IX. Puissance temporelle de l'Eglise
Léon IX et les papes qui entreprirent de réparer les ruines du dixième siècle et de remettre l'Église romaine dans son lustre voulurent aussi rétablir sa puissance temporelle, qu'ils fondaient premièrement sur la donation de
Constantin, puis sur celles de Pépin, de Chârlemagne, de Louis-le-Débonnaire et d'OUon '. Tout le monde sait aujourd'hui ce que c'est que la donation de Constantin, et sa fausseté est plus universellement reconnue que celle des décrétales dlsidore ^ ; mais du temps de ce^ papes la vérilé de cette pièce n'était pas révoquée en doute ; saint Bernard la supposait, quand il disait au pape Eugène ff (ju'il n'était pas seulement successeur de saint Pierre, mais de Constantin; » elle était connue et reçue dès le neuvième siècle, et à peine a-t-on commencé à s'en désabuser vers le milieu du quinzième. Les Grecs méme'ia recevciient, comme il purait dans Théodore Balsamon, qoi la rapporte tout entière, et prétend y fonder les prérogatives du siège de Constantinopie.
Godefroi de Viterbe , dans son abrégé d'histoire dédié au pape tJrbain III, parlant de la donation de Constantin, d^t que plusieurs estimaient que TÉgliso avait été plus sainte pendant les trois premiers siècles , mais que depuis elle était plus heureuse. Qui que ce soit qui ait avancé cette belle sentence, il avait des sentiments bien bas, et bien au-dessous non-seulemcnl de l'Évangile, mais de la philosophie humaine. Quiconque pense tant soit peu audessus du vulgaire voit aisément que le vrai bonheur de cette vie est dans la vertu et non pas dans les richesses; mais à qui croit TÉvangile, il n'est pas pennis d'en douter. Jésus- Christ s'en est expliqué assez clairement par son exemple et ses discours, puisque, étant maître de toutes les richesses et de toutes les grandeurs humaines, il les a souverainement méprisées, et n'a laissé pour toat partage en ce monde à ses disciples que la pauvreté et les souffrances. Or j'en reviens toujours à cette question : Si l'on a découvert dans le onzième siècle une sagesse inconnue
« IV, Co7i8id. 2. — » Hist. LI, n. 14. LXXIV, n. CO. pari. 16. 386. XXXIV, n. 2.
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auparavant, et si Léon IX et Grégoire VII étaient plus éclairés que saint Léon et saint Grégoire?
Ces grands papes n'avaient pas encore assez bien fouillé dans leurs archives pour y trouver la donation de Constantin; ils n'étaient ni princes souverains ni seigneurs temporels ; et toutefois ils ne se plaignaient pas que rien manquât à leur pouvoir, et n'avaient pas du temps de reste après leurs occupations spirituelles. Ils étaient persuadés de la distinction des deux puissances, que le pape Gelase a si bien exprimée quand il dit que les empereurs même sont soumis aux évéques dans Tordre de la religion, et que ^m l'ordre politique les évéques, même celui du premier siège, obéissent aux lois des empereurs.
Ce n'est pas qu'il ne soit permis aux ecclésiastiques' comme aux laïques de posséder toutes sortes d& biens temporels. Vous avez vu que dès les premiers temps, même sous les empereurs païens, les églises avalent des immei^bles, et que les évéques avaient en propriété toutes sortes de biens, même des esclaves; d'où il s'ensuit qu'ils ont pu aussi posséder des seigneuries depuis que, par la faiblesse (.les souverains et par la mauvaise politique^ les justices sont devenues patrimoniales, et la puissance publique laissée en propriété à des particuliers. Car sous l'empire romain on ne connai^sait rien de semblable, et personne n'était seigneur que le souverain; mais depuis que les seigneuries ont été attachées à certaines terres, en donnant ces terres à TÉglise on lui a donné les seigneuries, et les évéques sont devenus comtes, ducs et princes, conîme ils sont encore en Allemagne *. Ainsi, ce qui est le plus éloigné de l'instiLulion, les moines, que leur humilité avait mis au-dessous de tous les hommes, se sont trouvés avoir <ies sujets et des vassaux , et leurs abbés ont acquis le rang de seigneurs et de princes. Tous ces droits sont iégi-
* Gelas. Ep. 8. ad AnasLh. — Hisl. XXX, n. 31.
times , il n*est non plus permis de les contester à l'Église qu'aux laïques; et pour revenir à l'Église romaine, il serait très injuste de lui disputer la souveraineté de Rome et d'une grande partie de l'Italie, dont elle est en possession depuis tant de siècles, puisque la plupart des souverains n'ont pas de meilleur titre que la longue possession.
