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mariages pouvait aller à tel excès , que ce n'était plus qu'une débauche palliée. On sait quel désordre c'était à Rome depuis la chute de la république ; au lieu que tant que les bonnes mœurs y subsistèrent, c'est-à-dire jusqu'à l'an 523 *, il n'y eut point de divorce, quoiqu'il fût permis par les lois. Les enfants en souffraient aussi beaucoup, ils demeuraient orphelins du vivant de leur père et de leur roèrè, et il était biey difficile qu'ils ne fussent odieux à l'un des deux, et qu'ils ne prissent le parti de l'un ou de l'autre. XL Éducation des enfants. Exercices. Études.,
L'éducation des enfants semble avoir été à peu près la même chez les Israélites que chez les Égyptiens et les Grecs les plus anciens. Ils leur formaient le corps par le travail, et les exercices et l'esprit par les lettres et la musique ^. Ils faisaient grand cas de la force du corps, et c'est la louange la plus ordinaire que TÈcriture donne aux gens de guerre, comme aux braves de David *. La, cour^ à pied devait être un de leurs principaux exercices, puisque l'on reconnaissait les gens à les voir courir de loin , comme ceux qui portèrent la nouvelle de In défaite d'Àbsalon «; il fallait les avoir vus souvent courir. Il est dit aussi d'Âsaël^, frère do Joab, quil courait comme tin chevreuil. Le prophète Zacharie • parle d'une pierre pesante, que saint Jérôme prend pour une de ces pien^es qui servaient à éprouver la force des hommes, en essayant à qui les lèverait plus haut; ainsi on peut croire qu'ils avaient celte espèce d exercice. L'exemple de Jonathas fait voir qu'ils s'exerçaient à tirer de l'arc '.
Mais ils ne se firent jamais des exercices du corps une occupation importante comme les Grecs, qui la réduisirent en art et y cherchèrent les derniers raffinements. Ils nommèrent cet art gymnastique^ parcequ'ils s'exerçaient nus;
« Gell. 4, 3. — 2 Plat De Hep. 2 et 3* — 3 2 Reg. 23. — * 2 Heg. 18, 17. — ^ 2 Reg. 18. — ^ Zach. 12. — 7 i Reg. 10.
et. nommèrent gymnases les lieux où ils s'exerçaient, qui étaient spacieux , magnifiques , dressés et bâtis à grands frais *. Là, des mailres choisis, et sous eux grand nombre d'aides, formaient les corps des jeunes gens par un régime très exact et des exercices fort mesurés. Quelques uns y prenaient tant de plaisir qu'ils s'y occupaient toute leur vie, et demeuraient athlètes de profession. Ils acquéraient des forces immenses, et se faisaient de% corps tels que ceux qui ont servi de modèles aux plus belles statues; mats au reste ils devenaient brutaux et incapables de toute application d'esprit; ils n'étaient même propres ni à la guerre, ni à aucune action qui leur pût ôter de la nourriture et du repos et déranger leur vie réglée. Les Hébreux étaient trop sérieux pour donner dans ces curiosités ; et ce fut une nouveauté odieuse quand, sous Ânliochus riUustrc, on bâtit un gymnase à la grecque dans Jérusalem. Ils se contentaient du travail de la campagne et de quelques cxerdces militaires, comme firent les Romains *.
Ils n'avaient pas besoin non plus de grandes éludes pour se former l'esprit, si par les études on entend la connaissance de plusieurs langues et la lecture de beaucoup de livres, comme nous l'entendons d'ordinaire; car ils méprisaient l'étude des langues étrangères, comme étant à l'usage des esclaves autant que des honnêtes gens. Leur langue naturelle leur suffisait, et c'était la langue hébraïque telle que nous la voyons dans TËcriture 3. Elle est du caractère de leurs mœurs. Les mots en sont simples, tous dérivés de peu de racines, mais sans aucune composition. Elle a une richesse merveilleuse dans ses verbes, dont la plupart expriment des phrases entières. « Être grand , faire grand , être fait grand , » sont des mots tout simples, que les traductions ne peuvent exprimer parfaite-
» Hier. Mercurial. de arle gymnast. — » l Macc. 1, 15 — 2 ibid. 49, 22. — 3 jos. 20. — Ant., in fin.
ment. La plupart des prépositions et des pronoms ne sont que des lettres ajoutées au comnnencement ou à la fin des 'mots. C'est la langue la plus courte que nous connaissions, et par conséquent la plus approchante du langage des esprits, qui n'ont point besoin de paroles pour se faire entendre. Les expressions sont nettes et solides, donnant des idées distinctes et sensibles; rien n'est plus loin du galimatias .
