‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 50 sur 88 · MORIN, VII · texte numérisé non relu

MORIN, VII

qoes de piété ne conveniweiii plus à des troupes assemblées en corps d'armée. Au cootraire, les croisés, da moiiis quelques-ans , cherchaient à se divertir, et meoment des chiens et des oiseaux pour chasser chemin fnsant, comme ilparatl par la défense qui en fut faite à la seoondecroisade * . C'étaient, pour ainsi dire, des péèheurs tout crus, qui, sans conversion de cœur et sans préparation précédente, sinon pent-étre une confession teOe quelle, allaient, pour TexpiatioR de leurs péchés, s'exposer aux occasions les plus dangereuses d'en coaunettre de nouveaux ; des hommes choisis entre ceux de la vertu la plus éprouvée auraient eu peine à se conserver en de tels voyages. Il est vrai que quelques uns s'y préparaient sérieusement à la mort en payant leurs dettes, restituant le bien mal acquis*, et sa» tisfaisant à tous ceux à qui ils avaient fait quelque tort; mais il faut avouer aussi que la croisade servait de pré* texte aux gens obérés pour ne pmti payer leurs dettes, aux malfaiteurs pour éviter la punition de leurs crimes , aut moines indociles pour quitter leurs clottres, aux femmes perdues pour continuer plus librement leurs désordres; il s'en trouvait à la suite de ces armées, et quelques unes déguisées en hommes. Vous avez vu que dans l'armée même de saint Louis *, dans son quartim* et près de ses tentes, on trouvait des lieux de débauche, et qu'il fut f)bligé d'en faire une punition exemplure. Un poêle du temps décrivit l'histoire du châtelain deCouci *, qui partit pour la croisade passionnément amoureux de la femme d'un gentilhomme son voisin, c'est-à-dire emportant fadultègpe datis le cœur, et, mourant dans le voyage, chargea un de ses amîs de foire embaumer son cœur et le porter è sa dame, comme il fit. N'étaient-ce pas là de dignes fruits de pénitence ?

* T ^«'•J'^'X' »• 11- - AuG, III, ep. 1, 10. L X. - Cône. 1047. — JoiNV. 22. - 3 joï^^v. 23. - 4 Fauchet, Poêles fr., TV, 17.

Les eroisés q»i s'établirent en Orient aivès la conquête, loiit de se convertir, s'y corrompirent de plus en plus. La chaleur du climat el Texemple des naturels du pays les amoUil ei les excita à ne se refuser aucun plaisir, principalement dans les quartiers les plus fertiles, comme jn vallée de Damas, si délicieuse; leurs enfants dégénérèrent encore, et formèrent une nouvelle nation nommée les Poulains ', qui n'est fameuse que par ses vices. Et voilà Thonneor qui revint à Jésus^Cbnst de ces entreprises formées à si grands frais.

Eafin Jérusalem et la terre sainte sont retombées au pouvoir des inûdèles, et les croisades ont cessé depuis quatre cents ans; mais les pénitences canoniques ne sont po»t reveaues. Tant que les croisades durèrent, elles tinrent lieu de pénitence, non-seulement à ceux qui se croisaient voloniairemeni, mais à tous les grands péchenrs à qui les évéques ne dMinatent l'absolution qifà la charge de faire en personne le service de la terre sainte pendant an certain temps, ou d'y entretenir un nombre d'hommes armés. Il semblait donc qu'après la fin des croisades on dût revenir aux anciennes pénitences; mais l'uss^e en étaiC interrompu depuis deux cents ans au moins, et les pénitences étaient devenues arbitraires. Les évéques ^ n'entraient plus guère dans le détail de l'administration des sacrements, les frères mendiants en étaient les ministres les plus ordinaires, et ces missionnaires passagers ne pmivaient suivre pendant un long temps la conduite d'un pénitent pour examiner le progrès et la solidité de sa conversion, comaBie faisaient autrefois les propres pasteurs; ces religieux étaient obligés d'expédier promptement les pécheurs pour passer à d'autres.

D'ailleurs on traitait la morale dans les écoles comme le

' JaC. Vitr. Hist. or., I, 72. — Cano. Gloss. PtiUani. — » MORix. X,Pant<.»26,26.