On eut donc raison de condamner Arnaud de Bresse, qui révoltait les Romains contre le pape, soutenant en général qu'il n'était permis au clergé de posséder ni seigneuries, ni terres, ni biens immeubles , et qu'il ne devait subsister que d'aumônes et d'offrandes volofftaires. J'avoue toutefois que j'aurais souhaité trouver dans les auteurs du temps d'Arnaud les raisons par lesquelles on réfutait ses erreurs; car les deux lettres de saint Bernard aux Romains sur ce sujet ne sont que des déclamations pathétiques où il n'entre point en preuve , et suppose le droit du pape incontestable. Aussi ne révoquait-il pas en doute la donation de Constantin , comme nous venons de voir ' . Cette pièce, reçue pour vraie, établissait le fait et le droit particuMer du pape ; et pour le droit du clergé en général, il était certain, comme je viens de le montrer. X. Inconvénients de la puissance temporelle.
Mais il fallait se souvenir de cette maxime si sage de l'Apôtre, que « ce qui est permis n'est pas toujours expédient , » et considérer comme les anciens que retendue de Tesprjt humain est trop bornée pour suffire à exercer en même temps la puissance spirituelle et la temporelle. 11 fallait du moins respecter la conduite des anciens » , et penser que si la donation de Constantin était vraie , saint Léon et saint Grégoire l'auraient connue et auraient eu de bonnes raisons pour ne s'en pas prévaloir, comme il est certain qu'ils ne l'ont pas fait. L'expérience de plus de
* Ep. 243, 244. — * l Cor. VI, 12.
six cent$ ans a fait voir combien leur conduite était sage ^ Des évoques, purement évoques, donnent peu de prise à la puissance séculière ; au lieu qu'elle a continuellement à démêler avec des évèques seigneurs. Ce n'était déjà que trop au gré des saints évèques d'avoir des biens temporels à gouverner ; nous voyons comme saint Chrysostome s'en plaignait, et saint Âmbroise se déchargea sur son frère Satyre du soin même de son patrimoine.
Quand l'Église a établi la règle de n'admettre aux ordres sacrés que ceux qui auront embrassé la continence % elle n'a pas seulement regardé la pureté convenable pour s'approcher continuellement des saints mystères; elle a voulu encore que ses principaux ministres fussent dégagés des soins que le mariage attire nécessairement, et qui font dire à saint Paul que l'homme marié est partagé entre Dieu et le monde. Or qu'est-^e que le soin d'une famille particulière, en comparaison du soin de tout un état? Qu'est-ce que la conduite d'une femme avec cinq ou six enfants et autant de domestiques , à proportion du gouvernement de cent mille sujets ?
Nous sommes naturellemait plus frappés des objets sensibles que des choses spirituelles '. Un prince est occupé à réprimer des crimes, à prévenir des séditions et des conspirations contre sa personne et son état. Il travaille à Je conserver et le défendre contre les ennemis du dehors et à profiter des occasions de l'agrandir. Pour cet effet il faut lever et entretenir des troupes, fortifier et munir des places, amasser des trésors pour fournir à tant de dépenses. Il faut avoir correspondance avec les princes voisins, négocier, faire des traités de commerce et d'alliance. Ces occupations paraissent à un politique sérieuses et grandes; les fonctions ecclésiastiques en comparaison. lui
» Synes. Bpisl. 57, 198. Ep. 121. — Hist. XXII, n. 45. — * Homil. 85. m Mallh. — » 1 Cor. VII, 33.
semblent petites, et presque des amusements d'enfants. Chanter dans une église, marcher en procession, pratiquer des cérémonies, faire un catéchisme, lui paraissent des occupations vulgaires, dont le premier venu serait capable. L'imporlaot selon lai et le solide est de maintenir sa puissance et d'affaiblir ses ennemis. Il regarde la prière, la lecture et la méditation de l'Écriture sainte comme ées occupations plus convenables à un moine qu'à un homnae délat, et il ne trouve jamais de ^emps à y donner'. Vous avez vu comme saint Bernard craignait pear le pape Eugène que l'accabjement des affaires ne Tempechat de faire les réflexions nécessaires sur se& devoirs et sur lui-même , et qu'il ne tombât enûn dans l'endurcissèment.