Le génie de cette langue est de faire suivre les propositions les unes aux autres, sans suspendre le sens ni s'embarrasser dans de grandes périodes, ce qui rend le style extrêmement clair. De là vient que dans les narrations i's font toujours parler directement leurs personnages et ne feignent point de répéter; surtout ils sont exacts à dire toujours les mêmes choses en mêmes mots. Et voilà ce qui nous fait d'abord trouver plat et grossier le style de l'Écriture; mais c'est en effet une marque du bon sens, de la solidité et ée la netteté de l'esprit de ceux qui parlaient ainsi. Quoique les styles des livres sacrés soient fort différents, nous ne voyons point que la langue ait changé depuis Moïse jusqu'à la captivité de Babylone.
Toute leur grammaire consistait donc, comme celle des anciens Grecs, à bien parler leur langue, lire et écrire correctement; avec celte différence qu'il ne parait pas qu'ils l'eussent réduite en art et qu'ils l'apprissent par règles. Leurs lettres étaient celles que l'on nomme aujourd'hui samaritaines, parce que les Samaritains les ont i'onservées; et comme elles ne sont ni coulantes ni faciles à former, on pourrait douter qu'il fût fort commun parmi les Israélites de «avoir écrire, d'autant plus que les savants sont nommés dans l'Écriture sopherim , c'est-à-dire scribes , suivant les anciennes traductions. Aussi des laboureurs ont bien moins besoin d'écriture que des marchands et des gens d'affaires. Mais il est à croire que la
plupart savaient lire , puisqu'il était recommandé à tou& d'apprendre la loi de Dieu et de la méditer jour et nuit, et que cette étude était leur unique occupation le jour du sabbat *.
Ce seul livre suffisait pour les instruire parfaitement s. Ils y voyaient Thistoire du monde jusqu'à leur établissement dans la terre promise, l'origine de toutes les nations qui leur étaient connues, et plus particulièrement de celles qu'il leur importait le plus de connaître, des descendants de Lot. d'Abraham, d'Ismaël et d'Ésaii. Ils y voyaient toute I9 religion, les dogmes, les cérémonies, les préceptes de morale; ils y trouvaient leurs lois civiles. Ainsi ce livre seul , qui est le Pentateu^pie ou les cinq livres de Moïse, renfermait tout ce qu'ils devaient savoir.
Ce n'est pas qu'ils n'eussent beaucoup d'autres livres ; car, sans parler des livres de Josué, des Juges, de Samuel, et des autres livres sacrés qui furent écrits ensuite 5, dès le temps de Moïse il est parlé d'un « livre des guerres du Seigneur, » et ailleurs il est fait mention d'un «• livre des Justes. » Les livres des Rois renvoient souvent à des « chroniques des rois de Juda et d'Israël *. » Salomon avait écrit trois mille paraboles et mille cinq cantiques ; il avait fait des traités de toutes les plantes et de tous les animaux, et il se plaint lui-même que l'on fait des livres sans fin \ Tous ces livres, et peut-être beaucoup d'autres que nous ne connaissons pas, se sont perdus, comme ceux des Égyptiens, des Syriens et des autres Orientaux : les seuls livres qui restent de cette antiquité sont ceux que Dieu a dictés à ses prophètes, et qu'il a conservés par une providence particulière.
Il n y a pas d'apparence que les Israélites étudiassent
TV ^o"'* ^h ^' '^^ ®*^- "" ^^^' ^ '^°^^' ^PP' 6. — * Orig. conl. Celt. 4M T ,^"'"- 2^' 24. - 4 Jos. 10, 13. - 2 Reg. 1, 18. - 5 3 ji^g^ *, «a. — Eecl. 12, 22.
les livres des étrangers, dont ils avaient tant de soin de se séparer; et celle étude leur eût été dangereuse, puisqu'ils y eussent appris les fables impies et extravagantes qui faisaient la théologie des idolâtres. Or ils en avaient une «telle horreur, au mo"ns les gens de bien , qu'ils ne voulaient pas même prononcer les noms des faux dieux *, et que s'ils se trouvaient mêlés à quelques noms propres, ils Ses changeaient: ainsi ils disaient Isboseth et Miphiboseth pour Eshaal et Meribaal , Bethaven pour Bethel, Bedzebub pour Beelzemm ^ Ces fables, qui contenaient toute Ja doctrine des fausses religions, étaient un amas de mensonges accumulés par une longue tradition sur quelques fondements des anciennes vérités, et ornés par les inventions des poètes. Les mères et les nourrices les apprenaient aux enfan(s dès le berceau, et on les chantait dans les cérémonies et les festins. Les plus sages d'entre les païens 5 voyaient bien que ces fables ne tendaient qu'au ■mépris de la Divinité et à la corruption des mœurs ; mais Je mal était sans remède.
