‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 35 sur 88 · XI. Légats · texte numérisé non relu

XI. Légats

La puissance spirituelle du pape s'étant tellement étendue par les conséquences tirées des fausses décrétales , il fut obligé de commettre à d'autres ses pouvoirs; car il était impossible qu'il allât partout, ni qu'il fît venir à lui tout le monde. De là vinrent les légations si fréquentes depuis le onzième siècle. Or les légats étaient de deux sortes : des évéques ou des abbés du pays , ou des cardinaux eavoyés de Rûme. Les légats pris sur les lieux étaient encore différents, les uns établis par commission particulière du pape, les autres par la prérogative de leur siège ; et ceux-ci se disaient légats-nés, comme les archevêques de Mayence et de Cantorbéry. Les légats venus de Rome se nommaient légats a laiere , pour marquer que le pape les avait envoyés d'auprès de sa personne ; et cette expression était tirée du concile de Sardique.

Les légats-nés ne souffraient pas volontiers que le pape en commît d'autres au préjudice de leurs privilèges; mais le pape avait plus de confiance en ceux qu'il avait choisis qu'on des prélats qu'il connaissait peu ou qui ne lui con-

» CiiR. Cas^s. IV, 116.

SUR L'HistromE weehÉsiksnQVE. 199

venaient pas. Or, entre ceux qu'il choisisBait, les plus favorables étaient ceux qu'il prenait sur les lieux, parceqii'iis étaient pins capables de juger et d'ordonner avec connaissance de cause que des étrangers veaus de loin. Aussi avez-vous vu avec quelle instance Ives de Chartres ^ priait les papes de ne point envoyer de ces légal» étrangers; on n'en recevait point, en Angleterre non plus qu'en France, qui n'eussent été demandés par le roi. Les évoques souffraient avec peine de se voir présider par des évéques étrangers , encore moins par un prêtre 00 un diacre cardinal , sous prétexte qu'il était légat ; car jusque-là tous les évéques avaient rang avant les cardinaux qui ne Tétaient pas.

Mais ce qui rendait les légats a îatere plus odieux , c'étaient le faste , le luxe, l'avarice. Ils ne vovageatent ni à leui's dépens, ni à ceux. du pape, mais du pays où ils étaient envoyés, et marchaient à grand train, c'est-à-dire avec une suite au moins de vingt-cinq chevaux ; car c'est à quoi le troisième concile de Latran les avait réduits. Partout où ils passaient, ils se faisaient défrayer magnifiquement par les évéques et les abbé», jusque-là que tes monastères étaient quelquefois réduits à vendre les vases sacrés de leurs églises pour fournir à de telles dépenses. Vous en avez vu des plaintes. Ce n'est pas tout : il fallait encore leur faire des présents ; ils en vecevaienl des princes à qui ils étaient adressés, et souvent des parties auxquelles lis rendaient justice ; du moins les expéditions n'étaient pas gratuites. Enfin les légationa étateat des mines d*or pour les cardinaux, et ils en revenaient d'ordinaire chargés de richesses 2. Vous avez vu ce qu'en dit saint Bernard , avec quelle admiration il parle d'un légat désintéressé.

Le fruit le plus ordinaire de la légation était iin concile

« Ives. Ep. 109. — Ifist. LXVII, n. U. — RocerHoved. 476 — a IV Cons»d.-3, 4, 5.

200 QUATRIKME DISCOURS

que le légat convoquait au lieu et au temps qu'il jugeait à propos. 11 y présidait , y décidait les affaires qui se pré- 'sentaient, et y publiait quelques règlements de discipline, avec Tapprobation desévèques, qui le plus souvent ne faisaient qu*applaudir, car il né parait pas qu'il y eût grande délibération. Ainsi s'aboliren( insensiblement les conciles provinciaux, que chaque métropolitain devait tenir tous les ans, suivant les canons; la dignité des archevêques, offusquée par celle des légats , dégénéra en titres et en cérémonies, comme d'avoir un pallium el faire porter une croix devant eux; mais ils n'eurent plus d'autorité sur leurs suiïragants, et on ne vit plus que des conciles de légats. Or, pour le dire en passant, je ne doute point que les fréquentes légations n'aient été la source du rang distingué qu'ont tenu depuis les cardinaux de l'Église romaine, car chaque église avait les siens, c'est-à-dire des prêtres et des diacres attachés à certains titres. Biais comme on voyait dans ces conciles les cardinaux légats au-dessus non-seulement des évéques , mais des archevêques , des primats, des patriarches, on s'accoutuma à joindre au titre de cardinal l'idée d'une dignité qui ne cédait qu'à celle du pape. L'habit de cérémonie des cardinaux confirme celte pensée ; la chape et le chapeau étaient Thabit de voyage qui convenait aux légats ; le rouge était la couleur du pape, et c'était pour le mieux représenter que les légats la portaient, selon la remarque d'un historien grec *. Voilà cependant un des plus grands changements qu'ait soufferts la discipline de l'Église, la cessation des conciles provinciaux et la diminution de l'autorité des métropolitains. Ce bel ordre, si sagement établi dès la naissance de l'Église et si utilement pratiqué pendant huit ou dix siècles, devait-il donc être renversé sans délibération, sans examen , sans connaissance de cause ? Mais quelle raison

