VII. Meubles et maisons
Il faut beaucoup moins de meubles dans les pays chauds que dans les nôtres, et la simplicité des Israélites dans tout le reste donne sujet de croire qu'ils en avaient peu. La loi parle souvent des vaisseaux de bois et de terre, et la vaisselle de terre était fort commune chez les Grecs et chez les Romains avant que le luxe les eût gagnés. Il en est parlé dans le dénombrement des rafraîchissements qui furent amenés à David pendant la guerre d'Absalon >. On voit les meubles qui étaient estimés les plus nécessaires, dans ces paroles de la Sunamite qui logea le prophète Elisée ' : «Faisons, disait-elle à son mari, une petite chambre pour cet homme de Dieu, et y mettons un lit, une table, un siège et un chandelier. » Leurs lils n'étaient que des couchettes , sans courtine et sans rideaux , si ce n'est de ces pavillons légers que les Grecs nommaient œnopées, parcequ'ils servaient à garantir des cousins. Les plus magnifiques avaient dos lits d'ivoire, comme le prophète Amos * reproche aux riches de son temps ; et les plus délicats en faisaient Tenfonçure bien molle, les garnissaient d'étoffes précieuses et les arrosaient d'eaux de senteur. On rangeait les lits contre les murailles, puisqu'il est dit que le roi Ézéchias, ayant ouï la menace de sa mort prochaine , se tourna vers la muraille pour pleurer \
Le chandelier dont il est parlé dans les meubles d'Elisée éiait apparemment de ces grands chandeliers qui se po-
' I»A. 3, 16. — » 2 Reg. 17, 28. - ^ 4 Reg. 4, 10. — ♦ Am. 6 , 4. — • Prov. 7, 16. — 4 Rfg. 20, 2, ^
saient à terre pour porter une ou plusieurs lampes. Jusqu'alors et longtemps depuis, c'est-à-dire même du temps des Romains, on ne brûlait que de l'huile pour éclairer. De là vient qu'il est si ordinaire dans TÉcriture de nommer lampe tout ce qui éclaire le corps ou l'esprit , ce qui con duil, ce qui réjouit. Il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent des tapisseries dans leurs maisons ; on n'en use point dans tous les pays chauds, parceque les murailles nues sont plus fraîches ; on s'y sert seulement de tapis de pied pour s'asseoir et se coucher : il en est parlé dans Ëzéchiel * , entre les marchandises que les Arabes apportaient à Tyr. Il e3l aussi parlé de tapis entre les rafraîchissements que Ton apporta à David ; ce qui peut faire croire que les Israélites s'en servaient en caiilpagnc^ car dans les maisons ils avaient des sièges.
Leurs maisons étaient différentes des nôtres en tout ce que l'on voit encore dans les pays chauds. Les toits y sont en terrasses ; les fenêtres ne se ferment qu'avec des jalousies ou des rideaux ; il n'y a point de chemiiiées ; on loge par le bas, et de plain-pied tant que l'on peut.
Que les toits fussent plats dans la terre d'Israël et aux environs^, il y en a bien des preuves dans TËcriture. Rahab cacha les espions de Josué sur le toit de sa maison. Quand Samuel déclara à Saiil que Dieu l'avait choisi pour roi , il le fit coucher la nuit sur le toit , ce qui est encore ordinaire dans les pays chauds '\ David se promenait sur le toit de son palais quand it vit Betsabée qui se lavait. Absalon fit dresser une tente sur le toit du même palais, quand il abusa des concubines de son père * : cette action était comme une prise de possession du royaume , et il fallait la rendre publique pour montrer que sa révolte était sans retour. On montait sur les toits dans les grandes
» EZECH. 17, 20. — 2 Jos. 2, 6. — 3 1 p^g, 4^ 25. — * 2 Reg. 11, 2. — 2 Reg., 16, 22.
alarmes, comine on voit par deux passages d'Isaïe *. Tout cela fait voir la raison de la loi qui ordonnait de faire tout autour des toits un mur d'appui, de peur que quelqu'un ne se tuùt en tombant * , et £ait entendre cette expression de rÉvangile : « te qui vous a été dit à l'oreille, publiez-le sur les toits, s Chaque maison était un échafaud tout dressé pour quiconqtie voulait se faire entendre de loin.
Les treillis des fenêtres sont marqués dans les Pro* verbes, dans le ciintique de Salomon et dans Tlûstoirede la mort d'Ochozias , roi d'Israël '. Quand le roi Joakim brûla le livre que Jérémie ^ avait écrit par ordre de Dieu, il était dans son appartement d'hiver, assis devant un brasier de charbon allumé. On peut juger de là qu'ils n'avaient point de cheminées, qui sont en effet des inventions des pays froids; dans les pays chauds on se contente d'avoir des fourneaux pour la cuisine. Ils se servaient beaucoup de pierre pour bâtir, principalement à Jérusalem , où elle est très commune, et ils savaient la tailler en fort grandes pièces. U est parlé, dans les édifices de Salomon , de pierres de huit et de dix coudées , qui font douze ou quinze pieds » ; ce qui est nommé pierres précieuses sont sans doute divers marbres.
