V. Mœurs des Juifs des derniers temps
Ces derniers Juifs étaient mêlés de plusieurs nations. II y en avait d'établis a dans tous les pays qui sont sous le ciel , » comme parle TÉcriture. Plusieurs venaient habiter dans la Judée, ou du moins y faisaient quelque voyage de dévolion, pour sacrifier dans le seul temple où il était permis de le faire. De plus, il y avait encore de temps en temps quelques gentils qui se convertissaient et qui se faisaient prosélytes. Ainsi les Juifs n'étaient plus , à proprement parler, un seul peuple, usant de la même langue, ayant les mêmes mœurs; mais plusieurs peuples commençaient à se rassembler sous une même religion. Ceux même qui habitaient la terre sainte étaient mêlés de di-
» Jos. lbAntg.2,
verses nations, d'Iduméens ei d*dutres Arabes, d'Égyptiens, de Phéniciens, de Syriens et de Grecs.
Tous les Juifs ne laissaient pas de se regarder comme frères et de se secourir les uns les autres, en quelque partie du monde qu'ils fussent dispersés. Ils exerçaient Thospitalité envers tous les Juifs qui voyageaient et assistaient les pauvres de toutes les provinces, mais principalement de Judée. Comme ceux qui étaient éloignés ne pouvaient payer en espèces les décinves et les prémices , ni venir air temple faire leurs offrandes à toutes les fêtes , ils convertissaient en argent tout ce qu'ils devaient à Dieu; et ces eontribatioBS rassemblées faisaient un tribut considérable que chaque province envoyait tous les ans à Jérusalem, pour les frais des sacrifices , l'entretien des prêtres et des pauvres *. C'est cet or judaïque dont parle Cicéron.
Ces collectes continuèrent plusieurs siècles après la ruine du temple. Le chef de la nation, qu'ils appelaient patri-' arche, envoyait en "certain temps des sénateurs qui résidaient d'ordinaire auprès de lui, et que l'on nommait apôtres, c'est-à-dire envoyés s. Us allaient par les provinces visiter lès synagogues , avec autorité sur ceux qui y présidaient et. sur les anciens et les ministres, et eu même temps rapportaient ce tribut au patriarche. Mais les empereurs chrétiens en défendirent la continuations. Les patriarches arrivaient à cette dignité par succession, Bn sorte que souvent c'étaient des enfants. Pour revenir au temps où Jérusalem subsistsût , les Juifs avaient dans les provinces des chefs de leur nation, nommés em grec eihnarques, qui les jugeaient selon leur loi *. Ceux d'Egypte sont fameux entre les autres.
Dans la Judée , les Juifs étaient gouvernés comme auparavant par le conseil des soixante et onze vieillards,
I Jos. 14. Antiq. 12. Pro Flac. — >■ Epiph. har. EO , n. 4 , 7, 11. — 3 X. 4 cod. de Judais. — 4 Hier, in Isa. 111, 4. — Stuab. l. p.
qu'ils nommaient sanhédrin, d'un mot grec corrompu ; et ce sont ces anciens du peuple dont il est parlé dans FËvangile. En chaque synagogue il y avait un chef ou archisynagogue y comme on voit dans les Évangiles ^ Il y avait des prêtres ou anciens et des diacres ou serviteurs nommés hazanin, pour garder la synagogue et présenter le livre au docteur qui instruisait. Il y avait aussi en chaque ville viugt-trois juges, ainsi qu'il a été dit. Car c'est à ce temps principalement qu'il faut rapporter tout ce que dit le Talmud de la forme des jugements et des exécutions de justice ^
Les Juifs de Judée s'appliquèrent toujours au labourage, à la nourriture du bétail et à tout le ménage de la campagne. Il reste quelques médailles du temps des Machabées , où l'on voit des épis de blé et des mesures , pour montrer la fertilité du pays et l'honneur qu'ils mettaient ' à le cultiver K C'est ainsi que l'Écriture * nous peint la prospérité du gouvernement de Simon : « Chacun cultivait son champ paisiblement ; la terre de Juda était fertile, et les arbres de la campagne portaient leur fruit. Les vieillards assis dans les places consultaient pour le bien du pays; les jeunes gens se paraient avec des habits de guerre.... La paix régnait dans tout le pays; Israël était en grande joie ; chacun était assis sous sa vigne et sous son figuier, et personne ne les inquiétait. » L'auteur de l'Ecclésiastique, qui vivait vers le même temps, n'a pas manqué de marquer ce devoir. « N'ayez point d'aversion, dit-il, pour le travail pénible et le labourage institués par le Très-Haut K »
Le fond des mœurs ne change point en chaque nation ; il y avait encore des laboureurs de bonne maison en Sicile
- Epipk. hœr. n. 1. — Luc. 4, 20. — ^ Corf. SanJiedr. Maccolh, — 3 Vales. in Euseb.yily 20. — Pal. de Vita Chrys. — * 1 Macii. 14, 8, etc. — 5 Eccî. 9, 16.
et en Italie; il y aura toujours des chasseurs chez les peuples germaniques.
