‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 22 sur 88 · IX. Seigneuries teniporeîles des éffliscs · texte numérisé non relu

IX. Seigneuries teniporeîles des éffliscs

Indépendamment de la guerre , les seigneuries lemporeHes devinrent aux évêques une grande source de distraction. Les seigneurs avaient beaucoup de part aux affaires d'état, qui se traitaient ou dans les assemblées générales, ou dans les conseils particuliers des princes; et les évêques, comme lettrés, y étaient plus utiles que les autres seigneurs. 11 fallait donc être presque toujours en voyage; car ni la cour du prince , ni' les assemblées ou parlements , n'avaient point de lieu fixe. €hartemagne, par exempîi*, était tantôt deçà, tantôt delà le Rhin, tantôt en II:: lie, tantôt en Saxe, aujourd'hui à Rome, dans trois mt'is à Aix-la-Chapelle. Il menait toujours avec lui grand notpbrtî d' évêques, suivis de leurs vassaux et de leurs domestiquées. (Quelle perte de temps, quelle distraction'! Quand trouvaient-ils -du loisir pour prêcher, pour étudier? Les parlements mi assen/blées générales ét-aîent aussi des f onciles ; mais ce n'étaient plus ces conciles établis si sagement par les canons en chaque province, entre les évêques ^^oisins : c'étaient des conciles nationaux de tout Tempirc français , ou Ton voyait ensemble Tarclievêque do Cologne arec ceux

» Hist. XXX, n 64. XXXI, n. 1. XXX II, n. 09. - > Iltsl. XLV, n. 23.

de Tours, de Narbonne et de Milan, les évèques d'ilatie, de Saxe et d'Aquitaine. Les règlements en étaient plu» uniformes, mais le peu de résidence des évêqiies nuisait à l'exécution.

Ces assemblées étaient essentiellement parlements et conciles par occasion , pour profiter de la rencontre de tant dévêques ensemble. Le principal objet était donc te temporel et les affaires d'état; et les évéques ne pouvaient se dispenser d'y prendre part , étant convoqués pour cet effet, comme les autres seigneurs. De là vient ce mélange du temporel et du spirituel, si pernicieux à la religion. J'ai rapporté en leur temps les maximes des anciens sur la distinction des deux puissances ecclésiastique et séculière ^ , entre autres la lettre de Synésius et le fameux passage du pape Gélase, tant de fois relevé dans la suite. Vous avez vu que ces saints docteurs étaient persuadés que, encore que les deux puissances eussent été jointes quelquefois avant la venue de Jésus-Christ, Dieu, connaissant la faiblesse humaine,. les a depuis entièrement séparées, et que comme les princes souverains, bien qu'établis par Tordre de Dieu, n'ont aucune part au sacerdoce de In loi nouvelle , ainsi les évoques n'ont reçu de Jésus-Christ aucun pouvoir sur les choses temporelles; en sorte qu'il«i sont entièrement soumis aux princes à cet égard, comme pour le spirituel les princes sent entièrement soumis aux évéques. Voilà les maximes de la sainte antiquité, que nous voyons en leur entier, au huitième siècle, dans la seconde lettre du pape Grégoire lU à Léon Isaurien ». Le pepe Nicolas 1" les alléguait encore au siècle suivant, écrivant à l'empereur de Constantinople, « Avant Jésue-Christ, dit-il, il y avait des rois qui étaient aussi prêtres, comme Mefchisédech ; le diable l'a imité en la personne des empe

» Util. XXII , n. 46. XXX, n. M. — » Hist. XLÏI, n. «. — Sic. ep. 9. t, 8. — Conc. 325. B. — HUi. I, n. 41.

reurs pafens, qui étaient souverains pontifes ; J'^^JJ^ la venue de celui qui est véritablement roi ^^J^^f^ l'empereur ne s'est plusattribué les droi^ ^!^^^^^^\^ pontlTe les droits de Tempereur. Jésus-Chnst a séparé les deux puissances, en sorte que les empereurs chrelie^ eussent besoin des pontifes pour la vie éternelle, et que les

pontifes se servissent des lois des empereurs pour les a^ fairesiemporelles. » Ainsi parlait le pape Nicolas qi^ personne noceuse d^avoir négligé les droits de son siège. X. Confusion des deux pmssances.

