‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 81 sur 131 · V. Arts et métiers · texte numérisé non relu

V. Arts et métiers

Je ne connais point de peuple qui se soit plus entièrement adonné à l'agriculture que les Israélites. Les Égyptiens et les Syriens y joignirent les manufactures , la navigation et le commerce; surtout les Phéniciens , qui , se trouvant trop serrés sur la côte depuis que les Israélites les eurent chassés de leur terre, furent obligés de vivre d'industrie, et d'être comme les courtiers et les fadeurs de toutes* les autres nations. Les Grecs les imitèrent, et ils réussirent principalement dans les arts ; au contraire» les Roniains méprisèrent les métiers et s'adonnèrent au commerce *. Pour les Israélites , leur terre suffisait pour les nourrir, et les côtes de la mer étaient occupées , pour la plupart, par les Philistins et les Chananéens, qui sont les Phéniciens. Il n'y avait que la tribu de Zabulon dont le partage étant sur la mer l'invitât au trafic , ce qui semble être marqué dans les bénédictions de Jacob et de Moïse^.

Je ne vois pas non plus qu'ils s'appliquassent aux manufactures. Ce n'est pas que les arts ne fussent inventés ; la plupart sont plus anciens que le déluge, et il paraît que les Israélites ne manquaient pas d'excellents ouvriers, au moins du temps de Moïse ; Béséléel et Ooliab * , qui firent le tabernacle et tout* ce qui était nécessaire pour le service de Dieu, en sont un illustre exemple. Il est étonnant coni-

neut. 33, 19. A Ex. 31, 4, 5. 36, 37, etc.

"bi€Q ils savaient d'arts très différents et.très flifficites : ils savaient fondre et fabriquer les métaux ; ils savaient tai)l«r et graver les pierres précieuses; ils étaicnilr menuisters , tapissiers , brodeurs et parfumeurs.

Entre ces arts , il y en a deux que j'admire principalement : la taille des pierreries et la fonte des figures , tels qu'étaient les chérubins de l'arche et le veau d'or qui fut fait dans ce même temps '. Ceux qui ont tant soit peu de connaissance des arts savent combien il faut d'artifice et de' machines pour ces ouvrages. Si dès lors on I9S avait trouvées, on avait déjà bien raffiné, même dans les arts qui ne servent qu'à l'ornement^ «t si I'ob avait quelque secret pour faire les mén^pa efeoses pi u^ facilement et avec moins d'appareil , c'était encore une plus grande perfection. Ce qui, soit dit en passant, peut montrer que cette antiquité si éloignée n'était pas grossière et ignorante , comme plusieurs s'imaginent. Aussi le monde avait-il déjà plu»^ de deux mille cinq cents ans du temps de Moïse.

Mais, soit que ces deux fameux ouvriers eussent été instruits par les Égyptiens, ou que leur science fût mira- •culeuse et inspirée de Dieu , comme l'Écriture semble le dire , il ne parait pas qu'ils aient eu des successeurs , ni que jusqu'au temps des rois il y ait eu des Israélites artisans de profession, qui travaillassent pour 1« public. Au commencement du règne de Saiil , il est marqué qu'il n'y avait aucun ouvrier qui iût forger le fer dans tous les pays des Israélites 2, et qu'ils étaient réduits à aller chez les Philistins, même pour aiguiser les outils qui servent au labourage. 11 est vrai que c'était un effet de l'oppression des Philistins pour les empêcher de fabriquer é$s armes. Mais plusieurs années après, David fut obligé, dans sa fuite, de prendre l'épée de Goliath , qui devait être un peu pesante pour lui ' , et de la tirer du tabernacle de Dieu , où

I Ex. 31, 4. — » 1 Beg. 13, 19. — 3 1 Beg. 21, 9.

elle était suspendue comme im monument éternel de sa victoire. Cela me fait croire que Ton ne trouvait point d'armes à acheter.

