‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 86 sur 131 · XVII. Jeûnes. Vœux · texte numérisé non relu

XVII. Jeûnes. Vœux

Les jours de jeûne étaient tout le contraire des jours de fête. On y faisait tout ce que j'ai marqué en parlant du deuil , car le jeûne et le deuil étaient la même chose. Il ne consistait donc pas seulement à manger plus tard, mais à s'affliger en toute manière. Ils passaient le jour entier sans boire ni manger jusqu'à la nuit , et c'est ainsi que le pratiquent encore non-seulement les Juifs, mais les mahométans, qui l'ont imité d'eux et des anciens chrétiens. Ils demeuraient en silence dans la cendre et lecilice, et donnaient toutes les autres marques d'affliction '. Les jeûnes publics étaient annoncés au son de la trompette, comme les fêtes- Tout le peuple s'assemblait à Jérusalem dans le temple , aux autres villes dans la place publique. On faisait des lectures de la loi , et les vieillards les plus vénérables exhortaient le peuple à reconnaître leurs péchés et à en faire pénitence. On ne faisait point de noces ces jours-là , et même les maris se séparaient de leurs femmes.

La loi n'avait ordonné qu'un seul jour de jeûne, le dixième du septième »ois, qui était la fête des Expiations * ;

1 Ps, 121. — ibid. 83. — > Isa. 29,^. — Psal. 41, 5. • ibid. 42. — 3 isx. 58, 5. — 3 Reg. 21, 12. — Joël, 2, 16, 16, etc. — * Levit. 16 et 27. • . •

mais dès le temps du prophète Zacbarie « on en comptait deux autres, un dans le cinquième mois et un dans te dixième. II y en avait d'extraordinaires; les uns dans le» calamités publiques, comme fut la stérilité dont parle Joël; les autres dans les afflictions particulières, commer les jeûnes de David pour la maladie de Fenfant qui était né de son crime, pour la mort d'Abner, et en tant d'autres occasions qu'il marque dans les psaumes*; enfin il y avait des jeûnes qui se faisaient par simple dévotion, pour s'acquitter de quelque vœu.

Car les Israélites étaient fort religieux à observer leurs vœux et leurs serments. Pour les vœux, l'exemple de Jephté n'est que trop fort '. Pour les serments, Josué * garda )a promesse qu*il avait faite aux Gabaonites , quoiqu'elle fût fondée sur une tromperie manifeste , parcequ'il leur avait juré au nom du Seigneur. Saiil voulut faire mourir son fils Jonathas pour avoir violé la défense qu'il avait faite avec serment * , quoique Jonathas n'eût péché que par ignorance. On en voit encore d'autres exemples. Ils prenaient très sérieusement ces promesses si solennelles, et ne se donnaient aucune liberté de les interpréter. C'était un acte de religion que de jurer au nom de Dieu , puisque ce serment distinguait les Israélites de ceux qui juraient au nom des faux dieux « ; ce qu'il faut entendre des serments légitimes et nécessaires , comme ceux qui se font en justice.

Leurs vœux consistaient d'ordinaire à offrira Dieu quelque partie de leurs biens, soit pour servir aux sacrifices, soit pour être mise en réserve'. De là venaient ces grands trésors du temple de Salomon, qui comprenaient, outre les offrandes de David, celles de Samuel, de Saiil, d'Abner et de Joab : c'était principalement du butin pris sur les

» Zacii. 8, 19. — » 2 Reg. 12, 16. — 2 ihid. 3, 35. — Ps. 34, 12, 13.

— ihid. 68, 11, 12. — 3 Jod. 11, 35. — 4 Jos. 9, 19. — * 1 Reg. 14, VST.

— ^ Deut. 6, 13. 10, 20. — Ps. 6i, 12. — 7 LeviL 17.— 1 Parai. 56, 2Sf.

ennemis. Les païens faisaient de pareilles offrandes aux lemples de leurs faux dieux, soit après des victoires, soit en d'autres occasions ; je ne veux point d'autre exemple que le temple de Delphes, et les richesses que Crésus y envoya pour avoir des oracles favorables*.

Le vœu le plus considérable était celui des Nazaréens, qui s'obligeaient pour un certain temps à ne point boire de vin ni de tout ce qui enivre*; ne point couper leurs cheveux , et se garder avec grand soin de toutes les impuretés légales , particulièrement de l'approche des corps morts. La règle des rechabites semble avoir eu pour fondement ces sortes de vœux. L'auteur de cette règle fut Jonadab, fils de Rechab, qui vivait du temps de Jéhu, roi d'Israël, et du prophète Elisée ^. Il défendit à ses enfants de boire du vin, de bâtir des maisons, de semer, d'avoir des terres ni des vignes ^ Ils demeuraient donc sous des tentes, s'occupant apparemment, comme les lévites, à la nourriture du bétail, et imitant parfaitement la vie pastorale des patriarches ; ils étuient mariés, et conservèrent inviolablement cette règle dans leur famille au moins pendant cent quatre-vingts ans , car on ne voit pas ce qu'ils devinrent après la captivité.

XVm. Prophètes.