Les Israélites étaient les seuls chez qui on ne racontait aux enfants que des vérités propres à leur inspirer la ■crainte et l'amour de Dieu, et à les exciter à la vertu; toutes leurs traditions étaient nobles et utiles. Ce n'est pas <ju'outre les simples narrations ils n*employassent aussi des paraboles et des énigmes pour enseigner les vérités importantes, particulièrement de morale. C'était un exercice entre les gens d'esprit, de se proposer des énigmes, comme nous voyons par les exemples de Samson et de la reine de Saba *. Les Grecs nous racontent la même chose de leurs premiers sages *. Ils usaient aussi de ces fables à la manière d'Ésope, dont la fiction est si manifeste qu'elle
I Psca. 15, 4. — Sap. 14, 27. — ' 1 Par. 8, 33, 34. — ^ Pl\t. Pep. r2, in fin. et mit. 3. — * JuD. 14, U. — 3 Peg, 1. — - * Plutarcii. Comm. .Sept. Sap.
ne peut tromper personne. Nous en avons deux dans lEcriture : celle de Joalhan, fils de Gédéon, et celle de Joas, roi d'Israël K Mais le principal usage des allégories et du discours figuré était de renfermer les maximes de morale sous des images agréables et en peu de paroles , afin que les enfants les retinssent plus aisément; telles sont les paraboles ou proverbes dont les livres de la Sagesse sont des recueils.
Ces paraboles étaient d'ordinaire exprimées en vers, et les vers étaient faits pour chanter; ainsi je crois que les Israélites apprenaient aussi la musique. J'en juge par les Grecs, qui avaient pris des Orientaux toutes leurs études et toute leur politesse. Or il est certain que les Grecs faisaient apprendre à tous leurs enfants à chanter et à jouer des instruments. Cette étude est la plus ancienne de toutes. Avant l'usage des lettres, la mémoire des grandes choses^ se conservait par des chansons. Les Gaulois et les Germains en usaient encore ainsi du temps des Romains, et la même coutume s'est conservée jusqu'à présent chez les peuples de l'Amérique.
Quoique les Hébreux eussent des lettres, ils savaient que l'on retient toujours mieu;t les paroles mesurées et mises en chant; et de là vient le grand soin qu'ils avaient de composer des canliques sur ce qui leur arrivait de considérable. Tels sont les deux que fit Moïse, l'un au passage de la mer Houge, et l'aulreen mourant, pour recommander l'observation de la loi ^ Tel est le cantique de Débora, celui de la mère de Samuel, et tant d'aulres, et surtout les psaumes de David. Ces poésies sont d'une merveilleuse instruction; elles sont pleines des touanges de Dieu de la mémoire de ses bienfaits , de préceptes de morale, et de tous les sentiments que doit avoir un homme
-\ ^^^g. 2 ®- ■" ^ ^'^' ^«' 19- - ' ^^'-f' 13. - Deia. 32. - Jud. 5.
<1e bien dans tous les différents états de sa vie. Ainsi les vérités les plus importantes et les sentiments les plus droits entraient agréablement dans les esprits des enfants avec les parbles et les airs.
C'était là Tusage légitime de la poésie et de la musique. Dieu, qui a fait les beaux esprits et les belles voix, a voulu sans doute que Ton s'en servît pour faire goùler les bonnes choses, et non pas pour fomenter les passions criminelles. Les Grecs eux-mêmes ont reconnu que la plus ancienne et la meilleure espèce de poésie était la lyrique *, c'est-à-dire les hymnes et les odes, pour louer la Divinité et inspirer la vertu. La poésie dramatique, qui ne consi?te qu'en imitation, et ne tend qu'à divertir en remuant les passions, était une invention plus nouvelle. Aussi n'en voyons-nous point chez les Hébreux ; et quoique Salomon , dans son cantique, fasse toujours parler divers personnages, c'est plutôt pour exprimer vivement leurs sentiments que pour représenter une action, comme dans les pièces de théâtre.
