‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 23 sur 88 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

SUR L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. l&l

£t il faut avouer qu'on était alors tellement prévenu de ces maximes, que \es défenseurs du roi Henri se retranchaient à dire qu'un souverain ne pouvait être excommunié. Mais il était facile à Grégoire VII * de montrer quç la puissance de lier et de délier a été donnée aux apôtres généralement, sans acception de personnes, et comprend les princes comme les autres. Le mal est qu'il ajoutait des propositions excessives ; que 1 Église ayant droit de juger des choses spirituelles, elle avait droit à plus forte raison de juger des temporelles ; que le moindre exorciste est au-dessus des empereurs, puisqu'il commande aux démons ^ ; que la royauté est l'ouvrage du démon, fondé sur l'orgueil humain, au lieu que le sacerdoce est 1 ouvrage de Dieu ; enfin, que le moindre chrétien vertueux est plus véritablement roi qu'un roi criminel, parceque ce prince n'est plus un roi, mais un tyran* : maxime que Nicolas! avait avancée avec Grégoire Vil, et qui semble avoir été tirée du livre apocryphe des Constitutions apostoliques, où elle se trouve expressément. On peut lui donner un bon sens, la prenant pour une expression hyperbolique « comme quand ou dit qu'un noréchant homme n'est pas un homme ; mais de telles hyperboles ne doivent pas être réduites en pratique. C'est toutefois suf ces fondements que Grégoire VH prétendait en général que, suivant le bon ordre , c'était l'Église qui devait distribuer les couronnes et juger les souverains; et en particulier il prétendait que tous les princes chrétiens étaient vassaux de rÉglisè romaine , lui devaient prêter serment de fidélité et payer tribut. J'ai rapporté les preuves de ses prétentions sur l'Empire et sur la plupart des royaumes de l'Europe *.

» Greg. VL EpisL 2. — Hist. LXII , n. 36. — * Ifist. n. 34. — 3 Nie. f . Epiaf. nd Advenl. t. 8. conc. p. 487. — Const. aposLVlU^ 2. — * Hist. LXIII,n. 11.

Voyons maintenant les conséquences de ces principes. . Il se trouve un prince indigne et chargé de crimes, comme Henri IV, roi d'Allemagne ; car je ne prétends point le justifier. Il est cité à Rome pour rendre compte de sa conduite, il ne comparaît point : après plusieurs citations, le pape l'excommunie ; il méprise la censure. Le pape le déclare déihu de la royauté, absout ses sujets du serment de fidélité, leur défend de lui obéir, leur permet ou même leur ordonne d'élire un autre roi Qu'en arrivera-t-il ? Des séditions et des guerres civiles dans l'état, des schismes dans l'Église. Ce roi déposé ne sera pas si misérable qu'il ne lui reste un parti, des troupes, des places ; il fera la guerre à son compétiteur, comme Henri fit à Rodolphe. Chaque roi aura des évèques de son côté , et ceux du parti opposé au pape ne manqueront pas de prétextes pour l'accuser d'être indigne de sa place ; ils le déposeront bien ou mal, et feront un antipape comme Guibert, que le roi son prolecteur mettra en possession à main ^rmée.

' Allons plus loin : un roi déposé n'est plus un roi ; donc, s'il continue à se porter pour roi, c'est un tyran, c est-àflire un ennemi public, à qui tout homme doit courir sus. •Qu'il se trouve up fanatique qui, ayant lu dans Plutarque 4a vie de Timoléon ou de Brutus, se persuade que rien n'est I «lus glorieux que de délivrer sa patrie, ou qui, prenant de travers les exemples de l'Écriture, se croie suscité -comme Aod ou comme Judith pour aiïranchir le peuple de Dieu ; voilà la vie de ce prétendu tyran exposée au caprice de ce visionnaire, qui croira faire une action héroïque et gagner la couronne du martyre. Il n'y en a par malheur que trop d'exemples dans l'histoire des derniers siècles, et Dieu a permis ces suites affreuses des opinions •oiitrées sur l'excommunication , pour en désabuser au moins par l'expérience.

