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croisés étaient si peu éclairés , qu ils ne voyaient pas les dangereuses conséquences que Ton pouvait tirer contre eux-mêmes de cette fausse maxime. Le pope Innocent lU ■ fit d'abord louis ses efTorts pour détourner les croisés de cette entreprise; il leur représenta qu'ils avaient pris les armes contre les infidèles et non contre les chrétiens, et que ce n'était pas à eux de venger les injures foites à l'empereur Isaac ni à son fils Alexis. Aux remontrances il joignit les censures, et les croisés furent excommuniés pour ce sujet.
Mais eo6n il fut ébloui par le soccés, et, voyant les Latins maîtres de Constantinople* comme par miracle, il crut que Dieu s'était déclaré pour eux. Deux raisons spô» cieuses lui imposèrent : la facilké de secourir la terre sainte, et l'espérance de réunir les Grecs à l'Église romaine. On disait d'un côté : « Ce sont les Grecs qui jusqu'ici oat le plus nui au bon succès des croisades par leurs perfidies et leurs trahisons; quand nous serons maîtres de leur empire , le chemin de la terre sainte aéra facile et assiarè, et nous irons à son secours de proche en proche. 9 D'ail* leurs on disait : « Ce ^nt des schismatiques obstinés, des enfants de l'Église révoltés contre elle depuis plusieius siècles, qui méritent d'être châtiés. Si la crainte de nos armes les ramène à leur devoir, à la bonne heure ; sinon il faut les exterminer, et repeupler le pays de catholiques. » Mais on se trompa dans l'un et dans l'autre de ces raison-* nements ; la conquête Ide Constantinople attira la perte de la terre sainte et rendit le schisme des Grecs irréconci** liable; c'est ce qu'il faut expliquer.
Premièrement, la conservation de Constantinople devint un nouvel objet de croisade, et partagea les forces des pèlerins, déjà trop petites pour soutenir la guerre en Syrie,
» HUl, LXXV, ». 61. — G€8t. Jnno.y 89. — » Hist. LXXVI, n. 13. — GeH , n. 94.
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surtout depuis ia perte de Jérusalem. Gependaut les crcMsés allaient plus volontiers en Romanie, attirés par la proximité et la bonté du pays ; ils y couraient en foule, el on vit bientét de nouveaux états outre Tempire, un royaume !
de Thessaionique, une principauté d'Aefaaïe. On y trouva aussi de nouveaux ennemis à combattre outre les Grecs, des Bulgares, des Valaques, des Comains, des Hongrois. Ainsi les Latins établis en Romanie avaient assez à faire ckez eux sans songer à la terre sainte. Ils criaient coBtinueilement au secours, et attiraient tout ce qu'ils pouvaient !
de croisés. Mais, malgré tous leurs efforts, la conquête de I
Gonstantinople fot encore plus fragile que celle de Jérusalem; les Latins ne la gardèrent pas soixante ans, et, J pour comble de malheur, cette conquête et les guerres I qu'elle attira ébranlèrent tellement l'empire grec, qu'elles < donnèrent occa^on aux Turcs de le renverser entièrement ' deux cents ans après. Quant au schisme des Grecs, cette { conquête, loin de l'éteindre, acheva de le rendre irréconciliable, comme je crois-^uvoir le montrer ailleurs. VL Cfoimâes mfdtipliées.