* Georg. Acropol. n. 17.

SUR L'HfSTOlRE K€K;LÉSIAST1QL£. 7.01

«D aurait-on pu alléguer? Des légats étrangers qui ne savaient ni les mœurs ni la langue du pays, et qui n'y séjournaient qu'en passant, étaient-ils plus propres que les pasteurs ordinaires à y juger les différends et y rétablir la 'discipline ? Et quand ils avaient publié de beaux règlements dans un concile , pouvaient-ils s'assurer qu'ils seraient observés après leur déport, si les évèqoes n'y tenaient la main ? Concluons que, sur cet article comme sur les autres, l'ancienne discipline n'a pas été changée pour en établir une meilleure. Aussi -ne voyons-nous pas que pendant ces fréquentes légations la religion ait été plus ilorissante.

Les évèques et les métropolitains ignoraient tellement leurs droits qu'ils recherchaient avec empressement les pouvoirs des légats , ne considérant pas l'avantage d'une autorité moindre , mais propre et indépendante , sur une plus étendue , mais empruntée et précaire. Il semblait •qu'ils ne pussent plus rien par eux-mêmes si l'autorité du pape ne les soutenait, et le pape leur accordait volontiers «es grâces dont ils auraient pu se passer, et qui étendaient toujours son pouvoir. Il en est de même à proportion de l'usage si fréquent alors de faire con6rmer par le pape les conventions faites entre les églises et les donations à leur proût , comme si ces actes eussent été moins valides sans la confirmation. On prend droit par les grâces demandées sans nécessité, et on s'en fait des titres pour les rendre nécessaires.

XIL Subventions pécuniaires.

Les papes furent souvent obligés de quitter Rome depuis ie onzième siècle, soit par les révoltes des Romains, qui ne pouvaient s'accoutumer à les reconnaître pour seigneurs, soit par les schismes des antipapes. Us résidaient -dans les villes voisines, comme à Orviette, à Viterbe, à Anagni , et toute leur cour les y suivait; ce qu'il est né-

202 QlIATftlÈME ]>fô€aURS

cessaire d'observer, pour ne pas coofondce la ville et la cour de Rome. Op je ne vois point qu'avant ee temps on parlât de cour pour sigiûâei: la suite du pape ou d'ua autre évèque; ce nom eûi paru trop profane. Quelquefois le» papes ne pouvaient mêoie pa&demeureff ea Italie, el alors ils se réittgiaieni en France , comme fixent Innocent II et Alexandre UI ; car jamais les papes persécutés n'ont trouvé d'asile plus assuré. Et comme en cette espèce d'eiûl ils nejouissaieat pas de Leurs revenus, ils étaient obligés à subsister par la libéralité de» rois ou par les eonlribution» volontaires du clergé '. Noos le vojreiis entre autres par le sermon d'Arnoul de Lisieux à l'ouverture du concile de Tours en 4463. Ainsi coramencèsent les subsides d'argent que les papes demandèrent souvent ensuite aux princes et aux égiises , soit pour soutenii* leurs guerres , soit pour d'autres 'causes , et qui , ayant cmnmencé par des secoues charitables, dégénérèrent en essaotions forcées. Quelle différence de cette conduite à celle- de saint Grégoire *, qui répandait tant d'aomôoes dans les provinces ; du pape saint Denis, qui assistait jtisqu'en Cappodece les- égiises affli^ gées; et, pour remonter plus haut ,. du. pape saint Soter, à qui saint- Denis de Corinthe rend un si glorieux témoignai^ de» libéralités qu'il exerçait envers les égtises de Grèee ! On avait bien oublié la noble indépendance de la pauvreté' cbfétienne, et cette maxime du Sauveur ' : « Qu'on est plu& heureux de dmmer que de recevoir. »