Mais depuis que les évêques se virent seigneurs et admis en part du gouvernement des étaU, ils crurent avoir comme évoques ce qu'ils n'avaient que comme seigneurs^ ils prétendirent juger les rois, non-seulement dans le in bunal de la pénitence, mais dans les conciles; et les rois, peu instruits de leurs droits, n'en disconvenaient pas; comme je l'ai rapporté, entre autres, de Charles-le- Ghauve et de Louis-d'Outre-mer ^ La cérémonie du sacre , introduite depuis le milieu du huitième siècle, servit encore de prétexte ; les évêques , en imposant la couronne , semblaient donner le royaume de la part de Dieu.

Dès auparavant je trouve un attentat notable sur la dignité royale, que je compte pour le premier. C'est la déposition de Vamba, roi des Visigoths en Espagne, au douzième concile de Tolède, l'an 681, sous prétexte qu'on l'avait mis en pénitence et revêtu de l'habit monastique, quoique à son insu, parcequ'une maladie lui avait fait 'perdre connaissance *. Le second exemple célèbre est la pénitence de Louis-le-Débonnaire, après laquelle les évêques qui la lui imposèrent prétendaient qu'il ne lui ' était plus permis de reprendre la dignité royale '. Saint Arabroise ne tira pas de telles conséquences de la péni-

« ]/;î^^iT^V.^' °- *^' ^^'» «»• 12. LV, n. 86. - > HUl, XI, n. 29. - ■«»«. A.L vil, n, 40.

tence de Théodose. Dira-t-on que ce grand saint manqnât decoorage pour faire valoir l'autorité de FÉglise, ou qu'il fût moins éclairé que les évéques goths du septième siècle et les Français du neuvième ?

Le comte Boniface, gouverneur d'Afrique, poussé à beat par les ennemis qu'il avait à la cour, prit les armes pour sa sûreté, et consulta saint Augustin son ami *. Ce saint docteur lui donne des avis salutaires pour le règlement de ses mœurs et le bon usage de sa puissance; mais quant à la guerre qu'il avait entreprise, il lui déclare nettement qu'il -n'a point de conseil à lui donner, et qu'il ne veut point toucher cette matière. C'est qu'il savait parfaitement les bornes de ses devoirs, et ne voulait pas faire un pas au delà. Nos évéques, bien plus hardis, se déclarèrent contre Louis-le-Débonnaire pour ses enfants, et les animèrent à cette guerre civile qui ruina l'empire français. Les prétextes spécieux ne leur manquaient pas : Louis était un prince faible, gouverné par sa seconde femme ; tout l'empire était en désordre; mais il fallait prévoir les conséquences, et ne pas prétendre mettre en pénitence un souverain comme un simple moine.

Les papes, croyant avec raison avoir autant et même plus d*autori(é que les évéques, entreprirent bientôt de régler les différends entre les souverains, non par voie de médiation et d'intercession seulement, mais par autorité; ce qui en effet était disposer des couronnes. C'est ainsi qu'Adrien II défendit à Charles-le-Chauve de s'emparer du royaume de Lothaire son neveu, et trouva fort mauvais qu'il n'eût pas laissé de s'en mettre en possession*. Mais vous avez vu avec quelle vigueur Hincmar répondit aux reproches de ce pape, lorsqu'il lui disait, sous le nom des seigneurs français, que a la conquête des royaumes de ce

I Hi»l. XXIV, n. 51, 52. — Ace. Ep. 220 — » Hist.lA ,n. 24. LU , n. 1,8.

dans les monastères, avec leurs femmes et leurs enrants, leurs vassaux et leurs domestiques, leurs chevaux et leurs chiens, consumant la plus grande partie du revenu, et laissant le reste à quelque peu de moines qu'ils y souffraient pour la forme, et qui se relâchaient de plus en plus.

Le même abus régnait en Orient ; mais l'origine en avait été plus canonique ^ Les iconoclastes, ennemis déclarés de la profession monastique, avaient ruiné la plupart des monastères. Pour les rétablir, les empereurs et les patriarches de Constantinople chargèrent des évèques ou des laïques puissants d'en prendre soin, de conserver les revenus; retirer les biens aliénés, réparer les bâtiments, rassembler les moines. On appela ces administrateurs charisticaires. Mais de protecteurs charitables ils devinrent bientôt des maîtres intéressés, qui traitaient les moines en esclaves, s'attribuant tous les revenus, et transportant même à d'autres le droit qu'ils avaient sur les monastères. XL Richesse des églises.

