XIX. Idolâtrie
Cette pente à l'idolâtrie nous parait étrange et fort al>surde dans les mœurs des Israélftes ; c'est ce qui persuade le plus qu'ils étaient grossiers et brutaux. Nous ne voyons point d'idolâtres; nous entendons seulement dire qu'il en reste dan^ lesindes et dans d'autres pays éloignés; mais tous les peuples qui nous environnent, hérétiques , juifis , mahométans, ne prêchent que l'unité d'un Dieu toutpuissant ; les moindres femmes , les paysans les plus igno-
* Zach. 13, 4. — > 3 Beg. 18, 19.
rante, connai^ent: distinctement cette vérité : ainsi on conclut que ceux qui croyaient plusieurs dieux et qui adoraient des morceaux de bois et de pierre devaient être au rang des hommes les plu* ignorants et les plus barbares. Toutefois cous ne pouvons traiter de barbares et d'ignorants les Romains, ïe»Grrees, les Égyptiens, les Syriens et les autres peuple» de l'antiquité , dont tous les arts , toutes les sciences humaines et toute la politesse nous sont venus; et nous ne pouvons nier que l'idolâtrie n'ait régné chez eux avec un empire absolu, dans le temps où, pour tout le reste, ils étaient les plus habiles et les plus polis. I! faut donc un peu s'arrêter ici, et pénétrer jusqu'à la source de ce mal.
L'esprit de Thomme est tellement obscurci depuis le péché , que s'il demeure dans l'état de la nature corrompue, il ne s'applique à aucune idée spirituelle ; il ne pense qu'au corps et à la matière , et ne compte pour rien tout ce qui ne tombe pas sous les sens; rien même ne lui parait solide que ce qui frappe les sens les plus grossiers, le goût et le toucher. Nous ne Ifr voyons que trop dans les enfants et dans les hommes qui suivent leurs passions; ils ne font cas que de ce qui est visible et sensible , tout le reste leur paraît des discours en Pair. Cependant ces hommes sotft élevés dans la véritable religion , dans la connaissance d'un Dieu, de Famé immortelle, de la vie future. Que pouvaient penser c«8 anciens Gentils qui n'en avaient jamais entendu parler, et à qui les plus sages ne présentaient que des objets sensibles et matériels? Qu'on lise tant que Ton voudra Homère, le grand théologien et lé grand prophète des Grrecs; on n'y trouvera pas le nwindre mot pour conjecturer qu'il pensât et quelque chese dé spirituel et d'incorporel.
Aussi toute feur sagesse s'appliquait à ce qui regarde le corps et les sens. Les exercices du corps^ et tout ce régime
(le gymnastique dont ils se firent une si grande affaire, avaient pour but de conserver etti*augmenter la santé , ta force, l'adresse et la beauté; et ils menèrent cet art à la dernière perfection. La peinture, la sculpture et Tarchilecture regardent le plaisir des yeux, et ils y avaient si bien réussi que leurs maisons, leurs villes et tout leur pays étaient pleins d'objets agréables; on le voit par les descriptions de Pausanias. Us excellaient aussi dans la musique ; et quoique la poésie semble aller plus loin que les sens , elle ne va qu'à l'imagination , qui a les mêmes objets et fait les mêmes effets. Leurs lois et leurs règles de morale les plus anciennes reviennent toutes au sensible : que les terres fussent bien cultivées ; que chaque particulier eût de quoi vivre commodément; que les hommes épousassent des femmes saines et fécondes; que les enfants fussent dressés à avoir de bons corps , principalement pour la guerre ; que chacun fût en sûreté , et à l'égard des étrangers et à l'égard des mauvais citoyens.
Us songeaient si peu au bien de l'ame, qu'ils lui nuisaient pour perfectionner le corps. 11 était manifestement contre la pudeur que de jeunes hommes parussent tout nus en public pour s'exercer aux yeux de tout le monde; on ipmptait cela pour rien , et à Lacédémone les filles même s'exerçaient ainsi. Il était dangereux d'exposer partout des . statues et des peintures de toutes sortes de nudités, même les plus infâmes ; et le danger était g|tt»d , surtout pour les peintres et les sculpteurs qui travaillaient sur le naturel ; n'importe, il fallait contenter le plaisir des yeux. Aussi on sait à quel point de dissolution les Grecs arrivèrent par ces beaux moyens : les impudicités les plus abominables étaient chez eux non-seulement en usage, mais en honneur. La musique et la poésie , outre qu'elles fomentaient les mêmes vices , excitaient encore et entretenaient des jalousies et des haines mortelles entre les poètes , les ac-
teurs et les spectateurs, et souvent les particuliers y étaient déchirés par des médisances et des railleries cruelles. On ne s'en souciait point, pourvu qu'il y eût de beaux chants et de beaux spectacles.