La beauté de leurs bâtiments consistait moins en des ornements placés à quelques endroits que dans la forme entière, dans la taille et la liaison des pierres; ils avaient grand soin que tout fût bien uni et bien dressé au plomb, à réquerre et an niveau. C'est ainsi qu'Homère parle des bâtiments qu'il loue, et on admire encore cette espèce de beauté aux bâtiments des anciens Égyptiens. Les I^raé* lites employaient les bois odoriférants, comme le cèdre et le cyprès , pour revêtir en dedans les bâtiments les plus riches , en faire des lambris et des colonnes. On le voit
» Ii»A. 15, 3, 22, 1. - » Deul. 2. - 3 p,^„. 7^ g - Cant. 7, 6. - 1 Jieg. 1, 2. - 4 Jerkm. 36, 12. - 5 3 Reg. 7, 9, 10.
DES ISRAÉLITES. t76
par le temple et par les palais de Salonion ; et David dit qu'il habite une <r maison de cèdre , » pour dire qu'il es! logé magnifiquement '.
VHIi Nourriture.
Pour ce qui regarde la table , les Israélites mangeaient assis, comme les Grecs du temps d'Homère ; il est nécessaire de l'observer pour distinguer les temps, car dans la suite , c'est-à-dire depuis le règne des Perses , ils maflr geaient couchés sur des lits, comme les Perses et les autres Orientaux * , de qui les Grecs et les Romains en prirent aussi la coutume. Les gens réglés mangeaient après avoir travaillé, et assez tard. C'est pourquoi « manger et boire dès le matin » signifient, dans l'Écriture, le dé^ordre et la débauche ». Leur nourriture était simple ; pour l'ordinaire ils ne parlaient que de manger du pain et boire de l'eau , d'où vient que le mot de pain se prend communément daos rÉcriture pour toutes sortes de viandes. Ils ne faisaient que rompre le pain sans le couper * , parcequ'ils ne se servaient que de petit pain long ou mince, comme on fait encore en plusieurs pays. La première faveur que Booz accorda à Ruth ^ fut de boire de la même eau dont buvaient ses gens, de venir manger avec eux et tremper son pain dans du vinaigre ; et l'on voit, par les compliments qu'elle lui fit, que cette faveur n'était pas petite.
On peut juger de leurs vivres les plus ordinaires par les rafraîchissements que David reçut en diverses rencontres d'Abigaïl, de Siba et de Berzellaï, et par les provisions qu'apportèrent ceux qui le vinrent trouver à Hébron. Les espèces qui y sont marquées sont du pain et du vin , du Wé et de l'orge, de la farine de l'un et de l'autre, des fèves et des lentilles , des pois chiches , des raisins secs , des figues sèches, du miel, du beurre, de l'huile, dès moutons,
« 2 Reg. 6, 18, 7, 2, 3, etc.— Cant. 3, 16.— 2 Reg. 7, 2.— ■ EfitHCft, 1, 6, 7, 8.— 3 Eccl. 10, 16. — Isa. 5, 11. — ♦ Isa, 5, 11. — * RoTa, a, 14.
des bœufs et des veaux gras ^ Il y a dans ce dénombreinenl beaucoup^ de grains et de légumes. C'était aussi la nourriture la plus ord naire des anciens Égyptiens, etc*é- , tait celle des Romains dans les meilleurs temps , et lorsqu'ils s'adonnaient lo plus à Tagriculture. On sait d'où viennent les noms illustres de Fabius , de Pison , de Cicéron, de Lentulus. On voit l'usage que les Israélites faisaient du lait par ce conseil du sage : « Que le lait de tes chèvres te suffise pour ta nourriture et pour les besoins de ta maison >. »
Quoiqu'il leur fût permis de manger du poisson , je ne vois point qu'il en soit parlé que dans les derniers temps. On croit que les anciens le méprisaient comme une nourriture trop délicate et trop légère pour des hommes robustes'; aussi n'en est-il point parlé dans Homère, ni dans ce que les Grecs ont écrit des temps héroïques. On ne voit guère non plus chez les Hébreux de sauces ni de ragoûts. Leurs festins étaient composés de viandes solides et grasses , et ils comptaient pour les plus grandes délices le lait et le miel. En effet, avant que le sucre eût été apporté des Indes, on ne connaissait rien dé plus agréable au goût que le miel ; on y conHsait les fruits, et on en mêlait aux pâtisseries les plus friandes. Au lieu de lait, on nomme souvent le beurre , c'est-à-dire la crème , qui en est le plus délicat. Les offrandes ordonnées par la loi montrent que, dès le temps de Moïse, ils avaient diverses sortes de pâtisseries, les unes pétries à 1 huile, les autres faites sans huile *.
