Yojet Co.respondanee de Fénelon, t. x, p
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truire. Les passions qui nous trompent, les idées qui nous flattent, sont les instruments de la Providence ; en nous enflammant pour l'erreur, elles nous poussent souvent vers le chemin de la vérité. Mais une fois la vérité trouvée , le retour du mensonge devient impossible.
Et de toutes ces choses il résulte que la vie des saints, portée à ce point d'exaltation , ne peut plus se réaliser parmi nous , puis- (|u'elle serait à la fois rétrograde et dangereuse. Ajoutons qu'innocente dans les premiers siècles , dans des siècles de croyance et de foi, elle eût été coupable dans le siècle de Fcnelon, puisqu'on commençait à ne plus croire à sa moralité, puisque le doute s'était montré en face de ses pénitences et de ses martyrs , puisque déjà des sages avaient pensé que la mission de l'homme sur la terre n'est pas la pénitence, mais la vertu, c'est-à-dire l'accomplissement de tous nos devoirs, comme fils, comme mari, comme père, comme citoyen, comme homme ; en un mot, la vertu dans la société, et non la contemplation dans le désert.
Cet exposé rapide suffit pour expliquer l'incertitude de Rome , qui , après quinze mois de discussion , était encore partagée sur le (juiétisme, et craignait de blâmer dans Fénelon les doctrines qu'elle approuvait dans les saints de l'Église ; mais il ne suffit pas pour expliquer les poursuites ardentes de Bossuet. La discussion n'avait rien de vulgaire, rien qui pût entraîner la foule ; elle passionnait la cour, non le peuple. Le peuple n'y voyait que la lutte de deux illustres évéques, et son indifférence, premier symptôme de l'alfaiblissement du pouvoir ecclésiastique, est un des caractères saillants «lu siècle. Désormais la théologie n'aura plus d'armée : les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes ont épuisé ses forces : (ju'elîe meure donc entre ces deux crimes , et que la religion friomphe !
Lorsqu'on pèse toutes ces choses , on est tenté de croire que l'amour pur ne fut que le prétexte public des colères de Louis XIV et (le Bossuet. Le roi et le docteur voulaient flétrir dans le quiétisme les autres doctrines de Fénelon, la tolérance religieuse et la liberté civile et politique, dont la pensée n'était point encore descendue jusqu'au peuple, mais qui devait y arriver par le Tt'lémaque. Or
ces doctrines ne condamnaient pas seulement le despotisme de Louis XIV ; elles condamnaient les opinions , les ambitions , tous les travaux, toute la vie de Bossuet.
Quelle critique de la théologie de Bossuet et des ordonnances de Louis XIV que le succès tout pacifique des missions du Poitou ! Aussi Fénelon à son retour fut-il rejeté dans sa modeste retraite des Nouvelles Catholiques, et il y resta cinq ans oublié pour ses vertus!
Voilà comment Tévêque et le roi, les deux grandes volontés despotiques du siècle , sans se rendre compte peut-être des passions qui les irritaient, se trouvaient réunis contre Fénelon dans un intérêt commun qui ressemble quelquefois à la haine et à la vengeance.
La lutte dura plusieurs années. Pendant ce temps Fleury fut fidèle à sa double reconnaissance ; on ne l'entend: t jamais louer les triomphes de Bossuet, on ne l'entendit jamais blâmer les doctrines de Fénelon. Son seul désir, au milieu de tant de passions ardentes, était de rapprocher ces deux âmes, qui se touchaient encore par leur c^té sublime ; ces deux âmes qui se seraient confimdues dans la vérité et dans l'amour, si l'une avait pu se détacher de ses ambitions terrestres , et si l'autre ne s'était élancée avec trop d'ardeur vers les perfections de la vie idéale.
Cette pensée conciliatrice , Fleury l'exprima d'une manière bien touchante dans son discours de réception à l'Académie française, le 1 6 juillet 1 696. C'était au moment le plus vif de la controverse ; Bossuet et Fénelon assistaient probablement à cette séance, car Fér nelon n'était point encore exilé. Prononcer leur nom c'eût été rappeler la guerre; ne rien dire de ses bienfaiteurs, quelle ingratitude ! Fleury ne les nomme pas, mais il les confond dans un seul hommage; tous deux sont illustres, tous deux ont fait l'éducation des princes, tous deux l'ont honoré de leur affection. Vous le voyez, il ne se rappelle que les qualités qui les unissent; le reste, il semble ne pas le savoir, il ne le sait pas I
La Bruyère , cet homme d'esprit et de méditation que la mort venait de frapper et que Fleury remplaçait à l'Académie , n'avait pas montré la même sagesse : ami passionné de Bossuet, il s'était déclaré l'ennemi de Fénelon , et dans son inimitié il avait traité le
({uiétittine de doctrine digne d'horreur et de méprig. Heureusement pour sa gloire que sou livre ' ne valait rien, et il fut oublié en nais« sant. On aime à voir un mauvais sentiment ne produire qu'un mauvais ouvrage.