Il en était de même de leur religion. Elle ne consistait qu'en cérémonies sensibles ; elle nuisait aux bonnes mœurs au lieu d'y servir; et l'origine de tous ces maux , c'est que l'homme s'était oublié soi-même, et la nature spirituelle. Il s'était conservé parmi tous les peuples une tradition constante qu'il y avait une nature plus excellente que l'homme , capable de lui faire du bien et du mal. Ne connaissant que des corps, ils voulaient que cette nature, c'est-à-dire la Divinité, fût aussi corporelle, et par conséquent qu'il y eût plusieurs dieux , afin qu'il y en eût en chaque partie de la nature; que chaque nation, chaque ville ^ chaque famille eût les siens. Ils les imaginaient comme des hommes immortels ; et afin de les faire heureux ils leur attribuaient tous les plaisirs sans lesquels ils ji'îmaginaient point de bonheur, et jusqu'aux débauches les plus houleuses ; ce qui leur servait ensuite à autoriser leurs passions par l'exemple de leurs dieux. Ce n'était pas assez de les imaginer ou dans le ciel ou sur la terre, il fallait les voir et les toucher : c'est pourquoi ils honoraient les idoles comme les dieux mêmes , se persuadant qu'ils y étaient attachés et incorporés ; et ils honoraient d'autant plus ces statues qu'elles étaient plus belles et plus antiques, ou qu'elles avaient quelque autre singularité qui les rendait plus recommandables ^
Le culte était conforme à la croyance*. Il roulait tout sur deux passions, l'amour du plaisir et la crainte du mal sensible. Leurs sacrifices étaient toujours suivis de festins et accompagnés de musique et de danses. La comédie et Ja tragédie commencèrent par les réjouissances des ven-
' Sap. 13, 10. — a Sap. U, 27.
danges en l 'honneur de Bacchug; les jeuK olympiques et les autres combats si fameux se faisaient pour honorer les dieux ^ ; enfin tous les spectacles de la Grèce étaient des actes de religion, et c'était une dévotion à leur mode d'assister aux comédies d'Aristophane les plus infâmes^. Aussi leur plus grande affaire en temps de paix était le soin des combats sacrés et des pièces de théâtre ; et souvent en temps de guerre ils s'y appliquaient plus et y faisaient plus de dépense que pour la guerre même K
Leur religion n'était donc pas une doctrine de morale comme la véritable religion ^ On appelait saint celui qui n'était ni meurtrier , ni traître , ni parjure ; qui fuyait le commerce de ceux qui avaient commis ces sortes de crimes ; qui gardait les droits de l'hospitalité et des asiles; qui acquittait fidèlement ses vœux, et faisait de la dépense pour les sacrifices et les spectacles. La religion était regardée comme un trafic ; on donnait aux dieux des offrandes pour obtenir ce qu'on leur demandait par les prières ^. Au reste, la débauche n'y nuisait point. Apulée ^ , après toutes les infamies dont il a rempli sa métamorphose , conclut paria description de ses dévotions, c'est-à-dire de l'empressement qu'il avait de se faire initier à toutes sortes de mystères, et de son exactitude à en observer scrifpuleusement toutes les cérémonies. La débauche, bien loin d'être condamnée par la religion^ était quelquefois commandée. Il fallait s'enivrer pour bien célébrer les Bacchanales^, et il y avait des femmes qw se prostituaient en l'homieur de Vénus , particulièrement à Corinthe. On sait ce que c'était que le jdieu des jardins, et les mystères de Cérès et de Cybèle ®.
C'est ainsi qu'ils honoraient les dieux qu'ils estimaient iavorables et bienfaisants ; mais pour les dieux infernaux ,
ï Tertull. De Speci. — * Auc. 2 Civ. — 3 Demosth. Philip. 5. — "« àuG. De vera relig. intt. — * Plat. Sutyphron. — <> Apul. I. — * Strad. — * Cleu. Alex, inprolrept.