Il ne nous resie rien de la musique des Hébreux ni de la structure de leurs vers; mais si l'on juge de la beauté des chants par celle des paroles, ils devaient être excellents, graves et solides, mais touchants et variés. Si Ton en juge par les effets, TÉcriture semble leur en attribuer de surnaturels. On voit que leur musique charmait les esprits malins, par l'exemple de Sadl », qui se trouvait mieux quand David jouait de la harpe. On voit que le son des instruments aidait Tespritde Dieu qui agitait les prophètes, par l'exemple de ceux que Saiil* rencontra, suivant la prédiction de Samuel, et avec lesquels il entra lui-même en de saints transports de joie ; et par l'exemple d'Elisée qui demandait un joueur d'instruments afîn de prophétiser 5 ; c'est-à-dire que "cette musique apaisait le mouvement des esprits et des humeurs que le démon avait trou-
« Pî.AT. Leg. 7. — î 1 Reg. 16, 23. — U Reg, 10. — 4 Reg. 3, 15.
blés dans ceux que Dieu lui permettail d agiter ; et qu'au contraire trouvant des cœurs purs et tranquilles, elle les élevait à Dieu et les échauffait, les disposant ainsi à mieux recevoir les puissantes impressions de son esprit. Les Grecs nous racontent aussi des effets merveilleux de leur musique pour exciter ou pour calmer les passions. Il faut démentir toutes les histoires, ou avouer que la musique des anciens était autrement touchante que la nôtre.
Ce n'est pas qu elle fût rare chez eux ; ils étaient tous musiciens : et pour me renfermer dans les Hébreux et ne parler que de ceux qui étaient musiciens de profession, il y avait du temps de David ^ quatre mille lévites destinés à ce seul emploi, sous la conduite de deux cent quatre-vingthuit maîtres, dont les chefs étaient Asaph, Héman et Tdithun, si souvent nommés dans les inscriptions des psaumes. David lui-même était grand poëte et grand musicien; et 1 on sait combien l'inclination des rois sert à l'avancement des arts. Ils avaient une grande diversité d'instruments à vent, comme des trompettes et des flûtes de divei-ses sortes, des tambours et des instruments à cordes, dont les deux qui se trouvent le plus souvent sont cinnor et nébel, dont les Grecs ont fait cinyra et naba. Ainsi , quand nous donnons une harpe à David, ce n'est que par conjecture. Ils avaient des instruments à huit et à dix cordes.
Leurs chanls étaient accompagnés de danses; car c'est ce que veut dire le mot chœur, que les Latins ont pris des^ Grecs, et qui signifiait chez eux une troupe de danseurs,, vêtus et ornés d'une même manière. Us chantaient ensemble et dansaient une espèce de branle, étant assortis selon l'âge et le sexe, des jeunes garçons, des filles, des femmes, des vieillards, sans se mêler les uns avec les autres. Or il n'est pas à croire que les danses des Hébreux fussent
' 1 Par. 23, 3, 1», 7.
moins modestes. Il est parié *■ des chœurs à la procession que fit David pour transférer l*arche en Sion, et en plu*sieurs occasions de victoires , où il est dit que ^ les filles sortaient des villes en chantant et en dansant. »
Je ne vois point que les Israélites eussent des écoles publiques, ni que les jeunes gens sortissent de chez leurs parents pour aller étudier. Leur vie laborieux ne le souffrait pas ; leurs pères en avaient besoin pour les aider dans leur travail, et les y dressaient dès Tenfance. Aussi le nom d'eco^e signifie en grec ^otstr, comme étant le lieu où s'assemblent ceux qui , n'ayant point d'affaire pressée, cherchent à se divertir honnêtement ; et le mot latin ludus, qui signifie jeu, revient à la même idée. J'estime donc que la plus grande partie des études se faisait sans lecture et sans leçons réglées, par les entretiens des pères et des vieillards.