Une autre espèce de religieux , et bien plus considérable, étaient les prophètes. Il y en avait un grand nombre dès le temps de Samuel » , témoin cette troupe que Salil rencontra , qui prophétisait au son des instruments, transportée de l'esprit de Dieu ^ ; et cette autre troupe qui prophétisait en présence de Samuel , et qui semble avoir été de ses disciples ; mais il ne parait point qu'il y en ait jamais eu tant que depuis Ëlie et Elisée , jusqu'à la captivité de Babylone. Ils vivaient séparés du monde, distingués

» Herod. I. — * Num. 6. — 3 4 Reg. 10, 15. — * Jbrem. 35,6- — 5 1 Heg. 10, 5.— c 1 Heg. 19,20.

l>ar leur habit et leur manière de vivre; ils demeuraient sur des montagnes , comme Elle et Elisée sur le mont Carmel e( in Galgala. La femme riche qui logeait Elisée quand il passait à Sunam lui fit, comme j'ai dit, bâtir et meubler une chambre, où il vivait si retiré qu'il ne parlait pas même à son hôtesse ; mais il lui faisait parler par son serviteur Giézi ' : et quand cette femme vint le prier de ressusciter son fils , Giézi voulait l'empêcher de toucher les pieds du prophète ^ . Quand Naaman , général des armées de Syrie , le vint trouver pour être guéri de sa lèpre, il lui envoya ses ordres sans se montrer.

Deux autres miracles de ce prophète' montrent que ses disciples vivaient en communauté : celui du potage d'herbes dont il ôta l'amertume , et celui du pain d'orge qu'il mulliplia; et Ton y voit aussi la frugalité de leur nourriture- 11 y avait jusqu'à cent prophètes qui vivaient ensemble dans cette communauté. Ils travaillaient de leurà mains; car , se trouvant trop étroitement logés , ils allèrent euxmêmes couper du bois pour bâtir , et ils étaient si pauvres que l'un d'eux emprunta une cognée. L'exemple d'Habacuc , qui fut enlevé par un ange , pour porter à Daniel * le diner qu'il avait préparé pour ses moissonneurs, montre encore la vie simple et laborieuse des prophètes- Leur habit était le sac ou le cilice, c'est-à-dire l'habit de deuil, pour montrer qu'ils faisaient continuellement pénitence pour les péchés de tout le peuple. Ainsi , pour décrire Élie on dit : « un homme vêtu de poil , avec une ceinture de cuir«. » Ainsi quand Dieu commande à Isaïe« de se dépouiller, il lui ordonne d'ôter son sac d'autour de SOS reins. Les deux grands prophètes dont parle l'Apoca- 'ypse ' paraissent revêtus de sacs.

Les prophètes, au moins quelques uns, ne laissaient pas

' I>AN^U; ^2^°* T r i ^'^' 27 - ' 4 lieg. 6, 10. - 4 ibid. 38, 43. - . ' 32. - s 4/îei^. 1, 8. - 6 ig.,. 20, 2. -, ^ Apoc, 11, 3.

DES ISRAÉLITES. 4î5

d'être mariés , et cette veuve dont Êlie multiplia Thuile était la veuve d'un prophète ' ; il semble même que leurs enfants suivaient la même profession, car les. prophètes sont souvent nommés « enfants des prophètes. »> C'est ce qui faisait dire à Amos : « Je ne suis point prophète , ni fils de prophète , mais un simple pâtre * , » pour montrer qu'il ne prophétisait point par profession, mais par vocation extraordinaire. Car, bien que Dieu se servit le plus souvent de ceux qui menaient la vie prophétique pour faire savoir ses volontés, il ne s'était point imposé de loi de ne pas faire de révélation à d'autres.

Cependant on ne comptait d'ordinaire pour prophètes que ceux qui en menaient la vie ; d*où vient que tes livres de David , de Salomon et de Daniel ne sont point mis au rang des livres prophétiques ' , parceque les deux premiers étaient des rois, vivant dans les délices et la splendeur, et le dernier était un satrape, vivant aussi à la cour et dans le grand monde.

Ce furent ces saints personnages qui conservèrent, après les patriarches, la tradition la plus pure de la véritable religion. Ils s'occupaient à méditer la loi de Dieu , à le prier plusieurs fois le jour et la nuit, et pour eux et pour les autres, et s'exerçaient à la pratique de toutes les vertus. Ils instruisaient leurs disciples, leur découvraient l'esprit de la loi, et leur expliquaient les sens relevés qui regardaient l'état de l'Église après la venue du Messie , ou sur la terre ou dans le ciel , cachés sous des allégories de choses sensibles et basses en apparence. Ils instruisaient aussi le peuple, qui venait les trouver les jours du sabbat et les autres fêtes. Ils lui reprochaient ses péchés, et l'exhortaient à en faire pénitence; souvent ils lui prédisaient, de la part de Dieu, ce qui lui devait arriver^.

» 4 Reg. 4, 1. — » Amos, 7, 14. — 3 EccI. 49 , 11 , 12. — * 4 Reg. 4,23.

Cette liberté de dire les vérités les plus fâcheuses , même

aux rois, les rendait odieux, et il en coûta la vie à

plusieurs.

Cependant il y avait beaucoup d'imposteurs qui contrefaisaient l'extérieur des vrais prophètes^, portaient des sacs comme eux et parlaient le même langage , se disant aussi inspirés de Dieu : mais ils prenaient bien garde de ne faire que des prédictions agréables au peuple et aux princes. Les faux dieux avaient aussi leurs prophètes, comme les huit cent cinquante dont Élie fit faire justice^. Tels étaient chez les Grecs les devins qu'ils nommaient manteis , comme , dans les temps héroïques , Calchas et Tirésias. Tels étaient encore ceux qui prononçaient les oracles ou qui les débitaient, et les poètes qui se disaient inspirés des dieux ; car ils ne le disaient pas pour parler poétiquement, mais pour le faire croire; et en effet, ces £aux prophètes, soit par opération du démon, soit par artifice , entraient en fureur et parlaient d'un style extraordinaire, pour imiter les effets sensibles que TËsprit de Dieu faisait dans les prophètes véritables. Or , la tentation était grande, aux Israélites faibles dans la vertu, de consulter ces devins et ces faux oracles ; et c'était une des branches de l'idolâtrie à laquelle ils furent fort sujets pendant tout le temps dont nous parlons.

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