Voilà l'effet de la richesse des églises. C'est dans tous les temps une tentation continuelle pour l'ambition des clercs et l'ayarice des laïques, principalement quand le clergé ne s'attire pas par sa conduite l'amour et le respect du peuple, quand il parait lui être à charge, et ne pas lui rendre de service proportionné aux revenus dont il jouit. 11 est nécessaire qu'il y ait des fonds destinés aux dépenses communes de la religion chrétienne, comme de toute autre société ; à la subsistance des clercs occupés à la servir, à la construction et l'entretien des bâtiments, à la fourniture des ornements, et surtout au soulagement des pauvres. Dès les premiers siècles, sous les empereurs païens, l'Église possédait des immeub^es, outre les contributions volontaires qui avaient été son premier fonds ; mais il eût été à souhaiter que les évèques eussent toujours compté ces

» Hist. XLVI,n. 16

SUn L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. 137

biens pour un embarras, comme saint Chrysostome *, et •eussent été aussi réservés que saint Augustin à en acquérir de nouveaux.

Nos évéques du neuvième siècle n'étaient pas si désintéressés, comme nous voyons par les plaintes que l'on faisait du temps de Charlemagne, qu'ils persuadaient aux personnes simples de renoncep-au monde afin que TÉglise profitât de leurs biens au préjudice des héritiers légitimes ^ Sans môme employer de mauvais moyens, je vois des évéques reconnus pour saints, trop occupés, ce me semble, d'augmenter le temporel. La vie de saint Meinverc de Paderborn, sous Tempereur saint Henri, est principalement remplie du dénombrement des terres qu'il acquit à son église '.

Les trésors des églises, je veux dire Tai^enterie, les reliquaires et les autres meubles précieux, étaient les appâts qui attiraient les infidèles à les piller, comme les Normands en France et les Sarrasins en Italie ; les terres et les seigneuries excitaient la cupidité des mauvais chrétiens, soit pour les envahir à force ouverte depuis la chute de Tautorité royale, soit pour les usurper sous prétexte de servir l'Église. De là vint la brigue et la simonie, pour tenir lieu de vocation aux dignilés ecclésiastiques. Mais c'est aussi ce qui doit nous rassurer contre les scandales que nous voyons pendant le dixième siècle, principalement à Rome. Le Fils de Dieu, promettant d'assister son Église jusqu'à la fin du monde, n'a point promis d'en défendre l'entrée aux méchants; au contraire il a prédit qu'elle en serait toujours mêlée jusqu'à la dernière séparation.. Il n'a pas promis la sainteté à tous les ministres et à tous les

« Chrysost. ffomel. 25. in MaUh, — AUG. Serm. 355 . 356. Possid, fila. 24. — Hist. XXII, n. 26. XXIV, n. 39, 40. — » Capit. 2 an. 801. — Concl Cabil. an. 813, 6. — Hist. XLV, n. 51. XLVI, n. 5. — 3 jSoU, 6y«n. XIX.

pasteurs de son Église, non pas même à leur chef; il a seulement promis des pouvoirs surnaturels à tous ceu^c qui entreraient dans le ministère sacré suivant les formes qu'il a prescrites. Ainsi, comme de tout temps il s'est trouvé des méchants qui, sans la conversion du cœur et les autres dispositions nécessaires, ont reçu le baptême et l'eucharistie, il s'en est trouvé qui ont reçu sans .vocation l'imposition des mains et n en ont pas moins été prêtres ou évèques, bien qu'ils l'aient été pour leur perte et souvent pour celle de leur troupeau. En un mot, Dieu ne s'est point engagé à arrêter par des miracles les sacrilèges, non plus que les autres crimes ^ Il ne faut donc point faire difficulté de connaître pour papes légitimes ni Sergius IIU ni Jean X et les autres, dont la vie scandaleuse a déshonoré le Saint-Siège, pourvu qu'ils aient été ordonnés dans les formes par des évèques; mais il faut convenir qu'il eût été plus avantageux à l'Église d'être toujours pauvre que d'être e:^ posée à de tels scandales.