XIII. Qu*il faut dire la vérité tout entière. Il est trisle, je le sens bien, de relever ces faits peu édifiants, et je crain» que ceux qui ont plus de piété cyue de lumière n'en prennent occasion de scandale. Ils diront pettt-étre que dans l'histoire il fallait dissimuler ces Saits-, ou qu'après les avoir rapportés il ne fallait pas les relever

' flist. LXX. n. 63. — » Basil Kp. 520. — Euseb. IV. — ffisl. 23. — ' Ilist. III, n. C8. — Act. XX, 3ô.

SLH L'HISTOIRE ECCLtlSIASTlQUi:. 2v>l

dans un discours. Mais le fondement de Thistoire est la vérilé, et ce n*est pas la rapporter fidèlement que d'en supprimer une partie. Un portrait flatté n'est point ressen>blant. Tels sont d'ordinaire les panégyriques , où l'on fait paraître un homme louable en ne relevant que ses bonnes <}ualilés : artifice grossier qui révolte les gens sensés, et leur fait faire plus d'attention sur les défauts qu'on leur •cache avec tant de soin ; c'est une espèce de mensonge que de ne dire ainsi la vérité qu'à demi. Personne n'est ebli*{é d'écrire l'histoire, mais quiconque l'entreprend s'engage à dire la vérité tout entière *. Monsieur deSponde, évêque^ de Pamiers, après a voir donne de grandes louanges à l'hisrtorien Guichardin, ajoute que si quelquefois il censure vivement les princes ou les autres dont il parle*, c'est )a iaute des coupables et non de l'historien. Il serait lui-même plus répréhensible s'il dissimulait les mauvaises actions •qui peuvent rendre les autres plus sages et les détourner d'en commettre de pareilles, du moins par la honte, sui- 'vaut cette parole de l'Ëvangile * : a Rien n'est si caché qui ne soit un jour découvert. »

C'est l'exemple que nous donnent les historiens sacrés. Moïse ne dissimule ni les crimes de son peuple ni «es propres fautes; David a voulu que son péché fût écrit avec toutes ses circonstances, et dans le nouveau Testament tous les évangélistes ont eu soin de représenter la chute de saint Pierre. La sincérité est le fond de la vraie religion , •elle n'a besoin ni de politique humaine ni d'aucun artifice. <Commc Dieu permet les maux qu'il pourrait empêcher, paroequ'il sait en tirer du bien potir les élus, nous devons croire qu'il fera tourner à notre profit la connaissance des désordres qu'il a soufferts dans son Église. Si ces désordres avaient tellement cessé qu'il n'en restât plus de 'vestiges, peut-être pourrait-on les laisser ensevelir dans

• Annal, ecclcs. an. 16'>4, n. 8. — * Mxmi. X. 25.

un éternel oubli; mais nous n'en voyons que trop les suites funestes. Les hérésies qui déchirent l'Église depuis deux cents ans , l'ignorance et la superstition qui régnent en quelques pays catholiques, la corruption de la morale par de nouvelles maximes, en sont des effets trop sensibles. Et n'est-il pas utile de connaître d'où sont venus de si grands maux?

Quand même nous voudrions abolir la mémoire de ces anciens désordres, il nous serait impossible, à moins quB de supprimer tous les livres et les autres monuments qui ' nous restent des six ou sept derniers siècles. Et qui pourrait exécuter un tel dessein ? Si les catholiques s*y accordaient, les hérétiques en conyiendraient-ils? ne seraient-ils pas au "contraire d'autant plus attentifs à conserver ces pièces qu'elles nous seraient plus odieuses? Puis donc qu'il est impossible que ces faits tombent dans l'oubli , ne vaut-il pas mieux qu'ils soient rapportés fidèlem.cnt , sincèrement et simplement, sans aucune qualification, par des écrivains catholiques, que d'être abandonnés à la passion des protestants, qui les exagèrent, les altèrent et les enveniment ? N'est-il pas utile de montrer aux bonnes âmes le milieu raisonnable entre les emportements et les excès de quelques auteurs modernes? Le pape n'est pas l'Antéchrist, à Dieu ne plaise! mais il n'est pas impeccable, ni monarque absolu dans l'Église pour le temporel et pour le spirituel. Les vœux monastiques ne sont pas sortis de la boutique de Satan ; mais les moines se sont relâchés de temps en temps, et ont souvent abusé de leurs richesses et de leurs privilèges. L'Église a le pouvoir de donner des indulgences, mais les pénitences canoniques étaient plus salutaires. Les théologiens scolastiques ne sont pas des sophistes méprisables ; ils ont conservé la tradition de la saine doctrine; mais il ne faut pas les admirer aveuglément, ni les préférer aux Pères de l'Kglise. Peut-être (car