Héeate, les Ënménides, les Parques, et les autres dont le» fables leur faisaient peur, il fallait les apaiser par des sacrifices nocturnes et des cérémonies affreuses et inhu^ maines ^. Il y en avait qui enterraient des hommes vivants ; d'autres immolaient des enfants et quelquefois les leur» propres, comme ces adorateurs de Moloch tant détestés dans; rÉcriture , qui continuaient encore en Afrique cette abomination du temps de TertuUien*.
Cest à cette crainte et à cette horreur qu'il faut rapporter toutes les superstitions cruelles ou incommodes, comme de se tirer du sang avec des lancettes ou de se déchirer avec des couteaux, ainsi que faisaient les faux prophètes de Baal et les prêtres de Cybèle ^ ; de jeûner , de se baigner dans Teau froide ^, et d'autres semblables. Ils croyaient détourner par là les maux particuliers ou les calamités publiques dont ilsétaient menacés par les oracles, . par les songes ou par les prodiges , suivant l'explication de leurs devins. Quêtaient des remèdes , à ce qu'ils s'imaginaient, contre les maladies, contre la p^te, la grêle et; les stérilités». Or, en ces matières, on aime toujours mieux faire des choses inutiles que d^omcttre celles qu'on croit utiles. Toute leur lustralion ou expiation des crimes était de ce genre de superstitions pénibles : elle consistait; à se purifier le corps par l'eau ou par le feu , et faire certains sacrifices ; mais il ne se parlait ni de repentir ni de converâon.
On s'étonnera peut-être que des gens aussi éclairés que les Grecs donnassent dans des superstitions si grossières, et se laissassent amuser si facilement par des astrologues^ des augures, des aruspices^ et tant d'autres sortes de devins; mais il faut considérer que , jusqu'au tiwmps d'Alexandre et au r^e des Maoédomens, ils n'avaient pas fait grand
» Sap. 14, 23. — * Tertull. ApoL 9. — ' Reg. 18, 28. — ♦ Mane 4i» qw luLiïtékirjêjtnaïUy. wudw m Tiktri tiabit^.'-^ ^ Hou. 2 Sttt. 3. .
progrès dans les sciences qui peuvent guérir de la superstition. Ils excellaient dans les arts, leurs lois étaient sages ; en un mot ^ ils avaient perfectionné tout ce qui rend la vie commode et agréable ; mais ils ne s'étaient guère appliqués aux sciences spéculatives, comme la géométrie, l'astronomie , la physique. L'anatomie des animaux et des plantes, la recherche des minéraux et des météores, la figure de la terre , le cours des astres et tout le système du monde étaient encore des mystères cachés pour eux. Les Chaldéens et les Egyptiens , qui en savaient déjà quelque chose , en faisaient un grand secret , n'en parlaient que par énigmes, et y mêlaient une infinité de superstitions et de fables.
> Comme ces sciences dépendent principalement des expériences, la suite des siècles y ajoute toujours; et elles . sont à présent dans la plus grande perfection où elles aient jamais été. On les enseigne à découvert à quiconque s'y veut appliquer, et elles s'accordent parfaitement avec notre sainte religion , qui condamne toute superstition , toute divination , toute magie. Cependant on ne trouve que trop de gens qui écoutent les astrologues et toutes ces sortes d'imposteurs ; je ne dis pas seulement des paysans et des idiots de la lie du peuple , je dis des femmes qui se piquent de bel esprit , de politesse et de science , des hommes nourris dans la lumière du plus grand monde , qui font d'ailleurs les esprits forts et ne cèdent pas à l'autorité de la véritable religion.
Qu'était-ce donc quand toutes ces sottises faisaient partie de la religion, quand les devins passaient effectivement pour des hommes divins, quand l'astrologie, la pyromancie, la nécromancie et tout le reste étaient les sciences divines? Comment pouvait-on résister à l'autorité des sacrificateurs et des faux prophètes , qui contaient sérieusement une infinité d'expériences en confirmation de leur
doctrine , et qui étaient suivis aveuglément par les nations entières? Il fallait bien les croire , quand on ne savait pas comment les choses se pouvaient faire naturellement ; et quand même on l'aurait su ^ il fallait être bien hardi pour les contredire.