XU. Corruption des mœurs.

lis furent aussi en partie causés par Tignorance, depuis qu'elle eut jeté de trop profondes racines. Après la chute des études, les bonnes mœurs et les pratiques de vertu subsistèrent encore quelque temps par la force de l'éducation. On vivait ainsi à Rome sous le pape Agathon, vers la hn du septième siècle. Mais Tigaorance croissant toujours, on se relâcha de ces saintes pratiques, dont on ne connaissait plus les raisons: et la corruption vint au point où vous l'avez vue vers la lin du neuvième siècle, api'ès Nicolas î et Adrien H, en sorte que pour relever l'Église romaine il fallut, vers le milieu du onzième siècle^ y appeler des Allemands mieux instruits, comme Grégoire V et Léon IX. L'ignorance n'est bonne à rien^ et je ne sais où se trouve cetio prétendue simplicité qui conserve

» Hisl. LIY, n. 42, 49.

la verlu. Ce que je sais, c'est que dans les siècles If-s plus ténébreux et chez les nations les plus grossières on voyait régner les vices les plus abominables. J'en ai donné quelques preuves à l'occasion, mais je n'ai osé les rapporter toutes, et je n'ose même les marquer plus précisément. C'est que la concupiscence est en tous les hommes et ne manque point de produire ses funestes effets, si elle n'est retenue par la raison aidée de la grâce.

Il y a UQ genre de crime dont je ne trouve en ces siècles des exemples que dans l'Orient ; c'est l'impiété et le mépris manifeste de la religion. Vous avez vu, sans doute avec hocreur, les jeux sacrilèges du jeune empereur Michel, fils de Théodora ', qui se promenait par les rues de Constantinople avec les compagnons de ses débauches, revêtus des habits sacrés, contrefaisant les processions et les autres cérémonies de l'Église, même le redoutable sacrifke. Photius, alors patriarche, le voyait cl ie souffrait, comme il lui fut reproché au huitième concile^, ce qui montre qu'il était encore plus impie que l'empereur; car ce prince était un jeune fou, souvent ivre et toujours emporté par ses passions, mais Photius agissait de sang-froid et par de profondes réflexions; c'était le plus grand esprit et le plus savant homme de son siècle; c'était un parfait hypocrite, agissant en scélérat et pariant en saint ^. il parait l'auteur d'une autre espèce d'impiété : c'est d'avoir poussé la flatterie jusqu'à canoniser dés princes qui n'avaient rien fait pour le mériter, leur bâtir des églises, leur consacrer des fêtes *, comme il ût à Constantin, fils aine de l empereur Basile Macédonien, pour le consoler de sa mort, imitant en ce point les auteurs de Tidolâtrie. Constantin Monooiaque en voulut faire autant à Zoé, à qui il devait J'empire.

> Hist. XLIX, n. 17. — » Hist. LI, n, 43. — * Hi*l. LUI, n. 3. — ♦ Sap. XIV, 16. — HUt. LX, n. 13.

XWl.'^ Incontinence du clergé.

Les trois vices qui ravagèrent le plus Téglise d'Occident dans ces malheureux temps furent rincontinence des clercs, les pillages et les violences des laïques, et la simonie des uns et des autres, tous effets de l'ignorance. Les clercs avaient oublié la dignité de leur profession , et les puissantes raisons de cette discipline de la continence. Ils ne savaient pas que, d^ l'origine du christianisme ', cette vertu angélique en a fait la gloire , et qu'on la montrait aux païens comme une des preuves des plus sensibles de son excellence. L'Église ayant donc toujours un grand» nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe qui se consacraient à Dieu par la continence parfaite *, rien n'était plus raisonnable que de choisir ses principaux ministres dans cette partie la plus pure du troupeau. L'Église en était mieux servie par des hommes qui, dégagés des soins d'une famille, n'étaient point partagés, et ne pensaient, comme dit saint Paul s, a qu'à plaire à Dieu, s'appliquant entièrement à la prière, à l étude, à l'instruction, aux œuvres de charité. » Aussi avez-vous vu que cette sainte discipline du célibat des clercs supérieurs s'est toujours observée dans l'Église, quoique avec plus ou moins d'exactitude, selon les temps et les lieux.