11 y a apparence aussi que Ton ne vendait point de pain , puisque dans la même occasion le prêtre Abimélech fut réduit à donner à David les pains de proposition ; ce qui lïiontre encore que l'on ne gardait guère de pain dans les maisons f peut-être à cause de la chaleur du pays *. Aussi la magicifione 4 qui Saiil s'adressa lui fit du pain tout exprès, quand elle l«i donna à manger pour le remettre de sa faiblesse *. Chacun av^ son four dans sa maison , puisque la loi menace,- Qpœme d'un grand malheur, de les roduir» aune lolU fasoine qu^ dix femmes cuiront leur pain eo un même four. A Rome , il n'y eut des boulangers que Tsm 580 de sa fondation '.

Entrant dans le détail des métiers , on trouverait que la plupad leur étaient inutiles. Leur vie simple et la douceur de leur climat les exemptait de ce grand attirail de commodités dont nous ne croyons pas nous pouvoir passer , et dont notre mollesse et notre vanité nous embarrassent plutôt qu'un besoin effectif ; et quant aux choses véritablement nécessaires , il y en avait peu qu'ils ne sussent faire eux-mêmes. Tout ce qui sert à la nourriture se faisait dans les maisons; les femmes faisaient le pain et préparaient à manger; elles filaient la laine, fabriquaient les étofiFes et faisaient les habits ; les hommes faisaient le reste *.

Homère décrit le bonhomme Eumée se faisant lui-même . des souliers , et dit qu'il avait bâti les étables magnifiques des troupeaux qu'il nourrissait*. Ulysse lui-même avait bâti sa maison, et dressé avec beaucoup d'art ce lit dont la structure servit à le faire reconnaître de sa femme ®. Quand il partit de chez Calypso , ce fut lui seul qui bâtit et qu't

» 1 JReg. 28, 24. — 2 Lev. 26, 16. — ^ Plin. 17, 11. — * Odt/ss. 14. — 5 Odyss. 23. — « Odyss. 6.

équipa son vaisseau. On voit par là l'esprit de cette anliquité ; c'était un honneur de savoir faire soi-même toutes les choses utiles à la vie , et de ne dépendre de personne ; et c'est ce qu'Homère appelle le plus souvent science et sagesse. Or , l'autorité d'Homère { car il faut, le dire una fois ) me paraît très-grande en tout ceci. Il vivait du temps du prophète Élie , vers la côte de l'Asie Mineure ' ; et tout ce qu'il décrit des mœurs des Grecs et des Troyens a un rapport merveilleux avec ce que l'Écriture nous apprend des mœurs des Hébreux et des autres Orientaux , sinon que les Grecs, comme moins anciens, étaient moins polis. Mais quoi qu'il en soit des temps précédents , il est certain que David laissa dans son royaume un grand nombre d'artisans de toutes sortes * , entre autres des maçons , des charpentiers, des forgerons, des orfèvres, c'est-à-dire de tous les ouvriers qui travaillent sur la pierre , le bois et les métaux s. Et afin que l'on ne croie pas que ce fussent des étrangers , il est dit qtie Salomon choisit de tout Israël trente mille ouvriers, et qu'il avait quatre-vingt mille carriers dans les montagnes. 11 est vrai qu'il emprunta des ouvriers du roi de Tyr, avouant que ses sujets ne savaient pas si bien couper le bois que les Sidoniens *, et qu'il fit venir un excellent fondeur, nommé Hiram , pour faire les vaisseaux sacrés.

Depuis: la division des royaumes- le luxe étant augmenté, il est à croire qu'il y eut toujours beaucoup d'artisans. Je vois dans la généalogie de la tribu de Juda ^ un lieu nommé la Vallée des artisans , « parce, » dit l'Écriture, « qu'il y en" avait. » J'y vois une famille « d'ouvriers de fin lin, » et une autre de « potiers qui travaillaient pour k roi et demeuraient dans sesjarrdins. » Tout cela montre l'honneur que l'on rendait aux arts, et le soin que l'on avaft de

I Marm. Arundel. — * 1 Par. 22, 15.— 3 3Reg. V, 13. — * TbiJ. G. — » Jbid. 7, 13. — 2 Par. 4, U , 22, 23.

valent presque point de façon ; ce n'étaient que des pièces d*étoflfes que l'on faisait de la grandeur et de la figure que devait avoir Thabit ; il n'y avait rien à tailler et peu à coudre ' . Ils avaient même l'art de faire sur le métier des robes à manches tout d'une pièce, sans couture, comme la tujiique de Jésus-Christ.