L'inclination à Tidolâtrie n'était donc pas particulière aux Israélites , c'était un mal général ; et la dureté du cœur , que l'Écriture leur reproche si souvent, n'est pas d'être plus attachés aux choses sensibles que les autres peuples, c'est de l'être autant qu'eux , après avoir reçu de Dieu des grâces particulières et avoir vu de grands miracles. Il est vrai qu'il fallait de la force pour résister au mauvais exemple de toutes les autres nations. Quand un Israélite se trouvait hors de son pays parmi les infidèles , ne lui voyant point faire de sacrifices ni adorer d'idoles, ils l'accusaient de n'avoir point de religion; et quand il leur parlait de son Dieu créateur du ciel et de la terre , ils s'en moquaient et demandaient où il était. Ces reproches étaient difficiles à supporter; David * lui-même témoigne que, pendant son exil , il se nourrissait jour et nuit de ses larmes, parcequ'on lui demandait tous les jours où était son Dieu. Levâmes faibles étaient ébranlées par ces attaques , et souvent n'y résistaient pas.
La pente que nous avons tous au plaisir augmentait la tentation, car les fêtes des païens étaient magnifiques, et ils en faisaient souvent. La curiosité portait aisément les jeunes gens et surtout les filles à aller voir les pompes ou processions , l'ordre de la parure des victimes , les danses, les chœurs de musique^et les ornements des temples. Il se trouvait quelque étranger officieux qui les engageait à prendre place au festin et à manger des viandes ofiertes aux idoles, ou à venir loger en sa maison. On faisait des connaissances et des amourettes, qui se terminaient, ou à
' Ps, 41, 3.
nne pure débauche, ou à quelque mariage contre la loi. Ainsi s'insinuait Tidolâtrie, dont les appâts les plus ordinaires étaient la bonne chère et les femmes. Dès le temps de Moïse, les filles madianites engagèrent les Israélites aux mystères infâmes de Béelphégor ' . Ce furent les femmes étrangères qui pervertirent Salomon.
D'ailleurs la loi de Dieu pouvait leur paraître trop sévère. Il ne leur était permis de sacriGer qu'en un seul Jieu, par les mains des sacrificateurs de la race d'Aaron , et suivant de certaines règles fort étroites; et il n'y avait que trois grandes fêtes en toute l'année , la Pâque , la Pentecôte et la fête des Tabeniacles. C'était peu pour un peuple qui vivait dans l'abondance , en un climat qui inspire le plaisir. Cependant, deineurant à la campagne , occupés à leur ménage, ils ne pouvaient s'assembler commodément qu'à des fêtes ; il fallait donc emprunter celles des étrangers, ou en inventer de nouvelles. Nous-mêmes, qui croyons être si spirituels, et qui le devrions être sans doute si nous étions véritablement chrétiens, ne préférons-nous pas souvent la possession des biens sensibles à l'espérance des biens éternels? et ne tâchons-nous pas d'accorder avec l'Évangile plusieurs divertissements que toute l'antiquité a jugés incompatibles, et contre lesquels ceux qui nous instruisent ne cessent de déclamer? Il est vrai que nous détestons Fidolâtrie, mais aussi nous n'en voyons plus , et il y a plus de mille ans qu'elle est entièrement décriée. Il ne faut donc pas croire que les Israélites fussent plus stupides que les autres peuples , parceque les grâces fréquentes qu'ils recevaient de Dieu ne les guérissaient pas de l'idolâtrie; mais il faut reconnaître que la plaie du péché originel était bien profonde , puisque de si saintes instructions ef de si grandes merveilles ne suffisaient pas pour élever le» hommes auMlessus des choses sensibles.
• ' Num. 25.
Aussi voyons-oous que d'autres peuples, d!aUleui« plus éclairés, comme les Égyptiens et les Grecs , étaient encore, sans comparaison , plus aveugles.