La plupart des paraboles de rÉvangile sont tirées de la vie champêtre : un semeur, du bon grain, de l'ivraie, une vigne, le bon arbre , Tarbre inutile, la brebis égarée, le bon pasteur ; et tout cela souvent parlant dans des villes et dans Jérusalem même. Il est vrai que plusieurs paraboles nous font voir que le trafic d'argent était commun chez les Juifs , qu'il y avait des banquiers et des usuriers de profession. Plusieurs Juifs se faisaient publicains^ c'est-àdire fermiers des tributs et des impositions, quoique cet emploi leur attirât la haine publique. Un exemple fameux est Joseph, fils de Tobie, qui sous Ptolémée Épiphanes se rendit adjudicataire des tributs de toute la Syrie et la Phénicie, et s'y enrichit exlraordinairement '.
S'il y avait des banquiers et des financiers entre les Juifs, à plus forte raison devait-il y avoir des marchands en gros et en détail. Aussi ces deux espèces sont marquées dans TEcclésiastique ^, lorsqu'il dit qu'elles lui paraissent dangereuses; qu'il est difficile que le marchand évite l'injustice et que le revendeur ne pèche, du moins par la langue. Il remonte à la source du mal, et ajoute que le désir des richesses aveugle les hommes et les fait tomber dans le crime, et que le péché se trouve engagé et comme cimenté dans la plupart des marchés ^. C'est ainsi que Dieu rappelait son peuple aux mœurs anciennes, leur faisant voir les puissantes raisons qu'avaient eues leurs pères de mépriser le négoce.
Mais ils profitèrent peu de ces instructions ; et depuis leur entière réprobation ils ont toujours été s'éloignant de plus en plus de la manière simple et naturelle dont les Israélites subsistaient. Depuis longtemps les Juifs n'ont plus de terres et ne s'appliquent plus à l'agriculture; ils
' Jos. 12 Antiq. 4.-2 Eecl. 26, 28. — 3 Ecel. 27, 1, 2.
ne vivent que de trafic, i^t encore de l'espèce la plus sordide; ils sont revendeurs, courtiers, usuriers. Tous leurs biens ne sont que de l'argent et des meubles ; à peine sontils «propriétaires de quelques maisons dans les \iiles.
Plusieurs s'appliquaient à la médecine, et ils s'y adonnaient dès le temps dont je parle ici. L'Ecclésiastique ' le montre encore, recommandant l'utilité de cet art et de la composition des remèdes. Il est parlé dans l'Évangile d'une femme qui avait beaucoup soufiert de plusieurs médecins et consumé tout son bien en médicaments. Ce que l'Ecclésiastique s dit ensuite du grand loisir que den^ande l'étude de la sagesse semble montrer que les scribes ou docteurs en faisaient leur unique occupaticm; mais il fait voir en noème temps la nécessité des arts : aussi y avaitil alors chez les Juifs beaucoup d'artisans *. Les apôtres , saint Joseph, et Jésus-Christ même, en sont d'illustres exemples ; et ce qui est de plus remarquable est que saint Paul , quoique élevé dans les lettres, savait aussi un métier. Les Juifs racontent la même chose de leurs plus fameux rabbins ^.
VL Sectes et superstitions.
Alors commença la différence des sectes. Sous Jonathas, £is de Mathalhias, il y avait déjà des pharisiens, des saducéens et des csséniens ^. Les pharisiens joignaient au texte de la loi des traditions des Pères, qui.s'éUiient conservées sans écriture, et, soutenant au fond la bonne doctrine, y mêlaient quantité de superstitions. Ils croyaient la destinée tempérée par le libre arbitre, ou plutôt la Providence qui le conduit. Les saducéens donnaient tout au libre arbitre; ils prenaient l'Écriture à la lettre, et prétendaient qu'elle ne les obligeait à croire ni laxésurrection, m V'vat-
« Eccl. 38. —Marc, 5,.26. — « Luc, 8, 43.-5 SccL 38, 15. — 4 Eocl. 36. — ^ Thalm. — c Jo&. 13 Antiq. 9. 18, 2.
morlaiité'derân», ni qu'il y eùli (fesaeg^ ou desesprità ^ Ainsi iJs ne servaÂeatDîeu c|ue pour le^ récooipenses temporelles, et doanatei^ beaucoup aux plaisirs des sea& Ils ayaient peu d*unioa entre eux et peu d'autorité sur lé peuple; leur aonibre n'étaii pas grand, mais c'étaient les premiers de la naiioa et même plusieurs d'enire les sacrificateurs; le petit peuple était plus faTorable aux pharisiens, qui avaient un srauui extérieur de piété; et la reine Alexandra leur donna un tcës-gcaad pouvoir pendaat la minorilé de ses enfunls *.