qui sait les desseins de Dieu et qui est entré dans son conseil ?), peut-être a-t-il permis ces désordres dans son Église pour apprendre aux hommes par leur propre expérience à suivre à la lettre ses préceptes, et à ne pas vouloir maintenir sa religion par les maximes d'une politique mondaine. Vous (broyez que la richesse jointe à la vertu vous rendra plus - heureux ; vous verrez la difficulté de conserver la vertu avec la richesse. Vous croyez que le sacerdoce aura plus (V autorité étant soutenu par la puissance temporelle , et vous perdrez la vraie autorité, qui consiste dans l'estime et la confiance. Vous croyez vous rendre terribles et vous faire obéir ponctuellement en prodiguant les censures, et par là vous les rendrez méprisables et inutiles. Instruisezvoua au moins par les faits, et profitez des fautes de vos pères.

Deux sortes de personnes trouvent mauvais que l'on rapporte ces faits, désavantageux à l'Église. Les premiers sont des politiques profanes qui , ne connaissant point la vraie religion, la confondent avec les fausses, et la regardent comme une invention humaine pour contenir le vulgaire dans son devoir, et craignent tout ce qui pourrait en diminuer le respect dans l'esprit du peuple, c'est^-dire, selon eux , le désabuser. Je ne dispute point contre ces politiques , il faudrait commencer par les instruire et les convertir ; mais je crois devoir satisfaire , s'il est possible, les gens de bien scrupuleux qui par un zèle peu éclairé lo.Tibent dans le même inconvénient de trembler lorsqu'il n'y a pas sujet de craindre. Que craignez- vous? leur dirais-je; est-ce de connaître la vérité? Vous aimez donc à demeurer dans l'erreur ou du moins dans l'ignorance ; et pouvez-vous y demeurer en sûreté, vous qui devez instruire les autres? car je parle aux ecclésiastiques, à qui il convient principalement de savoir l'histoire de la religion. Peut-on encore, dans la lumière de notre siècle, soi/tenir la

donation de Constantin et les décrétales d'Isidore ? Et si

ceà pièces sont iosoutenables , peut-on en approuver les-

conséquences?

Reconnaissons donc de bonne féi que Grégoire VH et Innocent III , trompés par ces pièces et par les mauvais raisonnements des théologiens de leur temps , ont poussé trop loin leur autorité et l'ont rendue odieuse à force de rétendre , et ne prétendons pas soutenir des excès dont nous voyons les causes et les funestes effets; car enfin , (fuoi qu'on puisse dire, il est évident que les premiers siècles nous fournissent un plus grand nombre de saints IKipes que les derniers » et que les mœurs et la discipline de l'église romaine étaient bien plus pures. Or, il n*est pas croyable que les papes n'aient commencé à connaître leurs droits et à exercer leur puissance dans toute son étendue que depuis que leur vie a été moins édifiante et leur troupeau particulier moins réglé. Cette réflexion fournit un préjugé fâcheux contre les nouvelles maximes. XIV. Rigueur contre les hérétiques.

De tous les changements de discipline, je n'en vois point qui ait plus décrié l'Église que la rigueur exercée contre les hérétiques et les autres excommuniés '. Vous avez vu comme Sévère Suipice blâme les deux évèques Idace et Ilhacô de s'être adressés aux juges séculiers pour faire chasser des villes les priscillianistes , et traite de honteuses les poursuites qu'ils fuient contre eux auprès de l'empereur Gratien. On fut bien plus indigné quand on les vit suivre les coupables à Trêves en qualité d'accusateurs. Sainl Martin pressait Ilhnce de se désister, et priait l'empereur Maxime d'épargner le sang des hérétiques ; mais quand ils eurent été exécutés à mort, saint Ambroise et saint Martin ne communiquèrent plus avec Ithace ni avec les évèques qui demeuraient dans sa communion, quoiqu'ils

* flisL XVII, B. 58. — SOLP. Hiil. XII.