XX. État politique. Liberté. Puissance domestique. ^ Après la religion, il faut dire un mot de l'état politique des Israélites. Us étaient parfaitement libres, principalement avant qu'ils eussent des rois. Il n'y avait chez eux n hommages, ni censives, ni contraintes pour la chasse ou pour la pèche, ni toutes ces espèces de sujétions qui .parmi nous sont si ordinaires , que les seigneurs mêmes n'en sont pas exempts, puisque nous voyons des souverains qui sont vassaux et même officiers d'autres souverains , iîomme en Allemagne et en Italie. Ils jouissaient donc de cette liberté si chérie des Grecs et des Rofibins, et il ne tint qu'à eux d'en jouir toujours. C'était l'intention de Dieu , comme il parait par les reproches que Samuel leur fit de sa part quand ils demandèrent un roi ^ ; et Gédéon £n était bien instruit, puisque lorsqu'ils voulurent le faire Toi et assurer le royaume à sa postérité, il répondit généreusement : « Je ne serai point votre fieigneur ; c'est Dieu qui le doit être. »
Leur état n'était donc ni monarchie^ ni aristocrate, ni idémocratie, mais, comme Josèphe^ le nomme, ^/leocra^ie; c'est-à-dire que Dieu même les gouvernait immédiatement par la loi qu'il leur avait donnée. Tant qu'ils étaient fidèles à l'observer , ils vivaient en sûreté et en liberté ; sitôt qu'ils la violaient pour faire leur volonté particulière, ils tombaient dans l'anarchie et la confusion. C'est ce que montre l'Écriture, quand elle marque pour cause des plus grands crimes : « £n ce lemps-là il n'y avait point do roi en Israël ; chacun faisait ce qui lui plaisait ^. » Celte anarchie les divisait, les affaiblissait, et les donnait en proie à leurs ennemis, jusqu'à ce que rentrant en eux-mêmos
I 1 Eeg. 18, 18. — ^ Jo8.2coni.4pp^ 6. — ' JUD- 18, ai, 21, 24.
ils recourussent à Dieu, qui leur envoyait des libérateurs. C'est ainsi qu'ils vécurent sous les Juges , retombant de temps en temps dans l'idolâtrie et la désobéissance à la loi de Dieu, et par là dans la confusion et la servitude , et se relevant de temps en temps *. En6n ils aimèrent mieux se faire un maître que de demeurer en liberté en observant lidèlement la loi de Dieu.
Leur liberté, réduite à ses justes bornes, consistait à . pouvoir faire tout ce que la loi de Dieu ne défendait pas, et à n'être obligés à faire que ce qu'elle commandait , sans être sujets à la volonté d'aucun homme particulier. Mais la puissance domestique des pères de famille était grande sur leurs esclaves et sur leurs enfants. Il y avait des Hébreux esclaves de leurs frères, et la loi marque deux causes qui pouvaient les mettre en cet état : la pauvreté, qui les contraignait de se vendre , ou le délit du larron qui n'avait pas de quoi payer *. Il semble que cette dernière cause s'étendait aux autres dettes, par exemple de la veuve dont Elisée multiplia l'huile, aBn qu'elle eût de quoi payer ses créanciers et garantir ses enfants de TesclsIVage. Il est vrai que ces esclaves hébreux pouvaient devenir libres après six ans , c'est-à-dire à l'année sabbatique ; et s'ils ne voulaient pas user de ce privilège , ils avaient celui du jubilé, pour être libres du moins après cinquante ans et conserver à leurs enfants la liberté*. Il était recommandé de les traiter doucement, et de se servir plutôt d'esclaves étrangers. On voit combien leurs esclaves leur étaient soumis, par ces paroles du psaume * : « Comme les yeux du serviteur sont sur les mains de son maître , ainsi nos yeux sont au Seigneur; w c'est-à-dire qu'ils commandaient souvent par signes, et que les serviteurs devaient être attentifs à leurs moindres gestes.
' JuD. 2, II, 22, etc. — » Lev. 26, 39. — Exod. 22, 3. — 4 Jieg. 1. — 3 £a:o<i. 21, 2. — Lev. 25, 40. — ♦ Ps. 122, 2.