Mais les clercs ignorants, du neuvième et du dixième siècle, regardaient cette loi comme un joug intolérable. Leurs fonctions étaient presque réduites à chanter des psaumes qu'ils n'entendaient pas , et pratiquer des cérémonies extérieures. Vivant au reste comme le peuple, ils se persuadèrent aisément qu'ils devaient aussi avoir des femmes ; et la multitude des mauvais exemples leur fit regarder le célibat comme impossible, et par conséquent »a loi qui I imposait comme une tyrannie insupportable ♦.

"I, n. 38, 47. - 3 1 Cor. VII, 3,33.-4 JIi,t. XL. n. 49.

Les Grecs furent les premiers qui, dès la fin du septième siècle^ secouèrent ce joug salutaire par le canon du concile de Trulle, où ils permirent aux prêtres de garder leurs femmes, comme ils font encore; et ils prirent pour prétexte un canon de Carthage mal entendu, et les scandales déjà trop fréquents chez les Latins *. Mais le premier exemple formel en Occident est celu; de ce curé du diocèse de Châlons qui voulut se marier publiquement, et contre lequel les gens de bien s'élevèrent, comme on ferait aujourd'hui, tant on avait d'horreur d'un mariage si nouveau. XIV. Hostilités universelles.

Les pillages et les violences étaient un reste de la barbarie des peuples du Nord. J'en^ ai marqué l'origine dans le faible gouvernement de Louis-le- Débonnaire*, et le progrès sous ses successeurs; et certainement il est étrange que des chrétiens ignorassent à un tel point les premiers éléments de la religion et de la politique, qu'ils se crussent permis de se faire justice eux-mêmes , et de prendre les armes contre leurs compatriotes comme contre des étrangers. Le fondement de la société civile est de renoncer à la force pour se soumettre à des lois et à des juges qui les fassent exécuter, et l'essence du christianisme «st la charité, qui oblige non-seulement à ne faire aucun mal au prochain, mais à lui faire tout le bien possible. Qu'étaient-ce donc que des chrétiens toujours prêts à se venger de leurs frères par les meurtres et les incendies, et ne cherchant la justice qu'à la .pointe de leur épée?

Vous avez vu les plaintes et les remontrances inutiles que Ton faisait contre ces désordres dans les assemblées des évêques et des seigneurs. Autre preuve de leur ignorance; car il fallait être bien simple pour s'imaginer que des exhortations par écrit, et des passages de l'Écriture el des Pères, feraient tomber les armes des mains à des

» Hist, LIV, n. 40. — » IJist. LIX, 38. *

Ii2 TROISIÈME DISCOURS

^ens accoutumés au sang et au pillage. Le remède eût été d'établir des lois tout de nouveau, telles qu'en avaient eu les tirées, les Romains el les autres nations policées; mais où trouver alors des léi;islateurs assez sages pour dresser de telles lois, assez éloquents pour en persuader l'exécution ?

Cependant la discipline de l'Ë^zlise périssait, et les mœurs se corrompaient de plus en plus. Les nobles, cantonnés chacun dans son château, ne venaient plus aux églises publiques recevoir les instructions des évêques; ils assistaient aux offices des monastères voisins, ou se contentaient des messes de leurs chapelains et des curés de leurs serfs; encore prétendaient-ils les établir et les destituer comme il leur plaisait, et souvent ils s'attribuaient les dîmes el les autres revenus des églises. Les évèques ne pouvaient ni corriger ces prêtres protégés par les seigneurs, beaucoup moins les seigneurs eux-mêmes, ni visiter leurs diocèses, ni s'assembler pour tenir des conciles; et quelquefois ils étaient réduits à prendre les armes pour défendre contre le» seigneurs les terres de leurs églises. XV. Simonie.