SUR L'IlfSTOfltE ECCLÉSIASTIQUE. Î07

fvssent protégés par i*efnperear » , et l*évè(|ue Théognoste rendit publiquement une flentenoe contre en. Enfin siaist Martin se reprocha toute sa vie d'avoir communiqué en passant avec ces ithaciens pour sauver la vie à des innocents ; tant il paraissait horrible que des évêques eussent trempé dans la mort de ces hérétiques , quoique leur scde fût une branche de Thérésie détestable des manichéens.

Les donatistes , et particulièreonent leurs circoncellions, «terraient contre les catholiques des cruautés inouïes , et toutefois voici comme saint Augustin écrit à Donat, pro- <x>nsul d'Afrique, son ami, chargé d'exécuter contre eux les iois impériales : a Quand vous jugez les causes de l'Église, quelque atroces que soient les injures qu'elle a souffertes, nous vous prions d'oublier que vous avez le pouvoir d'ôter la vie * ; ne méprisez pas cette prière que nous vous faisons pour ceux dont nous demandons -à Dieu la correction. Outre q«e nous ne ^veas jamais nous écarter de notre résolutien de vaincre le mal par le bien ', considérez qu'il n'y a qne ies ecdésia^tiques qui prennent soin de porter devant vous les causes de l'ÉgKse ; de sorte que si vous punissez de mort les coupables, vous nous ôterez la liberté de fioo:s plaindre , et ils se déchaîneront plus hardiment centre nous , nous voyant réduits à la nécessité de nous laisser ôter la vie, plutôt que de la leur faire perdre par vos jugetoenis. » U finit sa lettre par ces paroles remarquables : « Quelque grand que soit le mal qu'on veut faire quitter et le bien qu'on veut faire embrasser, c'est un travail plus «méreux qu^ulile ^'y «omtralndre au Heu (Tinstruire. d

Saint Augustin ^ écrivit de même, quelques années après, au comte MarceUin en £ivenr des donattstes, qui avaient tué un prêtre d'Hippone et mutilé un autre. Il le conjure

.« HiêL XVIII, m. 29, aO, 89. — » SfMt. 100. oZ. 127. — 3 HiM. XXII, n. 18. — ♦ Bpisl. 133. al. 169*. - Hisl. XXII, n. 47..

210 QUATRIÈME WSCOTJRS

A Végard des hérétîqwes, ceax qui forent découverts à Orléans et convaincus en présence du roi Robert* furent brûlés aussitôt ; et si les évêqoes ne poursuivirent pas lewr mort , du moins il ne parait pas qu'ils s'y opposasseat. Mais les bogomiles manichéens, comme ceux-ci, que Tempereur Alexis Comnène découvrit à Constantinople, fnrenft condamnés au feu par le' clergé et le patriarche même. Ce fut la peine ordinaire de ces hérétiques nommés cathares*, patarins, albigeois, et de plusieurs autres noms, suivarit les pays, mais tous manichéens, fis avaient élé condamnés à mort dès le quatrième sièdle par l'empereur Théodose, ensuite par l'empereur Justin , et leurs abominations le méritaient bien; mais ce n'était pas aux ecclésiastiques à en poursuivre l'exécution'. Aussi voyons-nous que te coitHle de Latran, sous Alexandre lU*, reconnaît que l'Église rejette les exécutions sauvantes, quoiqu'elle souffre d'être aidée par les lois des princes chrétiens pour réprimer les hérétiques ; la maxime a toujours été constante.

Mais dans la pratique on ne l'a pas toujours suivie. Quand le pape Innocent Hï * écrivait au roi Philippe-Ao guste d'employer ses armes contre les Albigeois' et quand il faisait prêcher en France la croisade contre eux , était-ce rejeter les exécutions sanglantes ? Je parlerai des croisades en général dans un autre discours ; je ne parle ici que de la poursuite des hérétiques, et j'avoue que je ne puis accorder la conduite des ecclésiastiques du treizième siècte avec celle des saints du quatrième ^. Quand je vois les évoques et les abbés de Cîteaux à la tête de ces armées qui faisaient un si grand carnage des hérétiques , comme à h» prise de Béziers ; quand je -vois l'abbé de Cîteaux désirer

« Hist. LVIII, n. 53. LXVI, n. 10. — » L. 9. C. TA. tle hfrr. 7. U. — 3 Hist. XVIII, n. 9. XXXr, n. 59. — 4 Can. 27.— Hist. XXXJII, "j,^" "^ ^ ^^' ^''''*- ^204, Ti. €5. — mtt. LXXVl, n 47. - « IJisl.