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Revenons donc aux maximes de la sage antiquité. Un. souverain peut être excommunié comme un particulier, je le veux ; mais la prudence ne permet presque jamais d'user de ce droit. Supposez le cas très rare, ce serait à révoque aussi bien qu'au pape , et les elTets n*en seraient que spirituels , c'est-à-dire qu'il ne serait plus permis au prince excommunié de participer aux sacrements, d'entrer dans l'églisiF), de prier avec les fidèles, ni aux fidèles d'exercer avec lui aucun acte de religion ; mais ses sujets ne seraient pas moins obligés de lui obéir en tout ce qui ne serait point contraire à la loi de Dieu. On n'a jamais prétendu , au moins dans les siècles de l'Église les plus éclairés, qu'un particulier excommunié perdit la propriété de ses biens ou de ses esclaves, ou la puissance paternelle sur ses enfants. Jésus-Christ en établissant son Évangile n'a rien fait par force, mais tout par persuasion, suivant la remarque de saint Augustin ^ Il a dit que son royaume n'était pas de ce monde , et n'a pas voulu se donner seulement l'autorité d'arbitre. entre deux frères. Il a ordonné de rendre à César ce qui était à C^ar, quoique ce César fût Tibère, non-seulement païen, mais le plus méchant' de tous les hommes; en un mot, il est venu réformer le monde en convertissant les cœurs, sans rien changer dans l'ordre extérieur des choses humaines. Ses apôtres et leurs successeurs ont suivi le même plan, et ont toujours prêché aux particuliers d'obéir aux magistrats et aux princes , et aux esclaves d'être soumis à leurs maîtres, bons ou mauvais, chrétiens ou infidèles. Ce n'est qu'après plus de mille ans, vous Tavez vu, qu'on s'est avisé de former un nouveau système, et d'ériger le chef de l'Église en monarque souverain, supérieur à tous les souverains, même quant au temporel : car s'il a le pouvoir de les établir et de les dé-

* De vern reVg'. 16, n. 31. — Joan. XVIII, 36. — Luc. XII, 14. — ^ Petr. 11, 13, 18. — Rom, XÎII. 1, 2, etc.

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poser, en quelque cas et avec quelque formalité que ce soit, par puissance directe ou indirecte , s'il a , dis-je, ce poovwr, il faut le dire sans détour, il est seul véritablemeDl souverain, efpendant mille ans l'Église a ignoré ou négligé ses droits.

Grégoire VU se laissa encore entraîner à la prévention déjà reçue, que Dieu devait faire éclater sa justice en celte vie. De là vient que dans ses lettres il promet à ceux qui seront fidèles à saint Pierre la prospérité temporelle en attendant la vie éternelle, et menace les rebelles de la perte de l'une et de l'autre; jusque-là que dans la seconde sentence d'excommunication contA le roi Henri, adressant la parole à saint Pierre , il le prie d'ôter à ce prince la forée des armes et la victoire ' : « Afin, ajoute-t-il, de faire voir à tout le nionde que vous avez tout pouvoir au ciel et sur la terre. » H croyait sans doute que Dieu, qui connaissait la bonté de sa cause et la droiture de ses intentions , exaucerait sa prière; mais Dieu ne fait pas des mirades au gré des hommes, et il semble qu'il voulut confondre la témérité de cette proph^ie ; car quelques mois après il se donna une sanglante bataille où le roi Rodolphe fut tué , quoique le pape lui eût promis la victoire ; et le roi Henri, tout nmudit qu'il était, demeura victorieux. Ainsi la maxime que Grégoire supposait se touniait contre loi-même, et, à juger par les événements, on avait lieu de croire que sa conduite n'était pas agréable à Dieu. Loin de corriger le roi Henri , il ne fait que lui donner occasion de commettre de nouveaux crimes; il excite des guerres cruelles qui mettent en feu T Allemagne et ritalie; il attire un scbisme dans l'Église; on l'assiège lui-même dans Rome; il est obligé d'en sortir, et d'aller enfin en exil à Salerne.

Ne pouvait-on pas lui dire : Si vous disposez des prospérités temporelles , que ne les prenez-vous pour vous-

' Ilist. XXIII, n. i. ^

SUR L'fllSTOIRK ECCLlîlSÏASTlQUE. \hh

même? si vous n'en disposez |3as, pourquoi lespromeltezvous aux autres ? Choisissez entre les personnages d'apôtre ou de conquérant : le prennier n'a de grandeur et de puissance qu'intérieure et spirituelle, au d^rs ce n'est que faiblesse et que souffrance; le second a besoin de tout co qtti frappe les sens, des royaumes, des armées, des trésors pour les entretenir. Vous ne pouvez allier deux états si opposés, ni vous faire honneur des souffrances que vous attirent des entreprises mal concertées.

Jusqu'ici j'ai principalement considéré le relâchement de Tancienne discipline, et les autres tentations dont Dieu a permis que son Église fût attaquée depuis le sixième siècle jusqu'au douzième. Voyons maintenant les moyens par lesquels il l'a conservée, pour accomplir sa promesse d'être toujours avec elié, et de ne jamais permettre qu'iHIc succombât aux puissances de l'enfer.

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