Je regarde encore la simonie comme un effet de l'ignorance. Un homme éclairé et persuadé de la religion chrétienne ne s'avisera jamiùs d'en faire un moyen de s'enrichir ; il comprendra qu'elle est d'un ordre plus élevé, et quelle nous propose d'autres biens ^ Simon lui-même n'offrait de l'argent à saint Pierre que parcequ'il n'entendait rien à cette céleste doctrine, ei ne demandait qu'à pouvoir communiquer aux autres le don des miracles pour se faire admirer el amasser des trésors. Plus les bommes * sont grossiers et ignorants, plus ils sont touchés des biens temporels et capables d'y tout rapporter. Les biens spirituels et invisibles leur paraissent de belles chimères; ils s'en moquent, et ne comprennent, pour les biens solides,

• « -4c<. VIII, 18, etc.

SUR L'HJSTOIRK FXCLÉSI ASTIQUE. 143

que ce quMls tiennent.cntre leurs raains. Aussi ne vois-je [»oint de temps où la simonie ait régné dans TÊgliée si ouvertement que dans le dixième et le onzième siècle. Les princes, qui depuis longtemps s'étaient rendus maîtres <les élections, vendaient au plus offrant les évêchés et les abbayes, et les évêques se récompensaient en détail de ce qu'ils avaient une fois donné, ordonnant des prêtres pour de Vargent, et se faisant payer les consécrations d'églises et les autres fonctions ' . Voyez l« discours du pape Silvestre II aux évêques. A des gens peu touchés des vérités de la foi, il semble qae c'est faire de rien quelque chose, que d'amasser des richesses en prononçant des paroles et fiaisant des cérémonies*; ils se croient plus fins que ceux qui le font gratuitement.

Or la simonie a été datis tous les temps la ruine de la discipline et de la morale chrétienne, dont le premier pas est le mépris des richesse^ et le renoncement , du moins d'affection, aux biens même que l'on possède. Car qui enseignera cette morale si sublime, quand ceux qui devraient renseigner Hgnorent eux-mêmes, quand le sel de la terre <:'St corrompu ? Qui ne cliercfie au contraire à s'enrichir, jpiand il voit que ni là science ni la vertu n'étèvent pert?onn€ aux premières places, et qu'il n'y a que l'argent et la faveur? Ainsi, par un malheureux cercle, Pignoranceet la corruption du cœur produisent la simonie, et la simonie augmente Tignorance et le mépris de la vertu. XYI. Pénitence.

Ce fut aussi principalement ces trois désordres , la simonie , les violences des seigneurs et Tincontin^ce des clercs, que les saints dti onzième stèele combattirent avec p!u^ de zèle ; mais l'ignorance de randesne discipline fit <[ue l'on se méprit dans T-appiication des- remèdes. Ils étaieni de <icux sortes : les pénitences, et les censures

' Jlist. LVIII, n. 11. — 2 MxBiLL A nul. 10, 2, p. kâO.

144 TROISIÈBIË DISCOURS

contre ceux qui ne se soumettaient pas à la pénitence ' . Les pénitences canoniques étaient encore en vigueur à la fin du onzième siècle, j'en ai rapporté des exemples ; et, loin de se plaindre qu'elles fussent excessives, on se plaignait de certains nouveaux canons sans autorité qui les avaient notablement diminuées. Mais on s'était imaginé, je ne sais sur quel fondement, que chaque péché de même espèce" méritait sa pénitence; que si un homicide, par exemple , devait être expié par une pénitence de dix ans, il fallait cent ans pour dix homicides, ce qui rendait les pénitences impossibles et les canons ridicules. Aussi n'était-ce pas ainsi que l'entendaient les anciens. Je crois bien que le nombre de péchés de même espèce ajoutait à la rigueur de la pénitence, qui était toujours soumise à la discrétion des évêques ; mais enfin elle se mesurait à proportion de la vie des hommes, et on n'obligeait à faire pénitence jusqu'à la mort que pour certains crimes les plus énormes.

Depuis que l'on eut rendu les pénitences impossibles, à force de les niultiplier, il fallut venir à des compensations et des estimations, telles qu*on les voit dans le décret de Burchard et dans les écrits de Pief re Damien *. C'étaient des psaumes , des génuflexions , des coups de discipline, des aumônes, des pèlerinages, toutes actions que l'on peut faire sans se convertir. Ainsi celui qui , en récitant des psaumes ou se flagellant, rachetait en peu de jours plusieurs années de pénitence, n'en retirait pas le fruit qu'elle eût produit, savoir : d'exciter et de fortifier les sentiments de componction par de longues et fréquentes réflexions, et de détruire les mauvaises habitudes en demeurant longtem|)S éloigné des occasions et pratiquant longtemps les

« Alex. III. Ep. 29, 36, etc. — Pbtr. Dam. Opusc. VII , 10. 11. - » nui. LVIII, n. 52. — Baruch. VI, 12, 14. — Pbtr. Dam. Vita 8S. Rod. et Domin. 8, 10.