SUR L'ItiSTOlRË ECCLÉSIASTIQUE. 211

la mort des héi éliques dé Minerbe , quoiqu'il n'osât les y condamner ouvertement y parcequ'ii était moine et prêtre , et les croisé» brûler ces malbeureux avec grande joie, comme dit le moioe de Vaux-Seruai en^ plusieurs endroits- (k son histoire , en tout cela je ne reconnais plus Tesprit de l'Église.

Si l'on n'épargnait pas la vie des hérétique», il ne faut pas s'étonner qu'on leur ôtât leurs bien& Aussi avez-vous vu que Grégoire VU » offrait à Suénon, roi de Danemark^ une province très riche , occupée par des hérétiques pour être le partage d'ua do ses fils, comme si l'hérésie était un titre légitime de conquête. Depuis, les canonistes ont établi en maxime que les hérétiques n'ont droit de rien posséder, se fondant sur quelques passages de saint Augustin rapportés par Gratien ^ Mais ils ont éteadu a lou» les hérétiques et à tous leurs biens ce que saint Augustin ne dit que des donatistes , des amendes pécuniaires décernées contre e\ix, et des biens d'églises qu'on les avait obligés à rendre. Laissez les réflexions de Gratien, les sommaires et les gloses modernes, et lisez les textes originaux ^ ; vous verrez qu'ils ne respirent que douceur et charité, et qu'il De s'agit que de restitutions justes et de peines médicinales pour la conversion des hérétiques.

Quand saint Grégoire de Nazianze fut appelé à Constantinople, quoiqu'il pût se prévaloir de toute la puissance de Tempereur Théodose, il ne s'appuya que sur la patience chrétienne ; il ne sollicita point les magistrats pour faire exécuter contre les hérétiques les lois qu'ils méprisaient. Loin de faire confisquer leurs biens, il ne voulut pas faire la moindre démarche pour les obliger à la restitution des revenus immenses de son église, qu'ils pillaient depuis

I II £p. 51. — Bist. LXII, n. 19. — Dist. VITI, 1, 23, q. 7. — » Auo. in Joan. Iraet. 6. in fine; ad Viiuxnt. ep. 98. al. 48, ad Conif. ep, 185. al. 50. - » Hisl. XXIII, 3». XVIU, n. 6^, 62.

Ttit QUATRIÈME DISCOURS

quarante ans. 11 pardonna généreusement à un assassin venu jusque dans sa chambre pour le tuer. 11 souffrit d!ètre poursuivi à coups de pierres jusque dans Téglise ' , et répondit à un ami qui en était indigné : a II est bon de faire punir les coupables pour la correction des autres , mais il est meilleur et plus divin de souffrir. » Ces nobles sentiments étaient oubliés au douzième siècle, où Pierre de OUes, écrivant à saint Thomas de Cantorbéry * , disait que la patience seule était le partage de la primitive Église persécutée par les ennemis du dehors. « Mais à présent, ajoute~t-il, qu'elle est venue en âge mûr, elle doit corriger ses enfants. » Comme si TÉglise n'avait pas été dans sa force sous le grand Théodose, ou n'avait souffert que par faiblesse les persécutions des païens et des hérétiques. XV. Changements dans la pénitence.

Je finis ces tristes réflexions par le changement introduit dans les pénitences. On tourna les pénitences publiques en supplices et en peines temporelles. J'appelle supplices ces spectacles affreux que Ton donnait au public, faisant paraître le pénitent nu jusqu'à la ceinture, avec la corde au cou et des verges à la main . dont il se faisait fustiger par le clergé, comme on fit entre autres à Raimond-le-Vieux, comte de Toulouse'. Je ne doute point que ce ne soit l'origine des amendes honorables reçues depuis plusieurs siècles dans les tribunaux séculiers, mais inconnues à toute l'antiquité ; et c'est aussi la source de ces confréries de pénitents établis en quelques provinces, pénitents seulement de nom pour la plupart \ Ces pénitences étaient plus spécieuses que sérieuses; ce n'étaient pas des preuves de la conversion sincère du pécheur, ce n'étaient souvent que des effets de la crainte de perdre ces biens temporels. Le comte de Toulouse craignait la croisade

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