Peut-être croirez-vous qu'un évèque-prince se réservera les fonctions spirituelles, et se déchargera sar quelqae laïque du gouvernement de son état. Il s'en gardera bien, <le peur que c^ laigue ne devienne le véritable prince. Il abandonnera plat^ ^Weûtres le spirituel ; car il ne craint rien d'un prêtre,' d'un gçand-vicaire , d'un évéqne suffira— ganl. Il leur laissera volonti«*s l'étude de la théologie et iics canons, la prédication, le soin des âmes, dont il se fera tout au plus rendre un compte général ; mais il sera informé en détail de ses troupes, de ses places et de ses tinances. Il en chargera sous lui d'autres ecclésiastiques, à qui il se fiera plus qu'à des laïques , mais qui ne seront ecclésiastiques que pour la forme , et gens d'affaires en effet. Si vous en doutez, voyez oemment sont gouvernés les diocèses et lesjétats de ces prélats si poissants d'Allemagne et de Pologne. Vous verrez par cette -expérience que les anciens ét^ent bien sagos, et quel'alisince de ia puissance temporelle à la spiritoelie n'était avarniageuse ni à la relij;ion- ni à l'état.
' V ConsiJ. a.
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Pour la religion , il est évident qu'elle élait roieux soulenoe par- des évêques purement évèques et uniquenaenc occupés du spirituel , comme saint Ambroise et saint Augustin. Ils présidaient ordinairement aox assemblées des fidèles, offraient le saint sacrifice et raccompagnaient d'instruction ; ils étaient les prédicateurs et les théologiens de leurs églises. La parole de Dieu avait tout un autre poids dans leur bouche, soutenue par Taulorité de leur place et de leurs vertus, que dans la bouche de simples prêtres souvent étran^^ers ou mercenaires. La théologie était traitée plus sérieusement et plus noblement par ces pasteurs si occupés que par des docteurs oisifs, qui ne cherchaient . qu'à subtiliser et à renchérir les uns sur les autres par de nouvelles questions. Les Pères n'écrivaient de théologie qu'à mesure qu'il s'élevait des erreurs qu'on était obligé de combattre. Us entraient autant qu'il était possible dans le détail de l'inslruction des catéchuDièiies , de la conversion des pécheurs et de la conduite desj)ém)lents. Us étaient les arbitres charitables et les médi^ecrra de la paix entre toutes les personnes divisées; c'était à" eux que demandaient conseil. ceux qui voulaient avancer dans la piété, nous le voyons dans leurs lettres.