L'indulgence de la croisade, ayant été étendue à la conservation de TemfHre de Romanie contre les Grecs scfii^ matiques, fat bientôt appliquée à toutes les guerres <:|Ui paraissaient importantes à la religion. Les papes donnèrent la même indulgence aux Espagnols qui combattaient les Maures et aux étrangers qui venaient à leur recours; et en effet c'était toujours délivrer les chrétiens de ta domination des infidèles, et diminuer la puissance de ces derniers. De là vinrent les grandes conquêtes de Jacques, roi d'Aragon, et de saint Ferdinand, roi de Castille, lellemeni continuées par leurs successeurs qu'ils ont enfin diassé les Maures de toute l'Espagne. En même temps on prêdiait la croisade en Allemagne contre les païens de Prusse, df Livonie et des pays voisins, tant pour les emi)êcber d'in-
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quiéter les nouveaux chrétiens que pour les engager à se convertir eux-mêmes. Un autre objet de la croisade étaient les hérétiques ^ comme les Albigeois en France, les Stadiogues en Allemagne et les autres; enfin on la prêchait contre les princes excommuniés et rebelles à l'Église, comme Tempereur Frédéric II et son fils Mainfroi. Et parceque les papes traitaient d'ennemis de TËglise tous ceux avec lesquels ils avaient quelque différend, même pour les intérêts temporels, ils publiaient aussi contre eux la croisade, qui était leur dernière ressource contre les puissances qui leur résistaient.
Or ces croisades en si grand nombre se nuisaient l'une à l'autre; les croisés, divisés en tant de corps différents, ne pouvaient faire de grands exploits, et ce fut la principale cause de la perte de la terre sainte. Les Espagnols ou les Allemands aimaient mieux gagner l'indulgence sans sortir de chez eux ; les papes avaient plus à cœur la conservation de leur état temporel en Italie que celle du royaume de Jérusalem, et la destruction de Frédéric et de Mainfroi que celle des sultans d'Egypte et de Syrie. Ainsi les secours qu'attendaient les chrétiens d'Orient étatbnt détournés ou relardés, et la multitude des croisades fit avorter l'entreprise qui en avait été l'unique objet. Les croisades si multipliées tournèrent à mépris; on ne s'em* pressait plus à écouter ceux qui les prêchaient, et pour leur attirer des auditeurs il fallut promettre à quiconque assisterait à leurs sermons des indulgences de, quelques jours ou de quelques années.
L'extension de l'indulgence plénière nuisit encore à la croisade. D'abord on ne raccordait qu'à ceux qui prenaient les armes et marchaient en personne à la terre sainte ; ensuite on ne crut pas en devoir priver ceux qui. ne pouvant faire eux-mêmes le senice, contribuaient au succès
' i/i>/. LXXX, n. 48.
i de Tentreprise, les vieillards, les infirmes, les femmes qui
I donnaient de leurs biens pour la subsistance des croisés.
f On rétendit à tous ceux qui contribuaient aux frais de la
I guerre sainte à proportion de la somnie qu'ils donnaient,
soit de leur vivant, soit par testament; les croisés qui ne pouvaient accomplir leur vœu pour quelque obstacle survenu depuis en étaient dispensés moyennant une pareille aumône, et quelquefois sans grande cause. Toutes ces contributions montaient à de grosses sommes, dont le recouvrement se faisait par des commissaires du pape, soit des templiers, soit des frères mendiants, ou d'autres que Ton accusait quelquefois de ne s*en pas acquitter fidèlement. VU. Décimes et autres impositions.
Mais ces contributions volontaires étaient casuelles, et l'expérience fit voir qu'il fallait des fonds certains pour faire subsister les croisés , qui la plupart n'étaient pas en état de servir à leurs dépens. Il fallut donc venir à des impositions et des taxes; et comme le sujet de cette guerre était la défense de la religion, on crut devoir en prendre les frais sur les biens consacrés à Dieu, c est-à-dire sur les revenus ecclésiastiques. La première imposition de ce genre fut la décime saladine, à l'occasion de la perte de Jérusalem. Les hommes sensés en prévirent les conséquences, et vous avez vu avec quelle force Pierre de Blois < s'éleva contre cette nouveauté si préjudiciable à la liberté du clergé et à l'immunité des biens ecclésiastiques. En effet, cet exemple de la troisième croisade fut suivi dans toutes les autres, non-seulement pour la terre sainte, mais pour quelque sujet que ce fût ; et les papes, prétendant avoir droit de disposer de tous les biens ecclésiastiques, demandaient au clergé tantôt le vingtième, tantôt le ' dixième, ou même le cinquième de leurs revenus, soit pour
les croisades, soit pour les affaires particulières de l'Ëglise
» Hitl. LXXIV, n. 5. — Petr. SpùL II.
romaine, et Taisaient quelquefois part de ces levéesaux rois qui entraient dans leurs intérêts. Vous avez vu les plaintes du clergé de France et de celui d'Ângletare sur ce sujet. VllI. SurcroU d'affaires aux papes.
