en avait quatre cent mille *. Saiil mena deux cent dix mille hommes contre les Amalécites quand il les extermina. David entretenait continuellement douze corps de vingt-quatre mille hommes chacun , qui servaient par mois* : c'était en tout deux cent quatre-vingt mille \ Et dans le dénombrement du peuple, qui lui attira la colère de Dieu, il se trouva treize cent mille combattants *. Josaphat alla plus loin à proportion ; car quoiqu'il n'eût guère que le tiers du royaume de David, il avait plusieurs corps de bonnes troupes, qui toutes ensemble Taisaient onze cent soixante mille hommes, tous sous sa main, sans compter les garnisons de ses places.
Il n'y a rien d'incroyable à tout cela : on voit des exemples semblables dans les histoires profanes. La grande Thèbes d'Egypte fournissait de ses habitants seuls sept cent mille combattants. A Rome, au premier cens de Servius Tullius, l'an 188 de sa fondation, on comptait quatrevingt mille citoyens en état de porter les armes ^ Cependant ils ne pouvaient subsister que des terres qui sont aux environs de Rome, et dont la plupart sont aujourd'hui stériles et inhabitées, car leur domination ne s'étendait pas plus loin que huit ou dix lieues.
C'était le principal fondement de la politique des anciens. « La multitude du peuple, dit le Sage, est la gloire du roi, et le petit nombre des sujets est la honte du prince ». » Ils s'appuyaient beaucoup moins sur la finesse que sur la force effective. Au lieu de s'appliquer à entretenir des intelligences chez leurs voisins, y fomenter la division et se donner -de la réputation par de faux bruits, ils travaillaient à peupler et cultiver leur pays, à le faire
» 1 Reg. XV, 4. — > l Parai. XXVII. - 3 2 jReg. XXIV 9 - ' 2 Parai. XVIT, 14, 16, etc.- 5 TacIT. 2. Ahyi. 24.- 6 Prop, XIV, 18.
valoir autant qu'il était possible, soit qu'il fût petit, soit qu'il fût grand. Ils s'étudiaient à rendre les mariages faciles et la vie aisée, à procurer la santé et l'abondance, à tirer de leur terre tout ce qu'elle pouvait produire. Ils exerçaient leurs citoyens au travail, leur inspiraient l'amour du pays, l'union entre eux, la soumission aux lois. Voilà ce qu'ils appelaient politique. Ces maximes sont belles, dira quelqu'un; mais revenons au fait particulier : montrez-nous comment il est possible qu un pays aussi petit que la Palestine nourrisse un si grand nombre d'hommes. Pour le voir, il faut se donner la patience de calculer, et ne pas dédaigner d'entrer dans le dernier détail, sans quoi il n'y a point de preuve solide.
Josèphe 1 nous a conservé un fragment précieux d'Hécatée Abdérite, qui vivait du temps d'Alexandre-le-Grand et s'atlacha au premier des Plolémées, et qui, après avoir dit plusieurs particularités touchant les m^urs des Juifs, ajoute que le pays qu'ils habitent contient environ trois millions d'arures de terre très bonne et très fertile ^. L'arure, seion Eustathius, était de cent coudées, c'est-à-dire cent cinquante pieds, qui multipliés en carré en fout vingtdeux mille cinq cents. Or, notre arpent de cent perches contient quarante mille pieds carrés, à ne compter la perche que de vingt pieds : ainsi neuf de nos arpents font seize arures.
Je me suis informé de ce que rapportent nos meilleures terres, et j'ai appris qu'elles peuvent rendre par arpent jusqu'à un muid de blé, mesure de Paris. J'ai cherché encore ce qu'il faut pour la nourriture d'un homme, et j'ai trouvé qu'à lui donner par jour deux livres six onces de pain, il consume un minot de blé par mois, c'est-à-dire trois septiers par an. Mais ce ne serait pas assez pour nos
ï Jos. conl. App. I, 1408. — » Id. 1409, 6. Eustath. ex Uom.
