‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 19 sur 88 · IV. Reliques · texte numérisé non relu

IV. Reliques

Je reviens aux effets de l'ignorance et de la crédulité mal réglée; il faut y compter la facilité à recevoir des reliques dont l'examen demande à proportion du jugement et de la précaution, comme celui des miracles *. Il est certain en général que les reliques des saints méritent d'être honorées; et vous en avez vu la pratique, dès le^ premiers siècles de l'Église, dans les actes des martyrs les plus authentiques et dans les écrits des Pères. Souvenez-vous entre autres de ce que dit saint Augustin des reliques de saint Etienne et des miracles qui s'y faisaient. Mais il témoigne que dès son temps on débitait de fausses reliques, et il n'est pas toujours aisé de les distinguer des vraies. On ne s'y serait jamais trompé, 'si l'on avait toujours gardé la sage précaution de ne point toucher aux sépultures des saints, et de laisser leurs corps entiers bien avant dans la terre, comme sont encore à Rome ceux des saints apôtres ; et vous avez vu avec quelle fermeté saint Grégoire refusa à l'impératrice même le chef de saint Paul *. On se contentait alors d'envoyer pour reliques, ou des linges qui avaient touché les sépultures des saints, ou des tapis qui les avaient couverts ou qui avaient couvert leurs autels.

Ce fut en Orient que l'on commença à transférer et â

' Mœur$ des chrél. 22. — » III BpUl. 30.

122 TROISIÈME DiSCOURS^

diviser les reliques, et ce fut à ToccasioD des impostures; car pour s'assurer des reliques il eût fallu les suivre exaclement depuis leur origine , et connaître toutes les mains par lesquelles elles avaient passé, ce qui n'était pa& si dii&cile dans les commencements. Maia-apuès plusieufs siècles il fut bien plus aisé d'imposer, Don-seulemeiit au peuple, mais aux évéques, devenus- moins éclairés et moins attentifs; et depuis que l'on eut établi la règle de ne point consacrer d'églises ni d'autels sans reliques, la nécessité d'en avoir fut une grande tentation de ne les pas examiner de si près. L'intérêt d!àttirer des offrandes et des pèlerinages qui enrichissaient les villes, fut encore dans la suite une tentation plus^ grossière.

Je ne prétends pas par ces réftexions générales rendre suspecte aucune relique en particulier ; je sais qu'il y eu a plusieurs de très certaines, savoir, celles dosants patrons de chaque ville, qui y sont morts- et qui y ont toujouns été honorés depuis, comme à Paris saiut Denis, saint Marcel, sainte Geneviève. Car encore qu'eUes aient été tran^érées du temps des Normands, on ne les a jamais peniues de vue. Pour les autres, j*en laisse l'examen à la prudeoce de chaque évèque, et je dis- seulement que cet examen doit être plus rigoureux à l'égard de celles qui,. après^ avoir été cachées pendant plusieurs siècles, n'ont paru que dans des temps d'ignorance, ou que Ton prétend avoir été appariées de fort loin, sans que 1-on sad)e ni- comment elles casont venues^ ni comment elles avaient été conservées. Je crois toutefois que Dieu, qui connaît le fond des ocBurs, ne laisse pas d'avoir agréable là dévotion des peuples qui , n'ayant intention que de l'honoren en ses saints, révèrent de bonne foi les reliques exposées depuis plusieurs siècles à la vénération publique.

Il faut donc distinguer ce qui' est de la foi catholique , savoir, l'utilité de l'intercession des saints et de la véné-

SUR L*HlSTOnrE ECCLÉSIASTIQUE. IW

ration de leurs reHques, d*avcc les abus que Tignoraiice et les passions humaines y ont joints, non-seulement en se trompant dans le fait et honorant comme reliques ce qui lie l'était pas, mais s'appuyant trop sur les \raies reliques, et les regardant comme des moyens infaillibles d'attirer sur les particuliers et sur les villes entières toutes sortes de bénédiction» temporelles et spirituelles. Quand nous aurions les saints même vivants et conversant avec nous, leur présence ne nous serait pas plus avantageuse qoe celle de J^us-Christ. Or, il dit expressément dans TÉvangile * r 4x Vous direz au père de famille : Nous avons bu et mangé avec vous, et vous avez engeigné dans nos places. » Et il vous dira : « Je ne sais qui vous êtes. » L'utilité des reliques est donc de nous faire souvenir des saints, el nous exciter à l'imitation dé leurs vertus ; autrement la présence des reliques ni des lieux saints ne nous sauvera pas, non plus qoe les Juifs, à qui le projphète reprochait qu'ils se confiaient en des paroles de mensonges , en disant : « Le temple du Seigneur, » sans corriger leurs mœurs ^ V, Pèlerinages.

Les pèlerinages furent une suHe de la vénération des lieux saints et des reliques, principalement ^vant Tusage de les transférer ^. Ils étaient plus faciles sons Tempire rmuain par le comnaerce continuel des provinces; mais ils ne laissèrent pas d'être très fréquents sous la domination des Barbares, depuis que les nouveaux royaumes eurent .pris leur consistance. Je crois même que les mœurs de ces peuples y contribuèrent ; car, ne s'occupant que de la chasse et de la guerre, à\» étaient dans un continuel mouvement. Ainsi les pèlerinages devinrent une dévotion universelle des peuples et des rois, du clergé, des éyèques «et des moines. J'ose dire que c'était préférer un petit accessoire à l'essentiel de la religion , quand un évèqu^

» Luc. XIII, 26. — 2 Jerbiii.'VII,4.— ^ Mœurs des^chrét. n. 44.

quittait son diocèse pendant des années entières pour aller de l'extrémité de la France ou de l'Angleterre, à Rome ou même à Jérusalem ; quand des abbés ou des moines sortaient de leurs retraites; quand des femmes et même desreligieuses s'exposaient à tous les périls de ces grands voyages. Vous avez vu, par les plaintes de saint Boniface*, les accidents déplorables qui en arrivaientj»Il y avait sans doute plus à perdre qu'à gagner, et je regarde ces pèlerinages indiscrets comme une des sources du relâchement de la discipline * ; aussi s'en plaignait-on dès le commencsment du neuvième siècle. Mais ce fut principalement la pénitence qui en souffrit ' ; auparavant on enfermait les pénitents dans les diaconies ou d'autres lieux près de l'église , pour y vivre recueillis et éloignés des occasions de rechute. Vous V&\^z vu dans le sacramentaire attribué à saint Gélase et dans une lettre du pape Grégoire III * ; mais depuis le huitième siècle on introduisit tout le contraire pour pénitence, en ordonnant aux plus grands pécheurs de se bannir de leur pays et passer (juelque temps à mener une vie errante, à l'exemple de Caïn*. On vit bientôt l'abus de cette pénitence vagabonde , et , dès le * temps de Ch|irlemagne « , on défendit de souffrir davantage ces hommes affreux qui , sous ce prétexte, couraient par le monde nus et chargés de fers ; mais l'usage continua d'imposer pour pénitence, quelque pèlerinage fameux , et, ce fut le fondement des croisades.

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