C'est ici le lieu de parler de la distinction des viandes permises ou défendues par la loi. Il n'était point particulier aux Hébreux de s'abstenir de certains animaux par
' 1 Reg. 25, 18. — 2 iOid. 16, i. — 2 ibid. 19. — 1 Parai. 11. — Clbm. Al. 2 Ptedag. 1 , in fine; — » Prov. 27, 2.-3 Plat. Rêp. 3. — ♦ LevU. 2, 4, &, etc.
principe de religion; les peuples voisins ea usaient de même *. Les Syriens ni les Égyptiens ne maingeaient point de poisson, et quelques uns ont cru que c'était aussi par superstition que les anciens Grecs s'en abstenaient •. Les Égyptiens de Thèbes ne mangeaient point de mouton, parce qu'ils adoraient Âmmon sous la figure d'un bélier, mais ils tuaient des chèvres ; ailleurs ils s'abstenaient des chèvres et immolaient des moutons. Les sacrificateurs égyptiens s'abstenaient de toutes les viandes et de toutes les boissons apportées de dehors ; et quant à ce qui croissait dans le pays, outre le poisson, ils s'abstenaient des bétes qui ont le pied rond ou partagé en plusieurs doigts, ou qui n'ont point de cornes, et des oiseaux carnassiers ; plusieurs ne mangeaient de rien qui eût eu vie , et dans leur temps de purification ils s'abstenaient même des œufs et de toutes les herbes et des légumes ». Tous les Égyptiens en général ne mangeaient point de fèves. Ils tenaient le pourceau pour immonde ; quiconque en avait touché un, même en passant, allait se laver avec ses habits. Platon, dans sa République, met la nourriture des pourceaux au rang des choses superflues que le luxe a introduites ^ En effet , ils ne rendent aucun service, et ne sont d'usage que pour la table. Tout le monde sait qu'encore aujourd'hui les bramincs des Indes ne mangent et ne tuent aucune espèce d'animaux ; et il est certain qu'ils vivent ainsi depuis plus de deux mille ans.
La loi de Moïse n'avait donc rien de nouveau ni d'extraordinaire en ce point ; mais elle était nécessaire pour retenir le peuple dans des bornes raisonnables, l'empêchant d'imiler les superstitions de ses voisins , sans lui donner toutefois une liberté entière dont il aurait pu abuser. Car cette abstinence de certaines viandes était utile et pour
« Herod. 1. — * PORPH. de Abslin. 4. — ^Herod. 2 4 Pl\t.
2Rep.
la santé et pour les mœurs ; ce n'était pas seulement pour dompter leur esprit indocile que Dieu leur imposait ce joug, c'était encore pour les détourner des choses nuisibles. Il leur était défendu de manger du sang et de la graisse; l'un el l'autre est difficile à digérer : et quoique des gens robustes et laborieux comme nos Israélites en dussent être moins incommodés que d'autres, il valait mieux , ayant à choisir, leur donner la meilleure nourriture. La chair de porc est aussi fort pesante à Testomac. 11 en est de même des poissons qui n'ont point d'écaillé « leur chair est huileuse et grasse , soit qu'elle soit délicate comme celle des anguilles, soit qu'elle soit dure, conuBe c^lle des thons, des baleines et des autres cétacés. L'on peut ainsi rendre des raisons naturelles de la plupart de ces défenses, comme saint Clément Alexandrin a remarqué «. Quant aux raisons morales , les spirituels ont toujours compté la gourmandise pour le vice qu'il fallait combattre le premier, comme étant la source de la plupart des autres ^ ; les philosophes socratiques ont fort recommandé la sobriété, jusque-là que Platon ^ ne croyait pas qu'il y eût rien à faire en Sicile pour la correction des mœurs, tant qu'on y ferait tous les jours deux grands repas. On croit que le but de l'abstinence de Pylhagore était de rendre 1^ hommes justes et désintéressés, en les accoutumant à vivre de peu. Or, une des branches principales de la gourmandise est le désir de la variété des viandes. La trop grande quantité dégoûte bientôt ; mais comme la diversité est infinie, le désir en est insatiable. Tertullien* a renfermé toutes ces raisons dans ce passage : « Si la loi retranche quelques viandes et déclare immondes des animaux qui ont été bénis autrefois, comprenez le dessein d exercer les hommes à la tempérance, et reconnaissez le
* 2/n^"f;i8 "" *<^^^ï=N> InstiLf>. « 3 Pl.vt, l?j,. 7, ÎBit. --
frein que Ton impose à celte gourmandise qui regrettait les concombres et les melons d'Egypte en mangeant le pain des anges. Reconnaissez que Ton prévient en même temps les compagnes de la gourmandise, qui sont le luxe et Timpureté.... C'est encore aBn déteindre en partie l'amour de l'argent , lui ôtant le prétexte de la nécessité de la subsistance.... Enfin, c'est pour dresser l'homme plus aisément à jeûner pour Dieu, l'accoutumant à peu de viandes et peu recherchées. »