Les pères étaient obligés à instruire leurs enfants des grandes choses que Dieu avait faites pour eux et pour leurs pères; et c'est pour cela que la loi leur conunandait si souvent d'expliquer à leurs enfants les raisons des fêtes et des autres cérémonies de la religion ». Ainsi ces instructions, attachées à des objets sensibles, étant recommencées si souvent, ne pouvaient manquer d'être solides. Ils leur apprenaient encore tout ce qui regarde l'agriculture, joignant à leurs leçons une pratique continuelle; et on ne doutera pas qu'ils n'y fussent fort savants, si l'on considère que durant tant de siècles ils en firent leur unique occupation. Or, quoique cet art soit exercé parmi nous par des gens grossiers et de peu de réflexion, il ne laisse pas d'enfermer une grande étendue de connaissances beaucoup plus utiles au genre humain que celles de la plupart des spéculatifs que l'on estime savants; et quand nous ne compterions pour science que ce qui est écrit dan» les li-
« 1 Beg. 2, 7. — 2 Deut, 6, 7, ÎO.
vres, les anciens et les modernes ont assez écrit de celle-ci
pour nous en donner bonne opinion.
Donc un Israélite qui, par la tradition de ses pères, par sa propre expérience et quelque lecture, était instruit de sa religion, des lois qui devaient régler sa vie, et de l'histoire de sa nation ; qui savait se procurer lui-nnème toutes les choses nécessaires , qui connaissait parfoitement la qualité différente des terres et des plantes qui y sont propres, quelles façons il y faut faire et en quelle saison, quelles précautions on doit prendre contre les divers accidents qui Tout périr les fruits de la terre , comme on doit les cueillir et les conserver ; qui savait la nature des bestiaux, leur nourriture, leurs maladies, leurs remèdes, et tant d'autres choses semblables qui sont ignorées parmi nous de la plupart de ceux qui s'appellent honnêtes gens ou gens de lettres: ce bon Israélite valait bien, ce me semble, un homme nourri dans nos affaires de justice ou de finance, ou dans les disputes de nos écoles. Car, il le faut avouer, on a trop séparé dans les derniers temps les études curieuses de celles qui sont vraiment utiles, le soin de Tesprit et des mœurs de celui des affaires et de la santé. La plupart de ceux qui cultivent leur esprit et leur mémoire négligent trop leurs corps, et deviennent incapables des actions de vigueur et des travaux pénibles. Plusieurs même se laissent tellement amollir par la musique, la poésie et les autres curiosités, qu avec une grande opinion de leur bel esprit et de leur prétendu mérite , ils mènent une vie languissante et méprisa|)le en effet.
Il y avait toutefois quelques Israélites qui s'appliquaient
particulièrement à Tétude, etque Ton peut appeler savan/s,
môme suivant nos idées. 11 est dit que, du temps de.Da-
Md» Il y avait dans la tribu dlssachar des hommes sa-
ants qui connaissaient chaque temps, pour enseigner aux
Israélites ce qu'ils devaient faire ; et les interprétée entendent qu'ils observaient les astres |)Our régler les fêles et tout l'ordre de Tannée. Le prophète Malachie dit des prêtres en général que « leurs lèvres gardent la science ; » et que « Ton cherche l'instruction dans leur bouche ». » Une de leurs principales fonctions était donc d'enseigner la loi de Dieu dans les assemblées qui se tenaient en chaque ville, le jour du sabbat , et que les Grecs nommèrent synagogites ou églises : car Tun et l'autre signifient à peu près de même*. On y faisait aussi parler d'autres hommes doctes , particulièrement ceux qui étaient reconnus pour prophètes inspirés de Dieu. C'étaient là les écoles publiques des Israélites, où l'on enseignait, non pas des sciences curieuses, mais la religion et les bonnes mœurs, et où Ton instruisait, non pas des enfants ou quelques particuliers oisifs, mais tout le peuple.
Les prêtres et les prophètes étaient les seuls qui se mêlaient de composer, surtout «les histoires. Il en était de même chez les Égyptiens ; leurs prêtres renonçaient à toutes les affaires humaines'. Us menaient une vie fort sérieuse et dans une grande retraite ; toute leur occupation était le service des dieux et l'étude de la sagesse. Ils employaient le jour aux fonctions de la religion , et la nuit aux méditations de mathématiques; car c'est ce qu'ils appelaient les « choses célestes ; » il n'y avait qu'eux qui écrivissent l'histoire. Ainsi les plus anciennes histoires des Romains étaient les annales de leurs pontifes.