Ces levées n'étaient qu'une petite partie des affiireft temporelles que les croisades attiraient au pape, qui ea était toujours le premier moteur; car ces guerres, pour être entreprises par motif de religion, n'étaient pas dans l'exécution différentes des autres guenes. Il fallait toujours lever des troupes, pourvoir à leur sufasistance, leur donner des chefs, les faire partir, régler leur route et leur em^ barquemeut depuis qu'on eut pris ia voie de la mer; fortifier des places, y mettre des munitions, et faire tout le reste des préparatifs nécessaires. C'était le pape qui réglait les entreprises, qui disposait des conquêtes, qui ratifiait les traitées de paix ou de trêve; et comme il ne pouvait pas se mettre en personne à la tête des croisés, il y avait toujours en chaque armée un légat, cardinal pour Vordw naire» muni de pouvoirs très amples, et avec autorité sur tous les chefs; c'était conime un généralissime. Mais le pape loi donnant cette autorUé ne lui donnait pas la ca» pacito de commander une armée, et souvent il trouvittt les chefs militaires d'un avis différent du sien touchant k» projets d'une campagne et leur exécution \ ce qui produisait entre eux des divisions, comme celle du légat Pelage avec le roi de Jérusalem.
Il arrivait souvent qu'un prince, après s'être croisé Qt avoir fait serment de partir à un certain jour, différait son voyage, soit qu'il se repentit de son vœu par légèreté» soit qu'il lui survint chez lui des affaires plus pressées^ comme une révolte de ses sujets ou Tinvasion d'un prince voisin. Alors il fallait avoir recours au pape pour obtenir dispense du seraient et prorogation du terme ; et si le pape
' Hitl. LXXVIII, n. 15.
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ne goûtait pas les raisons cki prince croisé, il ne lui épargnait pas les censures ecclésiastiques. Toile fut la source du fameux diffërend entre le pape Grégoire IX * et Tempereur Frédéric H, qui attira la ruine de ce prince et de M maison, pton«^a TAilemagne dans une anarchie de trente ans, et mit Tltaflie dans une division dont elfe ne 8*est point relevée. Telle fut aussi la cause de la quereiie entre Boniface Vill et Pfailippe-le-Bel, qui fut poussée à de si grandes extrémités et dont la fin fut si funeste à ce pape.
Le prince croisé disait en ces occasions : a Je suis prêt d'accomplir mon vœu ; mats je veux aaparavant pourvoir à la sàreté de mon royaume, soumettre mes sujets rebdies oa désarmer un tel prince mon voisin, qui se prévaodrait de mon absence. » Le pape répondait : « La croisade est l'affaire commune de la religion, à laquelle doivent céder tCMis les intérêts particuliers. Remettez vœ différends entne mes mains, comme juge eu comme arbitre, je vous rendrai benne justice; vous êtes en qualilé de croisé sous la pro* tection spéciale de l'Église romaine; quiconque vous attaquera pendant votre absence sera déclaré son ennemi. »
Les nouveaux seigneurs établis en Orient^ comme ie roi de Jérusalem, le prince d'Ântiocbe^ le comte de Tripoli, donnaient aux papes d'autant plus d'afiaires qnc leur conduite à regard des inBdêies et leurs démêlés entre eux regardaient directement la conservation de la terre sainte. Ajoutez-y les af&ires dosévêques latins établis en ces peys depiiis la conquête, et vous verrez qoe la croisade seule tA ses suites fournissaient aux papes plus d'occupation qoe n'en ont les plus grands potentats. Or, ils prenaient tellement à cœur les affaires de la terre sainte, qiie plusieurs ^nt morts de chagrin de leur mauvais succès.
» Hist. LXXVIII,!». 41. LXXIX, n. S6.