SCR L*HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. t4i>

vertus contraires. C'est ce que ne faisaient pas les génuflexions ou des prières vocales. Les pjénilences acquittées par autrui le faisaient beaucoup moins, eties disciplines qu'un saint moine se donnait pour un pécheur n'étaient pas pour ce pécheur des pénitences médicinales. Car le péché n est pas comme une dette pécuniaire, que tout autre peut payer à la décharge du débiteur et en quelque monnaie que ce soit ; c'est une maladie qu'il faut guérir en la personne du malade'. Aussi, un concile national d'Angleterre, tenu l'an 747, condamnait ces pénitences acquittées par autrui, et en apportait cette raison remarquable que, par ce moyen, les riches se sauveraient plus aisément que les pauvres , contre la parole expresse de, l'Évangile.

Un autre abus furent les pénitences forcées ». J'en trouve en Espagne dès le septième siècle ». Ensuite , les évêques voyant plusieurs pécheurs qui ne venaient point se soumettre à la pénitence, s'en plaignirent dans les parlements, et prièrent les princes de les y contraindre par leur puissance temporelle. C'était bien ignorer la nature de la pénitence, qui consiste dans le repentir et dans la conversion du cœur ; c'était mettjre le pécheur, qui, pour prévenir la justice divine, se punit volontairement lui-même, au rang du criminel (|ue la justice humaine punit malgré lui. Je compte, entre les pénitences forcées, les défenses que les évêques faisaient à des coupables non pénitents de manger de la chair, de porter du linge , de monter à cheval , et d'autres semblables^. Si les coupables les observaient, j'admire leur docilité; s'ils ne les observaient pas, j'admire la simplicité des évêques.

» Hist. XXXVIII, n. 54. l. 6. Conc. 1565. — * Conc. ToUl. 6. — Hùt. LIV, n. 23, 24. — 3 Conc. Tribut, an. 896, 2.— * Hist. LI, n. 8. — Nie. l.Ef. 66.

i;anl et un impie, comme je viens de le marquer? A quoi bon uàcr de censures contre Photius, dont il connaissait raudiue et la puissance? Dès lors, c'est-à-dire vers le iiiilicu du neuvième siècle, on avait oublié la discrétion de la sage antiquité. Il semblait qu'il ne fût question que de parler et d'écrire , sans en prévoir les conséquences ; les formules ordinaires d'excommunications étant usées comme trop fréquentes, on en ajoula de nouvelles pour les rendre plus terribles; on employa les noms de Coré, Dathan et Abiron et de Judas, avec toutes les malédictions (lu psaume cent huitième, accompagnées de l'extinction des chandelles et du son des cloches. Je m'imagine voir un faible vieillard qui, se sentant méprisé de ses enfants et ne pouvant plus sortir de son lit pour les châtier comme auparavant, leur jelle ce qu'il rencontre sous sa main pour satisfaire sa colère impuissante, et, forçant le ton de sa voix , les charge de toutes les imprécations dont il se peut aviser. On s'éloigna de plus en plus de l'ancienne modération pendant le dixième et le onzième siècle. Les évêques ne considéraient point l'effet, mais seulement leur pouvoir et la rigueur du droit , comme s'ils eussent été forcés par une nécessité fatale à prononcer les peines canoniques contre tous ceux qui les auraient méritées. Ils ne voyaient pas que ces foudres spirituels portent à faux contre ceux qui ne veulent pas en avoir peur ; que, loin de les corriger, on ne fait que les endurcir et leur donner occasion de commettre de nouveaux crimes; que les censures, au lieu d'être utiles à l'Église, lui deviennent pernicieuses, attirant le plus grand de tous les maux, qui est le schisme, et la désarmant à force de prodiguer ses armes; enfin que vouloir retrancher de l'Église tous les pécheurs, c'est faire comme un prince inseilsé qui, trouvant la plupart de ses sujets coupables , les lerait passer au fil de Tépée , au hasard de dépeupler son état. Vous

ne verrez que trop dans la suite de Thistoire les effets de celte conduite.