Nous voyons , dans les histoires de l'Ëcrilure sainte , le caractère de leurs auteurs. Il parait que c'étaient des hommes fort sérieux et fort sages, des vieillards de grande expérience, des gens de bien, instruits des affaires. On n'y voit ni vanité, ni flatterie, ni affectation de montrer de l'esprit ;
' Malac. 11, 7. — » Orig. conlr. Ceh. IV, 182. — 3 Jos. cont. Jipp. J, 2.
au lieu que l'on voit tous ces défauts chez les Grecs, où chaque particulier avait la liberté d'écrire, et où la plupart ne cherchaient que leur propre gloire ou celle' de leur nation. Les historiens hébreux ne mettent point leurs noms, et ne dissimulent rien de ce qui leur est désavantageux ou aux princes ou aux princesses. Ceux qui ont écrit l'histoire de David ont autant circonstancié son crime qu'aucune autre de ses actions.
Us ne font ni préface ni transition ; ce ne sont que des faits racontés, le plus clairement qu*ii est possible, sans aucun mélange de raisonnement ni de réflexion. Mais quand on l'examine bien, on trouve qu'ils ont choisi avec un jugement merveilleux les faits qui servent à leur des* sein ; ce qui fait que les histoires sont très courtes, quoique aux endroits importants ils entrent dans le dernier détail , et mettent Faction devant les yeux du lecteur par une narration très vive. On voit qu'ils retranchent exprès les réflexions et les exagérations, en ce qu'ils savent bien les employer dans les discours où ils veulent émouvoir. Ainsi Moïse relève et amplifie dans le Deutéronome, avec toutes les figures les plus fortes et les pius grandes, ce qu'il avait raconté très simplement dans les livres précédents. Ainsi le prophète Isaïe * raconte nuement la défaite de Sennachérib , après l'avoir exagérée en la prédisant d'un style qui va jusqu'au poétique.
Les Hébreux n'écrivaient pas moins bien dans tous les autres genres. Les lois sont écrites avec clarté et brièveté; les maximes de morale sont renfermées en des sentences courtes , ornées de figures agréables , et exprimées d'un style mesuré; car tout cela sert à les faire retenir. Enfin la poésie est sublime, les peintures y sont vives, les métaphores hardies , les expressions nobles , et les figures merveilleusement diversifiées. Mais il faudrait des traités
' Isa. 36.
DES ISRAELITES. 403
entiers de leur éloquence et de leur poésie pour en parler digaenoent.
Quoiqu'ils aient écrit par inspiration divine, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'y attribuer toute leur éloquena*. Us ont été inspirés pour ne rien dire que de vrai, et n'employer aucune parole qui ne fût propre suivant les profonds desseins de Dieu ; mais, au rçste, le Saint «Esprit s'est servi de leur expression naturelle ; on le voit par la différence des styles des prophètes entre eux , et encore plus par la conformité qu'ils ont tous avec les auteurs profanes les plus anciens '. Homère, Hérodote, Hippocrate, racontent de la même manière. Hésiode instruit à peu près de même. Les élégies de Théognis et de Solon ont du rapport avec les exhortations de Moïse et des prophètes. On voit dans Pindare et dans les chœurs des tragédies la hardiesse et la variété des cantiques ; plus les auteurs grecs sont anciens , plus ils ressemblent aux Hébreux , soit dans la distinction des styles, suivant la nature des ouvrages, soit dans la brièveté et la propriété de l'expression.
On croira, si Ton veut, que les Hébreux écrivaient ainsi par la seule force de leur génie, et que la droiture de leur jugement leur faisait rejeter tout ce qui n'était pas du dessein de chaque ouvrage, et employer ce qui était le plus propre pour instruire ou pour émouvoir. Pour moi, voyant qu'ils observent si constamment la différence des styles et qu'ils emploient si à propos tous les ornements de la véritable éloquence, j'aime mieux croire qu'ils avaient déjà quelques règles tirées des expériences de leurs pères, soi qu'elles fussent écrites, soit que ce ne fût qu'une tradition entre les savants. Ne croyons pas que les Grecs aient inventé l'éloquence et la poésie ; ils ont tout au plus inventé les noms des figures, et tout ce langage de Tartqui faisait la science des grammairiens et des rhéteurs , et qui n'a
' Ap. BsMOSTH. Défais, kg, et alibi.