Il est vrai qu'il n'y avait que des biens spirituels à attendre de ces saints évèquds ; ils ne faisaient la fortune de personne, et c'était encore un grand avantage pour la religion. Ce n'est pas sans grande raison que Jésus-Christ, la sagesse même, a voulu naître pauvre et destitué de tous les biens qui attirent la cupidité des hommes; il fallait que ses disciples ne fussent attachés à lui que par îa force de la vérité et l'amour de la vertu. Il a voulu que ses disciples lui fussent semblables, et qu'il n'y eût autre attrait pour les suivre que le désir de devenir meilleurs et l'espérance des biens éternels. Quiconque croit q«e les biens temporels quels qu'ils soient, richesses, honneurs, puis-
sance, faveur des grands, sont des moyens propres à établir l'Évangile, il se trompe, je le dis hardiment, et n'a pas l'esprit do l'Évangile ; la raison en est évidente. Si en prèiliant la religion vous avez des richesses ou des honneurs à distribuer, vous ne pouvez discerner par quel motif on NOUS écoute ; si c'est pour devenir plus riche ou meilleur, vous courez hasard de ne faire que des hypocrites, ou plutôt il est presque sûr que vous n'en ferez point d'autres, puisque la plupart des hommes ne sont touchés que de l'intérêt temporel. Et ne dites point qu'il est bon de joindre l'un et l'autre, et d'attirer par toutes sortes de moyens les hommes dont on connaît la faiblesse. Jésus-Christ la connaissait mieux que nous, et n'a jamais employé de tels moyens. C'est donc une illusion de l'amour-propre ; c'est que les ministres de l'Évangile sont bien aises de jouir en attendant de ces richesses et de ces honneurs, dont ils prétendent se servir pour gagner des âmes. •
Revenons aux évéques, et concluons que ce n'est qu'ignorance et grossièreté qui leur a fait croire que les seigneuries unies à leurs sièges étaient utiles pour soutenir la religion. Je ne vois qye l'Église romaine où l'on peut trouver une raison singulière d'unir les deux puissances. Tant que l'empire romain a subsisté, il renfermait dans sa vaste étendue presque toute la chrétienté; mais depuis que l'Europe est divisée entre plusieurs princes indépendants les uns des autres , si le pape eut été sujet de Tun d'eux, il eût été à craindre que les autres n'eussent eu peine à le reconnaître pour père commun , et que les schismes n'eussent été fréquents. On peut donc croire que c'est par un effet particulier de la Providence que le pape s'est trouvé indépendant et maître d'un état assez puissant pour n'être pas aisément opprimé par les autres souverains , afin qu'il fût plus libre dans l'exercice de sa puissance spirituelle, et qu'il pût contenir plus facilement tous
les autres évoques dans leur devoir. C'était la pensée d'un grand évêque de noire temps.
Mais, en général, si l'union des deux puissances était utile à la religion , ce devrait être pour établir et maintenir les bonnes mœurs, qui sont le fruit de la doctrine chrétienne. Car Jésus-Christ n'est pas venu seulement nous enseigner des vérités spéculatives ; il est venu , comme dit saint Paul, « se purifier un peuple qui lui fût agréable et appliqué aux bonnes œuvres. » Si c'est le but de la vraie politique et le premier devoir des princes chrétiens, à plus forte raison c'est celui des ecclésiastiques, dont la profession est de sanctifier les autres. C'est à ceux qui ont voyagé chez les princes ecclésiastiques à nous dire ce qui en est ; si l'on y voit moins do vices scandaleux , si l'on y commet moins de crimes, s'il y a plus de sûreté sur les chemins et de fidélité dans le commerce ; en un mot, si leurs sujets se distinguent par la pureté de leurs mœurs de ceux des princes séculiers.
Je n'ai pas même ouï dire que les états des ecclésiastiques soient plus heureux que les autres pour le temporel ; au contraire, comme ce n'est pas la profession de cefv princes d'être guerriers, leurs peuples sont plus exposés aux insultes des ennemis du dehors. Ces états n'étant point héréclitaires, les parents et les ministres du prince ne songent qu'à profiter du présent, souvent aux dépens du peuple, sans étendre leurs soins à Tutilité publique pour multiplier les habitants, cultiver les terres, favoriser l'industrie, faciliter le commerce, faire fleurir les arts, attirer dans l'état l'abondance et les commodités de la vie. Ces grandes vues conviennent mieux à des républiques, ou à des princes qui considèrent leur postérité.
Nous n'avons point vu chez les Grecs d'évêques-seigneurs, parceque malgré l'afraiblissemenl de leur empire ils ont toujours conservé la tradition des lois romaines et
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les maximes de la bonne antiquité, suivant lesquelles toute la puissance publique résidait dans le souverain, et n'était communiquée aux particuliers qne par les magistratures et les charges, mais ne leur était jamais abandonnée en propriété; aussi tes Grecs étaient-ils fort scandalisés de voir nos évéques posséder des seigneuries, et, pour les défendre , lever des troupes , les conduire en personne et porter les armes. On d'eux disait que « le pape n'était pas un évèque, mais un empereur ». » Ce que je dis des évoques grecs se doit entendre aussi des Syriens et des aulres Orientaux , avant qu'ils fussent sous la domination des musulmans; car depuis ils ont été plutôt esclaves que soigneurs.