La secte desesséniens élai4|a plus singulière ; ils fuyaieni les grandes villes y leurs biens étaient en conunun , leur nourriture fort simple ^; ils donaaient beaucoup de temps à la prière et à la méditation de la loi. Leur manière de vie avait grand rapport à celle des prophètes et des récabites. Il y en avait même qui gardaient la continence, et isesaient une vie eniièfement contemplative , et si partie que plusieurs des Pères les oat pris pour des chrétiens.
Les pharisiens vivaient au milteu du monde, fort unis entre eux, mcnaaili une vie simple et sévère au dehors; mais la ^trpaft attachés à leurs intérêt», ambitieux et avares ^ Ifs se piquaiepi 4'aae extrême exactitude dans la pratique eitthrieute de la k» ^ ; ils donnaienl. la dlme non-seulement des gros finiits, mak des moindres herbes, du cumin, de la menthe, du miilel. Ils avaient un trè& grand soin de se laver et de puriGer leurs coupes, îeur vaisselle cl tous leucs^ meubles; ils efaservaient le sabbat anrec tel scrupule, qu'ils Êiisafent un crime à Jésus-Christ d'avoir détiempé un peu de terre au. bout de son doigt ^ ; eià ses diecip les d'av<Hr arraché en passant quelques épis pour manger le blé. Ils jeûnaient souvent , plusieurs deux
* Acl 23,. a. — » Jos. 1 Guer. 4.-3 J«fi. 2. Guer. 12. — * Matth. 23, 23. — s Marc, 7, 2; — « Jio». 9^ 16. — Matth. 12, 2.
fois la semaine , le lundi et le jeudi K Us affectaient de porter les totaphoth et les zizith bien plus grandes que le commun \ Les totaphoth ou thephilim sont des écriteaux contenant quelques passages de la loi attachés sur le front et au bras gauche, suivant le précepte d*avoir toujours la loi de Dieu devant les yeux ou entre les mains. Les zizith sont des houppes de diverses couleurs, qu'il leur avait été ordonné de porter aux coins de l^urs manteaux, pour leur être un autre avertissement sensible des commandements de Dieu ». Les Juifs portent encore aujourd'hui ces marques extérieures de religion quand ils vont à la synagogue , mais les jours ouvrables seulement. Les jours de sabbat et de fête, ils prétendent n'avoir pas besoin de ces avertissements*.
Les pharisiens donnaient Taumône en public ; ils se jaunissaient le visage pour paraître plus grands jeûneurs ^ C'eût été leur faire une grande injure que de les toucher étant impurs; et ils tenaient pour tels non-seulement les gentils et les pécheurs publics, mais tous ceux qui exerçaient des professions odieuses; enfin la plupart ne montraient de la dévotion que par intérêt. Us séduisaient par leurs beaux discours le peuple ignorant, et les femmes qui se privaient de leurs biens pour les enrichir*; et, sous prétexte qu'ils étaient le peuple de Dieu et les dépositaires de sa loi, ils méprisaient les Grecs et les Romains, et toutes les nations de la terre.
Nous voyons encore dans les livres des Juifs ces traditions dont les pharisiens faisaient dès lors un si grand mystère, et qui furent écrites environ cent ans après la résurrection de Jésus-Christ. U n'est pas possible à ceux qui ont été élevés dans d'autres maximes de s'imaginer les
^ ' Luc, 18, 12. — Matth. 23, 6. — « Caphyleclaria et/imbrias. — 3 Deut. 6,8. — Num. 16, 38. — ♦ BuxTORF. Synag. Jud. 4. — ^ Matth. 6, 2. 5, 16. — 6 Matth. 2, 14.
questions frivoles dont ces livres sont remplis : S'il est permis le jour du sabbat de monter sur un âne pour le mener boire, ou s'il faut le tenir par le licou *■ ; si Ton peut en ce jour marcher dans une terre fraîchement ensemencée, puisque l'on court hasard d'enlever avec les pieds quelques grains, et par conséquent de les semer; s'il est permis ce même jour d'écrire assez de lettres pour former un sens; s'il est permis de manger un œuf pondu ce jour-là même. Sur la purification du vieux levain avant la Pâque : s'il faut recommencer à purifier une maison lorsqu'on y voit passer une souris avec quelque miette de pain ; s'il est permis de garder du papier collé ou quelque emplâtre où il entre de la farine; si, après que l'on a brûlé le vieux levain, il est permis de manger ce qui a été cuit, avec les charbons qui en sont restés : et un million d'autres cas de conscience de cette sorte dont est rempli le Talmud avec ses commentaires.