Sous le rapport de l'éloquence, le discours de Fleury est peu remarquable. Ce qu'on y remarque, c'est un goût exquis, une modestie charmante, et le suprême bon sens, ce maître de la vie, comme Fleury l'appelle dans son C?ioix des Études. Il a peu loué La Bruyère, mais il a fort bien caractérisé son génie observateur, ses combinaisons artistiques, e( les formes imprévues de son style toujours vif, animé et varié. Quant à sa vie, il n'en est pas question; à cette t>poque on faisait peu de cas des détails biographiques ; l'indifférence sur ce point allait jusqu'à l'oubli. Nous ne savons rien du grand Corneille; Boileau a négligé d'écrire la vie de Molière; il faut chercher l'histoire de Fénelon dans ses lettres , et celle de La Fontaine dans de grossiers anas ; enfin La Bruyère et Fleury lui-même sont restés sans historiens. Nous avons les œuvres de leur vie intellectuelle; mais de leur vie d'homme et de citoyen, nous ne connaissons rien que leur goût pour la retraite et leur amour pour la vertu.
En entrant à l'Académie, un pressentiment douloureux dut saisir l'ame de Fleury. La Bruyère était de son âge , il était son ami , la veille encore il avait pu le voir et l'entendre ; et maintenant, lui son contemporain , son ami , venait s'asseoir à sa place , à cette place que la mort seule laisse libre. Quelle tristesse et quel néant 1 nous mourrons tous , mais c'est seulement lorsque nous avons atteint le sommet de la vie que nous nous apercevons qu'on meurt. Alors nos yeux se dessillent, l'enCanoe et la jeunesse, nos contemporams et nos amis, ceux qui nous précèdent et ceux qui nous suivent, tout tombe , tout disparaît dans le gouffre ; il n'y a plus sur la terre qu'un immense convoi funèbre qui passe éternellement. Fleury avait cinquante-six ans , et déjà il voyait les rangs s'éclaircir autour de lui. Ses premières admirations, Pascal, Corneille, Molière, La Fontaine, n'étaient plus; Boileau et Racine penchaient vers leur déclin;
1. Les Dialogmet sur U qmiilisme ne furent publiés que trois ans après la mort <)e l'anteay, enlCÂO.
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FéneioD atteodait l'exil où il devait mourir; et Bossuet, iDclinant sou front couvert de cheveux blancs sur le cercueil du grand Coodé , avait prononcé les dernières paroles sublimes qui mirent fin à tous ses discours l
£t cependant, au milieu de ces scènes de deuil, l'abbé Fleury entrevoyait encore des jours radieux. Deux princes charmants, tous deux ses élèves, le brillant Conti et le duc de Bourgogne, promettaient à la France, l'un un nouveau Gondé, l'autre un nouvel Henri IV. Le prince de Conti était admiré à la cour, à la ville il attachait tous les coeurs ; le duc de Bourgogne unissait à des passions ardentes la force qui les règle et l'ame qui les ennoblit. Tout ce que Dieu seul nous accorde , la naissance , la grandeur , un esprit prompt , juste , vaste, pénétrant, il le possédait; tout ce que l'éducation peut ajouta à la nature, il lavait reçu de Fénelon et de Fleury. Quel trésor de vertus , que d'espérance et d'amour reposaient sur cette tête précieuse .; la réforme du clergé, la réforme de la justice, l'instruction donnée au peuple, l'éducation publique renouvelée, le luxe réprimé, le labourage en honneur, les gens de bien portés aux affaires ! De nouvelles lois , de nouvelles mœurs , une nouvelle nation , devaient illustrer son règne. Les premiers magistrats du royaume, les seigneurs les plus éclairés , réunis autour du trône , auraient formé un sénat auguste qui, loin de corrompre les peuples par de funestes exemples, les auraient moralises en leur enseignant l'amour du travail , des bonnes mœurs et de la dignité humaine. Vains projets ! folles présomptions 1 Appuyez donc votre bonheur sur des espérances mortelles l Quelques années encore, et ces princes, objets de tant d'amour, ne seront plus l Tous deux meurent entre les bras de Fleury, leur père spirituel, l'un en pleurant quelques fautes de jeunesse, l'autre dans un élan d'aaion de grâces, remerciant Dieu d'être préservé du sceptre et du compte qu'il en faudrait rendre. La douleur que lui fit éprouver cette double perte s'accrut encore par la mort de Fénelon, qui survécut à peine trois ans au duc de Bourgogne. Alors Fleury se trouva comme s'il eût été seul sur la terre. 11 avait vu mourir Bossuet, il avait vu mourir ses élèves. Louis XIV lui-même, le grand roi, était mort. De toutes les gloires du siècle, Fénelon seul était resté; et maintenant c'était lui qui ve-
liait de mourir 1 Mourir 1 mot trompeur, expression menteuse qui déshonore toutes langues. Mourir I c'est vivre qu'il fallait dire , s'il est vrai que le dernier soupir de Thomme qui a aimé Dieu et les hommes n'est pas la mort, mais la vie.