Les modes ne changeaient point, comme elles ne changent point encore dans tout le Levant. En effet, puisque les habits sont faits pour couvrir le corps, et que tous les corps humains sont semblables en tous les temps, il n'y a point de raison à cette prodigieuse variété d'habits, et à ces changements si fréquents auxquels nous sommes accoutumés. Il est raisonnable d'y chercher ce qui est le plus commode, afin que le corps soit couvert suffisamment contre les injures de l'air, suivant le pays et la saison , et qu'il ait une liberté entière de tous ses mouvements. On doit avoir égard à la bienséance selon Tàge , le sexe et la profession. On peut môme penser à la beauté des habits, pourvu que sous ce prétexte on ne se charge pas d'ornements incommodes, et que Ton se contente , comme les anciens , des couleurs agréables et des draperies naturelles. Mais quand on a une fois trouvé le commode et le beau , on ne devrait jamais changer.

Aussi ne sont-ce pas les gens les plus sages qui inventei\t les modes nouvelles ; ce sont les femmes et les jeunes gens, aidés par des marchands et des ouvriers ignorants, qui n'ont d'autre vue que leur intérêt. Cependant ces bagatelles ontdesconsc^quences très sérieuses. La dépense que causent les ornements superflus et les changements des modes est très grande pour la plupart des gens de condition médiocre, et c'est une des causes qui rend les mariages difficiles.* C'est une source continuelle de querelles entre les vieilles ji^iis et les jeunes , et le respect pour les temps passés eu

» Ja\N. 19>23.

est fort diminué. Les jeunes gens , en qui l'imagination domine, voyant les portraits de leurs grands-pères tvec des habillements dont tout le ridicule parait, parcequeles yeux n'y sont plus accoutumés, ont peine à se figurer qu'ils fussentbien sages, et que leurs maximes soient bonnes à suivre. Enfin ceux qui se piquent de propreté sont obligés de se faire de leurs babils une occupation considérable, et une étude qui ne sert pas assurément à leur élever l'esprit, ni à les rendre capables de grandes choses.

Comme les anciens ne changeaient point de modes , les riches avaient toujours une grande quantité d'habits en réserve, et n'étaient jamais exposés à attendre un habit neuf ou à le faire faire à la hâte. Il se trouva dans la garderobe de Lucullus cinq mille chlamydes * , qui était une espèce de manteau de guerre ; on peut juger par là du reste. Il élait ordinaire de faire des présents d'habits, et alors on en donnait deux paires, afin qu'il y eût de quoi changer, et que l'un pût être porté pendant qu'on laverait l'autre ; c'était comme nos chemises.

Les étoffes étaient la plupart de laine. En Egypte et en Syrie on portait aussi du fin lin, du colon et du bysse, plus fin (jue tout le reste. Ce bysse, dont il est tant parlé dans l'Ëcriture, est une espèce de soie d'un jaune doré, qui croit à de grandes coquilles ". Pour notre soie de vers, elle était encore inconnue du temps des Israélites , et l'usage n'en est devenu fréquent au deçà des Indes que plus de cinq cenls ans après Jésus-Christ. La beauté des habits consistait dans la finesse des étoffes ou dans la coulear. Les plus estimées étaient le blanc et la pourpre rouge ou violette; et il semble que le blancfût la couleur la plus ordinaire chez les Israélites , aussi bieh que chez les Grecs et les Romains, puisque Salomon dit : « Que vos habits soient

« HoRAT. Epiti. 1 , 6.

a Ge»nbr. Hist. anim. IV, de pinna.

toujours blancs ', » pour dire, Soyez toujours propres. En effet, rien n'est plus simple que de se servir de la laine ou du lin, (elâ que la nature les produit, et sans leinlure. Les jeunes garçons et les filles portaient des habits bigarrés de diverses couleurs. Telle était la robe de Joseph ^, dont ses frères le dépouillèrent quand ils le vendirent , et telles étaient, du temfts de David, les robes des filles des rois ^.