Ainsi les Juifs oubliaient la grandeur et la noblesse de la loi de Dieu pour s'attacher à des choses basses et petites, et se trouvaient grossiers et ignorants en comparaison des Grecs, qui traitaient âans leurs écoles des questions plus utiles et plus élevées, soit de physique, soit de morale, et qui avaient du moins de la politesse et de l'agrément , s'ils n'avaient de la vertu.
Ce n'est pas qu'il n'y eût toujours quelques Juifs plus curieux que les autres, qui s'appliquaient à bien parler grec, qui lisaient les livres des Grecs, s'adonnaient à leurs éludes, comme à la grammaire, à la rhétorique et à la philosophie. Tel fut Aristobule, philosophe péripatéticien, précepteur de Ptolémée Philométor; tels furent Eupolème, Démétrius, les deux Philon. Il y en eut aussi qui écrivirent des histoires en grec et à la manière grecque, comme Ja- £on le Cyrénéen et l'auteur du second livre des Maçha-
> JBuxTORF. St/iiag. 11.
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bées, qui l'a réduit es adwégé, et comBie Josèphe le femeiix
hiitorten*.
Ce fat à Alexandrie qu'il y e«t le plus 4e ces luife qui s'appliquèrent aux lettres greoqnes. Les autres Juifs se contentaient de parier grec poor se faire entendre, c'està-dire grossièrement, et gardant toojonrs le lonr de leur langue natorelle ; et c'est en ce grec barbare que sont écrites les traductions de l'ancien Testament et l'original dn nouveau. Les apôtres et les ëvangélisles se sont contentés de la clarté et de la brièveté du style, méprisant tous les ornements du langage, et se servant de celui qui était le plus propre pour être entendu du commun de leur nation ; en sorte que pour bien entendre leur grec il feut savoir Fhébreu et le syriaque.
Les Juifs de ces derniers temps étaient fort exercés dans la lecture de la loi et de toute l'Écriture sainte. Hs ne se contentaient pas de l'expliquer à la lettre, ils y. trouvaient plusieurs sens figurés par des allégories et par diverses appropriations. On le voit non-senlement par lé nouveau Testament et par les écrits des plus anciens Pères qui ont disputé contre eux, mais par les livres de Philon, par le Talmud et les plus anciens commentaires hébreux sur la loi, qu'ils appellent h grande Genèse, le grand Exode, et ainsi des autres*. Us tenaient ces sens figurés suivant la tradition de leurs pères.
liais, à tout prendre» les mœurs de ces Juifs des derniers temps étaient excessivement corrompues. Ils étaiçnt sottement orgueilleux détre de la race d'Abraham, et en- ^ des promesses d'un règne do Messie quHs savaient ftre proche, et qu'ils se figuraient plein de victoires et de P^K^pérités lomporelles. Ils étaient intéressés, avares et «^rUWes, surtout les pharbiens, la phipari grands hypocrites, m éuiieni infidèles et légers, toujours pi^ts à la
* * ^^^^ «» »4. ~ » j v>Tiîf, m lVt>*. - Bttssm. RMa^ etc.
sédition et à la révolte , sous prétexte de secouer le joug des gentils. Enân, ils étaient violents et cruels, comme on voit par ce qu'ils firent souffrir à Jésus-Christ et aux apôtres , et par les maux inouïs qu'ils se firent les uns aux autres, et durant toute la guerre civile, et pendant le dernier siège de Jérusalem.
VII. Frais Israélites, Ce fut toutefois parmi ce peuple que se conserva la tradition de la vertu, aussi bien que celle de la doctrine et de la religion. Dans ce dernier temps ils eurent encore des exemples rares de sainteté : saint Zacharie et sainte Elisabeth son épouse , saint Joseph , le saint vieillard Siméon , Âone la prophétesse , Nathanaëi , le saint docteiur Gamaliel, et tant d'autres marqués dans l'histoire du nouveau Testament. Tous ces saints personnages, et généralement tous 1^ Juifs spirituels , circoncis de cœur aussi bien que de corps, étaient enfants d'Abraham bien plus par l'imitation de sa foi que par leur naissance. Ils croyaient d'une foi très ferme aux prophéties et aux promesses de Dieu. Ils attendaient en patience la rédemption d'Israël et le règne du Messie, après lequel ils soupiraient; mais ils voyaient bien qu'il ne fallait pas borner leur espérance en cette vie; ils croyaient la résurrection et le royaume des cieux. Ainsi la grâce de TËvangile venant sur de si saintes dispositions, il fut aisé de faire des chrétiens parfaits de ces vrais Israélites.