Ces pensées , en élevant Tame de Fleury , adoucissaient sa douleur; mais aussi elles lui inspiraient le mépris d'un monde où tout nous échappe. Dès lors il se concentre dans la solitude , sans autre distraction que ses livres et ses souvenirs. Vainement la fortune semble vouloir lui sourire; il refuse toutes ses faveurs, il refuse des évéchés; et s'il accepte enfin le titre et les fonctions de confesseur de Louis XV, s'il consent à se donner, lui vieillard débile, à un jeune enfant , ce n'est pas parceque cet enfant est un roi , c'est parceque ce roi est le fils de son élève chéri, de ce duc de Bourgogne dont il croit reconnaître l'image, dont il espère renouveler les vertus. Mais, hélas ! au lieu des réformes dont il avait mis la volonté au cœur de son élève, les yeux du vieillard ne verront que la honte de la France; ils verront ce que la postérité n'osera croire, le règne des courtisanes , le règne de la perfidie , de l'avarice , de la débauche ; une décadence inexprimable , un abbé Dubois , prodige de bassesse et de corruption, succédant comme premier ministre au pouvoir de Louis XV , et s'asseyant comme archevêque de Cambrai au siège de Fénelon 1 Quelle douleur après tant d'espérances I Et que pouvait faire le vieux Fleury , seul au milieu de cet océan de vices et de malheurs? se retirer, pour vivre au moins quelques jours de sa propre vie. C'est ce qu'il fit, en prétextant son grand âge. Il avait quatre-vingt-deux ans à cette époque, et il vécut encore une année , absorbé dans les recherches de son Histoire ecclésiastique, admirable travail commencé dans sa jeunesse, et que la mort seule put interrompre. Ce fut le 1 4 juillet 1 7î3 que le sage Fleury rendit, à quatre-vingt-trois ans, son ame à Dieu. On ne nous a laissé aucun détail sur ses derniers moments. Sa mort fut solitaire ot cachée comme sa vie. Il ne devait être connu de la postérité que par ses relations avec Bossuet , l'amitié de Fénelon , et la suprême sagesse qui fera vivre ses ouvrages, tous écrits dans un but utile à l'humanité I
La vie de l'abbé Fleury fut longue, solitaire et occupée. Ses ou-
vrages peuvent former dix volumes io-8« , auxquels il faut joindre vingt volumes in-4o de V Histoire ecclésioitique. Tout ce qu'il a publié respire Famour de Dieu et des hommes. On Taime en le lisant encore plus qu'on ne l'admire. Point de faux brillants , point de recherches : la simplicité et la vérité pour toute parure. Son art suprême est de se proportionner toujours au genre de lecteurs auxquels il se destine, ne cherchant d'autres succès que de toucher les âmes, et se plaçant lui-même au second rang lorsque la gloire Tappelle au premier. Homme admirable, il eût pu être un grand écrivain, si sa modestie lui eût permis d'être autre chose qu'un écrivain utile. Et cependant que de pages charmantes lui échappent comme malgré hii I quelle grâce lorsqu'il peint les moeurs des patriarches ! et quelle vigueur de pensée , quelle puissance de raison lorsqu'il ose être vrai en face des préjugés qui le menacent, et des superstitions dont il voudrait délivrer le monde !