jamais fait ni orateurs ni poêles. Le fond de l'art était trouvé avant eux. Aussi le monde élait-il déjà bien vieux : il avait duré trois mille ans avant Salomon, et il s'en faut plus de (rois cents ans qu'il n*ait autant duré depuis *. Jusqu'alors la vie des hommes avait été longue, et il n'y avait point encore eu d'inondations de barbares dans les pays où les arts et les scien^jes avaient commencé. XII. Politesse,
Pour revenir au commun des Hébreux, étant si bien instruits et nés dans un pays où les hommes ont naturellement de l'esprit, ils ne pouvaient manquer de politesse ; car il ne faut point s'imaginer qu'elle soit incompatible avec la vie champêtre et avec le travail du corps ; l'exemple des Grecs prouve trop bien le contraire. Je prends ici la politesse en général pour tout ce qui nous distingue des nations barbares ; d'un côté l'humanité et la civilité, les démonstrations d'amitié et de respect dans le commerce de la vie; et d'ailleurs la prudence dans les affaires, la finesse et la délicatesse de la conduite, tout ce que nous appelons politique.
Quant à la civilité, les Grecs, vivant la plupart en république , étaient si jaloux de leur liberté qu'ils se traitaient tous d'égaux, et leurs compliments n'allaient qu'à témoigner de l'estime et de l'amitié, en quoi les Romains les imitèrent. Les civilités des Orientaux revenaient plus aux nôtres et marquaient plus de respect. Ils traitaient de seigneurs ceux à qui ils voulaient faire honneur; ils leurs faisaient des protestations de service et s'inclinaient devant eux jusqu'à se prosterner contre terre, ce que l'Écriture appelle adorer.
' M. Fleiiry suivait la chronologie dlJssérius, qui met le règne de Salomon père Tan 3000 du inonde , 1000 avant l'ère chrétienne vulgaire, et il écrivait vers l'an 1680. La première édition de cet ouvrage est do l'an 1681. (Noie des premiers éditeurs.]
Les Hébreux en usaient ainsi, même avant qu'ils eussent des rois et dès le temps des patriarches, ce qui venait apparemment des mœurs des peuples voisins, dès longtemps assujettis à des maîtres. Ce n'était point une incivilité de se tutoyer; toute l'antiquité parlait ainsi, comme font encore la plupart des nations du monde. Ce ne fut que vers la décadence de l'empire romain que Ton commença à se servir du pluriel en parlant à un seul. Il était ordinaire de baiser en saluant ; au lieu que nous nous découvrons par respect , ils se déchaussaient pour entrer dans les lieux saints, comme font encore plusieurs Orientaux ; au contraire, c'était une marque de deuil que de se découvrir la tète ^ .
On voit des exemples de leurs compliments dans ceux de Ruth, d'Âbiga'il, de celte femme de Thécué que Joab employa pour faire rappeler Absalon, et de Judith ^ Tons ces exemples sont des femmes, ordinairement plus flatteuses que les hommes. Ils usaient volontiers dans leurs discours d'allégories et d'énigmes ingénieuses; leur langage était modeste et conforme à la pudeur, mais d*une manière différente de la nôtre ; ils disaient « Teau des pieds » pour dire l'urine, « couvrir les pieds' » pour satisfaire aux autres besoins, parcequ'en cette action ils se couvraient de leurs manteaux, après avoir creusé la terre ; ils nommaient la « cuisse » pour les parties voisines que la pudeur défend de nommer ; d'ailleurs ils ont des expressions qui nous paraissent fort dures quand ils parlent de la conception et de la naissance des enfants, de la fécondité ou de la stérilité des femmes; et ils nomment sans façon certaines infirmités secrètes de l'un et de l'autre sexe, que nous enveloppons par des circonlocutions éloignées. Toutes ces différences ne viennent que de la distance
» Ruth. 2, 11, 13. — M Reg. 25, 23, 41. — 2 ibid. 14,9, 17. — Jud. 11,5, 6.-3 2)cm£. 28,12.
des temps et des lieux. La plupart des mots qui sont déshonnêtes, suivant l'usage présent de notre langue, étaient honnêtes autrefois parcequ'ils donnaient d'autres idées; et encore aujourd'hui les Levantins, surtout les mahométans, ont des délicatesses ridicules pour certaines saletés qui ne font rien aux mœurs, tandis qu'ils se donnent toute liberté sur les plaisirs les plus infâmes. Les livres de !'£criture parlent plus librement que nous ne ferions de ce qui regarde le matériel du mariage , parcequ'il n*y avait personne parmi les Israélites qui y renonçât, et que ceux (|ui écrivaient étaient des hommes graves et des vieillards pour l'ordinaire.