Israélites; il faut leur donner au moins le double, et j'en Irouvc la preuve dans l'Écriture. Quand Dieu leur envoya la n.aime dans le désert, il ordonna que chacun en prit tous les jours un gomor par tête , ni plus ni moins ; et il <îst dit plusieurs fois que c'était ce qu'un homme pouvait manger '. Or le gomor rapporlé à nos mesures fait trois li Irons et demi, et le poids de plus de cinq cents livres et demie. Ce sont donc environ sept septiers par an; par conséquent chaque arpent ne pourrait nourrir au plus que deux hommes, et les trois millions d'arures, faisant un million six cent quatre-vingt-sept mille cinq cents arpents, nourriraient trois millions trois cent soixante et quinze mille hommes.
Je sais bien que ce nombre ne suffirait pas pour faire les douze cent mille combattants de Josaphat. Il ne commandait pas à la moitié du pays; et quoique tous les Israélites portassent les armes, sans distinclion de conditions, il y avai^ toujours beaucoup de 2;ens inutiles pour la guerre. Il faut compter à pe i près autant de femmes que d'hommes. Il faut compter plusieurs vieillards et encore plus d'enfants; et quoiqu'à proportion il leur faille moins de nourriture, il en faut toujours beaucoup pour un si grand nombre. De plus, il était néces>aire, suivant la loi , de laisser reposer la terre tous les sept ans.
Mais il faut remarquer que le passage d'Uécalée ne regarde que les terres labourables des Juifs , et encore les meilleures; car qui prendrait toute l'étendue de la terre d'Israël, il y en aurait près de quatorze fois autant; on ne peut lui donner moins, suivant nos cartes, que la valeur de cinq degrés en carré; or, un degré fait deux millions neuf cent trente mille deux cent cinquante-neuf arpents carrés , et les cinq degrés quatorze millions six cent cinquante-un mille deux cent quatre-vingt-quinze arpents.
» Exod. I. 6, 16. — Ibid. 18, 2.
Il est donc évident qu'Hécatée n'en a compté qu'une petite partie. II a laissé ce que les Samaritains occupaient de son temps, les lacs, les déserts, les terres stériles, les vignobles, les plants d'arbres, les pâturages; car il en fallait beaucoup pour leurs grands troupeaux, et toutefois ils tiraient encore du bétail de dehors. Le roi de Moab payait à Achab, roi d'Israël, un tribut de cent mille agneaux et d'autant de béliers ; d'autres Arabes amenaient à Josaphat sept raille cinq cents béliers et autant de boucs ' .
Tout ce bétail était un grand secours pour la subsistance, non-seulement' par les chairs , mais par les laitages ; joint que les Israélites vivaient simplement, et que tout ce qu'il y avait de bonne terre était soigneusement cultivé , car il y avait peu de bois ; ils n'avaient ni parcs pour la chasse, ni avenues, ni parterres. On voit par le cantique de Salomon que les jardins étaient pleins d'arbres fruitiers ou de plantes aromatiques. Il faut encore moins être en peine du logement que de la nourriture, puisque nonseulement un demi-arpent de terre , mais un quartier, est plus que suffisant pour loger au large , non pas un homme, mais une famille entière.
ÏV. Biens des Israélites.
Chaque Israélite avait donc son champ à cultiver, et le même qui avait été donné en partage à ses ancêtres du temps de Josué. Il» ne pouvaient changer de place , ni se ruiner ni s'enrichir excessivement; la loi du jubilé y avait pourvu , révoquant tous les cinquante ans toutes les aliénations, et défendant d'exiger les dettes, non-seulement cette quarante-neuvième année , mais toutes les années sabbatiques * ; car con^me on ne recueillait rien dos terres en ces années, il était juste d'avoir au moins une surséance. Or , cette difficulté de se faire payer rendait les
» 2 Par. 17, II.
» Levit. 25, 10, 11, etc. Jos. 3. Ayiliq. 10, in fin. 96.
emprunts plus difficiles , et par conséquent diminuait les occasions de s'appauvrir , qui était le but de la loi *. D'ailleurs, l'impossibilité de faire des acquisitions durables retranchait l'ambition et l'inquiétude; chacun se bornait au partage de ses ancêtres et s'affectionnait à le faire valoir, sachant que jamais il ne sortirait de sa famille.