Les Israélites avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves , et ce droit était alors commun à toutes les nations ; car Tesclavage était venu du droit de la guerre, lorsque au Heu de tuer les ennemis on avait mieux aimé leur donner la vie pour s'en servir ' . Ainsi Ton supposait que le vainqueur conservait toujours le droit de leur ôter la vie s'ils s'en rendaient indignes; qu'il acquérait le ihéme droit sur leurs enfants, puisqu'ils ne seraient pas nés s'il n eût conservé le père , et qu'il transmettait ce droit en aliénant son esclave. Voilà le fondement de la puissance absolue des muitres, et il était rare qu'ils en abusassent ; car leur intérêt les obligeait à conserver leurs esclaves, qui faisaient partie de leur bien. C'est la raison de la loi de Dieu, pour ne point punir celui qui avait frappé son esclave de telle sorte qu'il en était mort quelques jours après*. « C'est son argent , » dit la loi , pour montrer que sa perte le punit assez; et l'on pouvait présumer en ce cas que le maître avait eu seulement intention de le corriger ; mais si l'esclave mourait sous les coups, on pouvait croire que le maître Tavait effectivement voulu tuer ; et la loi le déclarait coupable, en quoi elle était plus humaine que les lois des autres peuples qui ne faisaient point cette distinction 3. Les Romains eurent pendant plus de cinq cents ans le droit de faire mourir leurs esclaves , de mettre aux fers leurs débiteurs faute de payement, et de vendre leurs propres enfants jusqu'à trois fois avant qu'ils sortissent de leur puissance ; tout cela en vertu de ces sages lois des Douze Tables qu'ils apportèrent de Grèce, dans le temps que les Juifs se rétablissaient au retour de la captivité, c'est-à-dire environ mille ans après Moïse.'
Quant à la puissance paternelle des Hébreux, la loi leur
« JusT. De Juris pers., § 3. — * Exod. 21, 20. — 3 Jnslilulum de his qui siU vel al. § 2. Inslilulum quibus mod. — JuD. part. § 6.
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pennettait de vendre leurs filles < ; mais cette vente était une espèce de mariage, comme il y en eut chez les Romains. Nous voyons toutefois par un passage d'Isaïe* que» les pères vendaient leurs enfiants à leurs créanciers; et du temps de Néhémias les pauvres proposaient de vendre leurs enfonts pour avoir de quoi vivre, et d'autres se plaignaient de n*avoir pas de quoi racheter leurs enfant? dëja réduits en servitude. Ils avaient droit.de vie et de mort sar leurs enfants, puisque le Sage dit : « Corriger votre fils sans perdre Tespérance , mais ne vous aheurtez pas à le faire mourir *. » Il est vrai qu'ils n'avaient pas la liberté comme les Romains d'exercer ce droit si rigoureux de leur autorité privée , sans la participation du magistrat *. La loi de Dieu * permettait seulement au père et à la mère, après avoir essayé toutes les corrections domestiques , de dénoncer au sénat de la ville leur fils désobéissant et débauché ; et sur leur plainte il était condamné à mort et lapidé. Cette même loi fut pratiquée à Athènes*, et elle était fondée sur ce que les enfants tiennent la vie de leurs pères , et que Ton supposait qu'il ne s'en trouverait point d^assez dénaturés pour faire périr leurs enfants s'ils ne commettaient des crimes horribles. Cependant cette crainte était très utile pour tenir les enfants dans une entière soumission.
Nous ne voyons que trop les maux qui sont venus d'avoir laissé affaiblir ou plutôt anéantir la puissance pater*nelle. Quelque jeune que soit un fils, sitôt qu'il est marié ou qu'il a le moyen de subsister sans son père, il prétend ne lui devoir plus qu'un peu de respect. De là vient là multiplication infinie des petites familles et des gens qui vivent seuls ou dans des maisons publiques, dans lesquelles tous sont également maîtres. Ces jeunes gens indépendants,
* Ece. V. 2, 7, per eœmpiionem. -r- » Esd. 25. — Isa. 1. 3 Prw.
19, 12. — 4 Liv. I. — 5 Deut. 21, 19. — 6 Heliod. 1.
fi'iis sont riches, se plongent dans la débauche et se ruinent ; s'ils sont pauvres , ils deviennent des vagabonds et des gens sans aveu , capables de toutes sortes de crimes. Outre la corruption des mœurs, cette indépendance peut aussi causer de grands maux dans TÉtat ; car il est bien plus difficile de gouverner une multitude d'hommes séparés et indociles qu'un petit nombre de chefs de famille, dont chacun répondait d'un grand nombre d'hommes , et était d'ordinaire un vieillard instruit des lois.