Les papes, il faut l'avouer, suivirent les prc^jugés de leur temps , et poussèrent encore plus loin que les autres l'usage des censures, à cause de Tautorité do leur siège, très grande en elle-même, et étendue au delà des anciennes bornes par les fausses décrétâtes. Les plus grand» papes et les plus zélés, pour rétablir la discipline do TÉglise et l'honneur du Saint-Siège après les désordres du dixième siècle, s'éloignèrent le plus de l'ancienne modération , qu'ils ne connaissaient plus ou qu'ils ne croyaient pas convenable à leur temps ; et enfin Grégoire VII poussa la rigueur des censures au delà de ce qu'on avait vu jusqu'alors. Ce pape, né avec un grand courage et élevé dans la discipline monastique la plus régulière,, avait un zèle ardent de purger l'Église des vices dont il la voyait infectée , parliculièrement de la simonie et de l'incontinence du clergé; mais dans un siècle si peu éclairé, il n'avait pas toutes les lumières nécessaires pour régler son zèle , et prenant quelquefois de fausses lueurs pour des vérités solides, il en tirait sans hésiter les plus dangereuses conséquences. Son grand principe était qu'un supérieur est obligé à punir tous les crimes qui viennent à sa connaissance , sous peine de s'en rendre complice ; èl il répète sans cesse dans ses lettres celte parole du prophète 1 : a Maudit soit celui qui n'ensanglante pas son épée, c'est-à-dire qui n'exécute pas Tordre de Dieu, pour punir ses ennemis! » Sur ce fondement, sitôt qu'un évêqiie lui était déféré comme coupable de simonie ou de quelque autre crime, il le citait à Rome ; et s'il manquait d'y comparaître, pour la première fois il le suspendait de ses fonctions, pour la seconde il l'excommuniait; si l'évêque persistait, dans sa contumace , le pape le déposait,

« Jerem. XLVIII,10.

iôO TROISIÈME DISCOURS

défendait à son clergé cl à son peuple de lui obéir sous peine d'excommunication, leur ordonnait d'élire un autre évêque, et s'ils y manquaient, il leur en donnait un luimême. C'est ainsi qu*ii procéda contre Guibert , archevêque de Ravenne, qui lui rendit bien la pareille, en se faisant élire pape par le parti du roi Henri. Je suis effrayé quand je vois, dans les lettres de Grégoire VIÏ, les censures pleuvoir pour ainsi dire de tous côtés, tant d'évèques déposés partout, en Lômbardie, en Allemagne, en France. XVIIÏ. Déposition des rois.

Le plus grand mal, c est qu'il voulut soutenir les peines spirituelles par les temporelles, qui n-étaient pas de sa compétence. D'autres l'avaient déjà tenté; j'ai marqué que les évéques imploraient le secours du bras séculier pour forcer les pécheurs à la pénitence, et que les papes avaient- commencé plus de deux cents ans auparavant à vouloir régler par autorité les droits des couronnes. Grégoire VU suivit ces nouvelles maximes et les poussar encore plus loin, prétendant ouvertement que, comme pape, il élait en droit de déposer les souverains rebelles à TÉglise; il fonda cette prétention principalement sur l'excommunication. On doit éviter les excommuniés, n'avoir aucun commerce avec eux , ne pas même leur dire bonjour, suivant l'Apôtre*. Donc un prince excommunié doit être abandonné de tout le monde ; il n'est plus permis de lui obéir, de recevoir ses ordres, de l'approcher; il e?t exdu de toute .société avec les chrétiens, il est vrai que Grégoire VU n'a jamais fait aucune décision sur ce point, Dieu ne l'a pas permis. Il n'a prononcé formellement dans aucun concile, ni par aucune décrétale, que le pape a droit de déposer les rois ; mais il l'a suj)posé pour constant, comme d'autres maximes aossi peu fondées qu'il croyait <^ertaines. [l a commencé par les faits et par TexéeutioB.

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