IX. Clergé latin ^Orient
Le clergé latin d'Orient mérite une attention particulière. Vous avez vu qu'aussitôt après la conquête d'Ântioche, de Jérusalem et des autres villes, on y établit des patriarches et des évéques latins * , et on en usa de même après la conquête de Constantinople. Je vois bien que la diversité de la langue et du rit obligeait les Latins à avoir leur clergé particulier; mais je ne sais sMl était à propos de se tant presser et de tant multiplier les évéques pour les Latins, qui étaient en si petit nombre. Le patriarche de Jérusalem, par exemple, n'aurait-il pas aisément gouverné l'église de Bethléem, qui n'en est qu'à deux lieues? Les croisés étaient venus au secours des anciens chvétiens du pays, Syriens, Arméniens ou autres, qui avaient tous leurs évéques établis par une longue succession. Cependant je vois dans nos histoires peu de mention de ces pauvres chrétiens et de leurs évéques, sinon à l'oocasioii de leurs plaintes contre les Latins; ainsi, sous prétexte de les délivrer des musulmans, on leur imposait une nouvelle «ervitude.
Le premier soin de ces évéques latins fut de bien fonder 4e temporel de leurs églises, et de leur acquérir des sei- .gneuries, des villes et des forteresses, à l'exemple de ce •qu'ils voyaient deçà la mer, et ils n'étaient pas moins vcurieux de les conserver. Aussi à peine furent-ils établis • qu'ils eurent de grands démêlés avec les seigneurs, comme tie patriardie de Jérusalem avec le roi, pour le domaine «rde la ville >; ils n'en avaient pas moins pour la juridiction -spirituelle, soii entre eux, soit avec les chevaliers des 4irdres militaires, trop jaloux de leurs privîl^es. Pour vkler tous ces difiérends il fiillaît recourir à Rome, où les patriarches mêmes étaient souvent obligés d'aller en personne. Quelle distraction pour ces prélats et quel surcroît
d'affaires pour les papes! mais quel scandale pour les anciens chrétiens d'Orient et pour les infidèles !
Selon Tesprit de TËvangile, ce clergé latin aurait dû s'appliquer principalement à l'instruction et la correction des croisés, pour former comme un christianisme nouveau, le plus approchant qu'il eût été possible de la pureté des premiers siècles, et capable d'attirer par le bon exemple les infidèles dont ils étaient environnés. Ensuite ce clergé aurait pu travailler à la réunion des hérétiques et des schisraatiques, et à la conversion des infidèles mêmes : c'était le moyen de rendre utile la croisade ; mais notre clergé latin n'en savait pas assez pour avoir des vues si pures«et si élevées ; ii était tel en Palestine que delà la mer, ou même plus ignorant et plus corrompu < ; témoin les deux patriarches Raoul d'Antioche et Àrnoul de Jérusalem, surnommé Medecouronne.
Après la perte de Jérusalem, le patriarche aussi bien que le roi se retira dans la ville d'Acre, où il résida jusqu'à la perte entière de la terre sainte; et quoique son patriarcat ne fût plus que titulaire, il y avait raison de le garder tant que l'on espéra de regagner Jérusalem. Il en est de même du patriarche d'Antioche, de celui de Gonstantinople et des autres évèques latins de Grèce etd'Orient. Mais depuis que les croisades ont cessé, et qu'il n'y a plus eu d'espérance raisonnable de rétablir ces prélats dans leurs églises, il semble qu'on aurait dû cesser de leur donner des successeurs et de perpétuer ces vains titres; d'autant plus que cet usage éloigne toujours les Grecs et ks autres schismatiques de se réunir à l'Ëglise, voyant la cour de Rome pleine de ces évèques in partibus, dans des emplois peu convenables à leur dignité. X. Ordres militaires.