Sa religion, c'est la charité évangélique I
Sa force morale, c'est la pensée religieuse \
A ses yeux la vertu est la source de tout ce qui est beau ; il veut en agrandir les arts.
Ainsi sa poétique n'est que la modestie appliquée à l'art d'écrire. « L'écrivain , disait-il , doit toujours s'effacer , en sorte que le lecteur n'ait jamais le loisir de penser si les faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont écrits, s'il a un livre entre les mains , s'il y a un auteur au monde ; c'est ainsi qu'Homère écrivait. »
Le même sentiment lui faisait désirer qu'on supprimât la rhétorique dans les écoles.
Vieux, isolé, resté le dernier sur la terre, de sa génération, il tranquillisait son cœur affligé de tant de pertes successives , par l'espérance d'une éternité bienheureuse, « seul plaisir, disait-il, que la vieillesse augmente, et qui se fortitie dans l'affaiblissement des sens. Et je suis sûr, ajoutait-il, que cette espérance nous fait goûter, dès cette vie, un bonheur qui dépasse tout ce qu'il est possible à l'homme d'imaginer.
Et je suis sûr! que ces mots sont puissants , et quelle joie ils portent dans l'ame, quand c'est un homme de bien, quand c'est un vieillard qui les prononce t 11 y a donc en nous une espérance qui
grandit, et qui, à mesure que le corps se dégrade, devient une certitude ; et cette espérance , qui nous ouvre le ciel , est déposée séparément à chaque naissance dans le cceur de tous les hommes !
Fleury vivait à la cour, et cependant ses travaux n eurent qu'un but, le bonheur du peuple ; ce but, il le poursuit dans les fonctions du précepteur comme dans les travaux de T écrivain. Admirable contraste dans une admirable unité. D'une part il fait Téducatiou des princes , d'autre part tous les écrits qu'il publie sont composés pour l'instruction des classes médiocres , les domestiques , les soldats, les ouvriers, les petits enfants , les prêtres; ainsi il lui fut donné d'accomplir les deux plus difiBciles missions des belles âmes sur la terre : il éleva les rois pour les peuples, et les peuples pour l'Évangile et la vérité 1
Tout ce qui blesse dans les autres hommes vous plaît en lui : vous le remerciez d'être vrai, vous lui savez gré de sa sagesse; il semble qu'il ait reçu de la nature le pouvoir de se faire pardonner la vérité et la vertu.
Autres singularités : les maximes de ses livres furent celles de toute sa vie. Il écrivait comme il pensait, il agissait comme il écrivait.
Ainsi il pensait et il écrivait que le but unique de notre passage sur la terre est la recherche de la vérité ; et, an milieu des épreuves douloureuses qui assaillirent sa vieillesse, cette pensée suffit a sou repos. Non qu'il fût insensible, mais il était résigné. Du même coup dont la Providence brisait son cœur , elle perfectionnait sa raison. 11 savait bien, lui, que tout ce que la mort nous arrache, la mort est chargée de nous le rendre.
Yoilà ce qu'il fut comme homme et comme écrivain ; comme ministre des autels, il rem|rii$sait ses devoirs avec amour et simplicité, disait l'office, confessait, prêchait, instruisait; quittant l'étude pour la prière, et la prière pour la charité.
Si vie DKHleste, sa religion pleine de tolérance et de lumière, la douceur de ses écrits, et surtout sa raison sûre et profonde, le placent au premier rang des hommes utiles au genre humain. S'il ne s'y est élevé par l'entraînement de l'éloquence , il s'y est maintenu par la puissance de la vérité. Les ouvrages de celui qui par-
ticipa avec Fénelon à la plus belle éducation des temps modernes doivent tenir la première place dans la mémoire et dans le cœur de la jeunesse. Sa mission comme ministre du Seigneur est de lui ouvrir le monde religieux ; seul il peut lui apprendre à se dépouiller de tous les préjugés, de toutes les superstitions, peut-être de toutes les incrédulités dont notre éducation l'environne. Jeunes gens, TOUS qui êtes l'espoir de l'avenir, recevez donc du sage Fleury la plus sainte et la plus utile des leçons : laissez un moment ce monde de fange pour entrer avec le véridique vieillard dans un monde habité par les plus belles âmes; il vous guidera vers Fénelon', Fénelon vous guidera vers Bernardin de Saint-Pierre, et vous re- <nieil]erez, de leur bouche, la double révélation des lois de la nature et de l'Évangile.