Cet attachement était même un devoir de religion , étant fondé sur la loi de Dieu ; et de là venait la généreuse résistance de Naboth lorsque le roi Achab voulait lui persuader de vendre l'héritage de ses pères*. Aussi la loi dit qu'ils n'étaient que les usufruitiers de leurs terres ou plutôt les fermiers de Dieu, qui en était le véritable propriétaire •\ Elles n'étaient chargées d'aucune autre redevance que des dîmes et des prémices qu'il avait ordoimées ; et Samuel* compte les impositions sur les blés et sur les vignes entre les entreprises des rois , dont il menace le peuple. Tous les Israélites étaient donc à peu près égaux en biens comme en noblesse ; et si la multiplication d'une famille obligeait d'y partager les terres en plus de portions, il fallait y suppléer par l'industrie et par le travail , cultivant les terres avec plus de soin et nourrissant plus de bestiaux dans les déserts et les communes.
Ainsi c'étaient les bestiaux et les autres meubles qui faisaient principalement l'inégalité des biens. Ils nourrissaient les mêmes espèces d'animaux que les patriarches, et toujours beaucoup plus de femelles que de mâles ; autrement ils auraient été incommodés, car la loi défendait de les couper. Ils n'avaient point de chevaux s , aussi ne sont-ils pas de grand usage dans les montagnes ; leurs rois en firent venir d'Egypte qutmd ils voulurent s'en servir. Les ânes étaient la monture ordinaire , même des riches. Pour donner une grande idée de Jaïr, l'un des
\Deul. 15, 4. - 2 3 Beg. 21, 3. — 3 LevU, 21. 23. — 4 Reg. 8, 15. — ' Levil. 12, 24.
DES ISRAÉIJPTES. 361
juges qui gouvernèrent le peuple , l'Écriture dît qu'il avait « trente fils montés sur trente ânes et chefs de trente villes *. » Il est dit d'Abdon, un autre des juges, qu'il avait (( quarante fils et trente petits-fils montés sur soixante et dix ànés. » Et dans le cantique de Débora , les chefs d'Israël sont décrits montés « sur des ânes polis et luisants». »
Il ne parait pas qu'ils eussent grande quantité d'esclaves; aussi n'en avaient-ils pas besoin , étant si laborieux et en si grand nombre dans un si petit pays. Ils aimaient mieux faire travailler leurs enfants , qu'il fallait toujours nourrir, et ils en étaient mieux servis. Les Romains se trouvèrent fort mal à la fin de la multitude infinie d'esclaves de toutes nations que le luxe et la mollesse attirèrent chez eux ; ce fut une des principales causes de la ruine de l'empire.
L'argent comptant ne devait pas être fort commun chez les Israélites ; il n'était pas de grand usage tians un pays où Ton ne pouvait guère aliéner d'immeubles, ni contracter de dettes, et où il y avait peu de trafic ^ L'usure était défendue entre les Israélites et permise avec les étrangers ; mais il n'était pas facile, suivant la loi, d'avoir commerce avec ceux du dehors. Ainsi leurs biens, comme j'ai dit, consistaient principalement en terres et en bestiaux.
Aussi Dieu ne leur promet que ces sortes de biens, les plus naturels et les plus solides; il ne leur parle ni d'or, ni d'argent, ni de pierreries, ni de meubles précieux, encore moins des autres richesses plus dépendantes de l'artifice et de l'institution des hommes; mais il dit « qu'il enverra les pluies en leur saison , que la terre produira des grains en abondance , que les arbres seront chargés de fruits, que la moisson, la vendange, les semailles se suivront sans interruption ^ » Il leur promet « de la nourriture
* Jud, 10, 4. 12, 14. — ^ Jud. 5, 10. — ^ Levit. 25, 8. — Deut. 15, 1, 3. — Levit. 25, 36, etc. — Deut. 21, 19. — 2 Par, 2, 17. — * Levit, 26, 3, etc.
suffisante ; an sommeil tranquille , la sûreté , la paix , et même la victoire sur leurs ennemis. » Il ajoute que « son regard favorable les fera croître et multiplier. » Et ailleurs, que « sa bénédiction rendra leurs femmes fécondes , qu'il bénira leurs troupeaux , leurs bergeries , leurs greniers , leurs celliers et les ouvrages de leurs mains '. » Voilà les biens temporels que Dieu permet aux hommes d'attendre de lui.