Quant à la prudence , la politique bonne ou mauvaise, l'adresse, la souplesse, les ruses, le-s intrigues de cour, l'histoire de Saiil et celle de David nous en fournissent •autant d'exemples à proportion qu'aucune autre que je connaisse.
XIU. Plaisirs.
Leur vie aisée et tranquille, jointe à la beauté du pays, les portait au plaisir; mais leurs plaisirs étaient sensibles et faciles ; ils n'en avaient guère d'autres que la bonne chère et la musique. Leurs festins étaient, comme j'ai dit, des viandes simples qu'ils prenaient chez eux; et la musique leur coûtait encore rowns, puisque la plupart savaient chanter et jouer des instruments *. Le vieillard Berzellaï ne comptait que ces deux plaisirs quand il disait qu'il était trop vieux pour goûter la v^e ; et l'Ecclésiastique ' compare cet assortiment à une émeraude enchâssée dans de l'or. Aussi Ulysse, chez les Phéaciens, avouait iranchement qu'il ne connaissait point d'autre félicité qu'un îest,n accompagné de musique. On voit les mômes plaisiis
Ïsa ent'r'^*'^' ^"' ^'^^^ *^ P^^P^^*^ ^ ceux qui en abusaient- ma.s ceux-là y ajoutent l'excès du vin, les
couronnes de fleurs et les parfums, conojne nous voyons qu'en usaient les Grecs et les Romains.
On voit le dénombrement dès parfums dont se servaient les Hébreux et dans le Cantique et en plusieurs endroits de rÉcriture, mais principalement dans la Loi S quand elle prescrit la composition de ces deux sortes de parfums qui devaient être offerts à Dieu, l'un sec et l'autre liquide. Le& drogues qui y sont marquées sont les plus odoriférantes que l'on connût avant que l'on eût trouvé le musc et l'ambre.
Ils mangeaient volontiers dans des jardins sous des arbres et des treilles ; car il est naturel dans les pays chauds de chercher l'air et le frais. Aussi quand TÉcriture-veut marquer un temps de prospérilé, elle dit que « chacun buvait et mangeait sous sa vigne et sous son figuier, » qui sont les arbres fruitiers dont les feuilles sont les plus larges.
L'application au travail de la campagne ne permettait pas de faire tous les jours des festins et d'être continuellement dans le plaisir, comme sont aujourd'hui la plupart des riches ; mais elle servait à les leur faire mieux goûter. Ils avaient donc des temps de réjouissance, les jours de sabbat et toutes les autres fêtes marquées par la loi , les mariages, le partage du butin après une victoire , les tondailles de leurs moutons, la moisson et les vendanges en chaque terroir particulier où les voisins s'assemblaient pour s'aider les uns les autres s. On sait que les fêtes de Baccbus et de Gérés avaient commencé chez les Grecs par ces sortes de réjouissances, et on en voil encore des traces parmi le peuple de la campagne. Les Israélites n'avaient point de spectacles profanes; ils se contentaient des cérémonies de la religion et de l'appareil des sacrifices ; mais il devait être fort magnifique, puisque le temple était le plus superbe bâtiment qu'il y eût dans tout le pays, et
I Sxod. XX, 23. — * Isa. 9, 3. — ibid. 16, 10.
qu'il y avait trente - deux mille lévites destinés à y
servir.
Je ne vois chez eux ni le jeu, ni la chasse, que Ton vompte parmi nous entre les plus grands divertissements. Pour le jeu, il semble qu'ils Tignoraient absolument, puis- •que le nom ne 8*en trouve pas une seule fois dans toute l'Écriture. Ce n'est pas que les Lydiens n'eussent déjà inventé les jeux, si ce que l'on en dit est véritable * ; mais <)ncore aujourd'hui les Arabes et les autres Orientaux ne jouent point aux jeux de hasard, au moins quand ils observent leur loi. Pour la chasse, soit des bêtes, soit des oiseaux, elle n'était pas inconnue aux Israélites, mais il semble qu'ils s'y appliquaient moins pour le plaisir que |)Our l'utilité de fournir leurs tables et de conserver leurs blés et leurs vignes ; car ils parlent souvent de filets et de pièges, et on ne voit ni chien ni équipages, même aux rois. Ils se seraient sans doute rendus odieux s'ils avaient voulu courir sur les terres labourées, ou nourrir des. bêtes qui eussent fait du dégât. Les grandes chasses se sont établies dans les vastes forêts et les terres incultes des pays froids.