Les ornements des habits étaient des franges ou des bordures de pourpre et de broderies, et quelques agrafes d'or ou de pierreries aux endroits où elles étaient nécessaires. La magnificence consistait à changer souvent d'habits, et à n'en porter que de bien nets et bien entiers. Au reste, on ne doutera point que les Israélites ne fussent vêtus bien simplement, si Ton considère combien les habits des Grecs et des Roniains étaient simples, même dans les temps de leur plus grand luxe. On peut voir les statues antiques, la colonne Trajane , et les autres bas-reliefs.

Les habits dont l'Écriture parle d'ordinaire sont la tunique et le mariteau; 1 habit grec et llhabit romain ne consistaient aussi que dans ces deux pièces. La tunique était large, iwur laisser la liberté de tous les mouvements dans le travail ; ils la laissaient lâche quand ils étaient en repos ; mais quand ils voulaient agir ou marcher, ils la serraient d'une ceinture. De là vient cette phrase si fréquente dans rÉcrîlure : « Lève-toi , ceins tes reins, et fats cela ^ » Il était commandé aux Israélites de porter aux coins de leurs manteaux des houpes violettes, pour se rendre continuellement attentifs à la loi de Dieu. Ils avaient la tète couvert o de quelque espèce de tiare, comme celles des Perses et des Ci\al(iéens, puisque c'était une marque de deuil d'aller tète nue; et ils portaient des cheveux , puisque se rast^r lu tète était une autre marque de deuil. Pour la barbe,

\h\ i^'''"** ^> 8. - * Ce». 23, 87. - 3 2 Jieg. 13, 18. - 4 J^um.

il est bien certain qu'ils la portaient longue, par Texcmple des ambassadeurs que David envoya au roi ôes Ammonites , et que ce roi mal conseillé fit raser à moitié , pour leur faire affront * ; en sorte qu'ils furent obligés de dt*^ meurer quelque temps à Jéricho pour laisser recroître leur barbe av&nt que d'oser se montrer. Il leur fit aussi couper leurs habits à moitié, d'une manière qui fait voir qu'ils les portaient assez longs.

Ils se baignaient souvent , comme l'on fait encore dans les pays chauds ; ils se lavaient encore plus souvent les pieds, parcequc, ne portant que des sandales, ils ne pouvaient marcher sans amasser de la poussière. De là vient que rÉcriture parle tant de « laver les pieds » en rentrant dans la maison , en se mettant à table , en se couchant. Or, comme l'eau dessèche la peau et le poil, ils s'oignaient d'huile simple, ou infusée de drogues aromatiques, et c'est ce qu'ils appelaient ordinairement onguent. On en use encore dans les liiJes.

On voit en plusieurs endroits de l'Écriture comment les femmes s'habillaient et se paraient. Dieu reprochant à Jérusalem ses infidélités, sous la figure d'un époux qui a tiré sa femme de la dernière misère pour la combler de bieos, dit, par le prophète ËzéchieP, a quil lui a donné des étoffes très fines et de diverses couleurs, une ceinture de soie, des souliers violets, des bracelets, un collier, des pendants d'oreilles et une couronne, » ou plutôt une mitre*, comme les femmes syriennes en portaient encore longtemps après; « qu'il l'a ornée d'or, d argent, el des étoffes les plus précieuses ^. « Quand Judith ^ se para pour aller trouver Hoioferne, il est dit « qu'elle se lava el s'oignit ; qu'elle arrangea ses cheveux cl mit une mitre sur sa tète ; qu'elle prit ses habits de joie , chaussa des sandales et

> 2 Rfg. 10, 44. — * Ezech. 16, 9. — ' Picta lupa borbara milra. — 4 JuvKN. Sat. 3. — * Judith. 10, 3, etc.

à orna de bracelets, de pendants d'oreilles et de bagues. » Enfin, on ne peut désirer un plus grand détail de ces ornements tl0 femmes que celui que nous lisons dans Isaïe ', lorsqu'il reproche aux filles de Sion leur luxe et leur vanité : aussi la corruption était-elle montée à son plus haut point.

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