Après le clergé considérons les ordres militaires, nou-
« Hisl. LXVI, n. 17. LXVIIf, n. 63.
velle espèce de religieux inconnue à Tanliquité. Jusqu'au douzième siècle on s'élait contenté de croire la profession des armes permise aux chrétiens cl compatible avec le salut; maison ne s'était pas encore atisé d'en faire un état de perfection, et d'y joindre tes trois ^œux essentiels à la vie religieuse. En effet, l'otiservalion de ces vœux demande de grandes précautions contre les tentations ordinaires de la \ie, la solitude, ou de moins U retraite, pour éloigner les occasions de péché, le recueiltement, la méditation des vérités étemelles et là prière fréquente, pour arriver à la tranquillité de Tame et à la pureté de comr. Or il semble bien difficile d'allier ces pratiques avec la vie militaire, toute d'action et de mouvement, où l'on est continuellement exposé, aux tentations les plus dange* reuses, ou du moins aux passions les phis violentes.
C'est pour cela que les guerriers auraient plfls de besoin que les autres hommes de cultiver leur esprit par la lecture, la conversation et les sages réflexions *. Comme je les suppose naturellement hardis et courageux , le bon usage de leur raison leur est plus nécessaire qa*a«x autres pour bien employer leur courage et le contenir dans de justes bornes. La valeur seule ne fait que des brutaux; la raison seule ne fait pas des braves : elles ont besoin l'une de l'autre. Or nos anciens chevaliers étaient sans aucune étude et ne savaient pas lire pour la plupart, d*où vient que la prière commune des templiers ne consistait qu'à assister à l'office chanté par leui^ clercs '. Je doute que d'ailleurs ils fussent assez en garde contre les tentations inséparables de l'exercice des armes, et que , dans les combats mêmes, ils conservassent assez de sang-fh>id pour ne se laisser emporter à aucun mouvement de «rfère ou de haine, à aucun ôeskc de vengeance, aucun senti-
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ment qui ne fût conforme à rbumanité et à la justice. Selon l'ancienne discipline de TËglise ^, on conseillait quelque espèce de pénitence à ceux qui avaient tué, même dans les guerres les plus justes; et nous voyons un reste de celte discipline aprèa la bataille de Fontenay, en 840.
Je veux croire que les templiers et les autres chevaliers des ordres militaires ont donné de graïKls exemples de vertu dans leur première ferveur; mais il faut convenir qu'elle se ralentit bientôt, et qu'on voit de grandes plaintes conire eux dès le douzième siècle, peu après leur institution. Ils abusaient de leurs privil^es, les étendant à Tin* fini, méprisant les évèques, doni ils étaient exeofipls, et n'obéissant au pape qu'autant qu'il leur plaisait ^; ils ne gardaient point les traités avec les infidèles, et quelque^ ibis ils s'entendaient avec eux pour trahir les chrétiens ; plusieurs menaient une vie corrompue et scandaleuse. Enfin les crime» des templiers vinrent à un tel excès qu'on fut obligé de les abolir au concile général de Vienne avant les deux cents «ms accomplis depuis leur institution, et les faits dont ils furent accusés sont si atroces qu'on ne peut les lire sans horreur et qu'on a peine à les croire, quoique prouvés par des procédures authentiques.
Quant aux ordres militaires qui subsistent, je respecte l'autorité de l'Lglise, qui les a approuvés, et la vertu de plusieurs particuliers de chaque corps. Nous avons vu de notre temps des chevaliers de Malte pratiquer une haute perfection; mais je laisse à la conscience de chacun à examiner sUl vit en vrai religieux et s'il observe fidèlement sa r^le. Je prie surtout œux qui embrassent ce genre de vie et les parents qui y engagent leurs enfants de le faire avec grande connaissance de cause, sans se laisser entraîner à l'exemple des autres; de considérer attentivement
J' 8. Bas. I ad Amphil, la. — Hist. XVII, m. •*. LXYIIT, n. d. — » Hi9t, LXXIII, n. 21. LXXXIII, n. 18.
devant Dieu quelles sont les obligations do cet état suivant rintention de TÉglise, non suivant le relâchenoent qu'elle tolère, et surtout quels sont les motifs de l'engagement, si c'est d'assurer son salut éternel et de tendre à la perfection chrétienne, ou de participer aux biens temporels de Tordre et d'obtenir des commanderies; car c'est un étrange renversement de faire vœu de pauvreté comme un moyen d'acquérir un jour des richesses.