208 SIXIÈBIE DISCOURS

reste de la théologie, par raisonnement plus que par autorité, et problématiquement , mettant tout en question, jusqu'aux vérités les plus claires ; d'où sont venues avec le temps tant de décisions des casuistes, éloignées nonseulement de la pureté de TËvangile, mais de la raison; car où ne va*t-on point en ces matières quand on se donne toute liberté de raisonner ? Or les casuistes se sont plus appliqués à faire connaître les péchés qu'à en montrer les remèdes. lis se sont principalement occupés à décider ce qui est péché mortel, et à distinguer à quelle vertu est contraire chaque péché, si c'est la justice, la prudence ou la tempérance ; ils se sont étudiés à mettre, pour ainsi dire, les péchés au rabais, et à justifier plusieurs actions que les anciens, moins subtils, mais plus sincères, jugeaient eriminelles.

L'ancienne discipline, à force d'être négligée et hors d'usage, est tombée dans l'oubli, en sorte qu'on n'ose plus parler de la rétabUr. Saint Charles était néanmoins bon catholique ; et dans ses instructions pour les confesseurs il a mis un extrait des anciens canons pour les guider dans l'imposition des pénitences, et faire qu'autant qu'il se peut elles soient proportionnées aux péchés. Enfin le concile de Trente > a ordonné de mettre en pénitence publique pour les péchés scandaleux , permettant seulement aux évèques d'en dispenser quand ils jugeront à propos. XIL Croisades du Nord.*

J'ai marqué en passant qu'un des objets des croisades fut la conversion des païens de Livonie, de Prusse et des autres pays du Nord, ce qui mente des réflexions particulières. Ces conversions commencèrent par le zèle de quelques moines de Cîteaux et furent continuées par des frères prêcheurs, et jusque-là rien n'était plus conforme à losprit de l'Ëvangile * ; mais comme ces peuples étaient

' i>>«4« XXIV. Hk/. 8, — » BisL LXXIY, a. 6. LXXYI, n. 19.

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très farouches , ceux qui demeuraient païens et qui étaient le plus grand nombre insultaient souvent les nouveaux chrétiens, qui se défendaient à main armée, usant du droit naturel de repousser la force par la force , et imploraient le secours des Allemands, des Polonais et des autres anciens chrétiens du voisinage. Tout cela était encore dans les bornes de la justice, suivant la doctrine de saint Thomas * que j'ai déjà rapportée. Cette cause de guerre parut si légitime, que pour la mieux soutenir on institua les ordres militaires des chevaliers de Christ et des frères de l'Épée, réunis depui» aux chevaliers Teutoniques > ; les papes étendirent la croisade à cette guerre de religion, et y attribuèrent la même indulgence qu'au secours de la terre sainte.

Mais ces croisés ne demeurèrent pas longtemps sur la ample défensive ; ils attaquaient souvent les infidèles ; et quand ils avaient l'avantage , la première condition de la paix était qu'ils recevraient des prêtres pour les instruire, se feraient baptiser et bâtiraient des églises ; après quoi , s'ils rompaient la paix, comme il arrivait souvent, on les traitait de rebelles et d'apostats , et comme tels on croyait être en droit de les contraindre par la force à tenir ce qu'ils avaient une fois promis ' ; en quoi on suivait encore la doctrine de saint Thomas. Telle était en ces grandes provinces la propagation de la foi, et il faut avouer qu'elle n'était pas nouvelle. Dès le temps de Charlemagne * il était entré de la contrainte dans la conversion des Saxons , et pendant leurs révoltes si fréquentes le moyen le plus ordinaire d'obtenir le pardon était de recevoir le baptême.

Toutefois saint Thomas^ établit fort bien, après toute l'antiquité, qu'on ne doit pas contraindre les infidèles à embrasser la foi , et qu'encore qu'on les eût vaincus en

» 2, 2, ^. 10, a. 8 , in corp. sup., n. 1. — =» Jffist. LXXVI, n. 30. — 3 I6id. — 4 Hist. XLIV, n. 45. — ^ làid.

guerre et faits prisonniers , on doit les laisser Iil>res sar ce point. Or je cite volontiers ici ce saint docteur, parceqiie nous n'avons point de meilleur ténu>in de la doctrine de son temps. Il dit donc, sniyant saint Augustin qu'il cite, (X que personne ne peut croire sans le vouloir, et qu'on ne contraint point la volonté; » d'où il s'ensuit' que la pro^ fession extérieure du christianisme ne sert de rien, sans la persuasion intérieure; car Jésus-Cbrist a dit ^ : « Allez, instruisez et baptisez ; et qui croira et sera baptisé, sete sauvé. » Et saint Paul * : a On croit de cœur pour èue jusliBé, et on se confesse de boœhe pour être sauvé. » Il n'est donc permis de baptiser des adultes qu'après les avoir suffisamment instruits et s'être assuré autant qu'on le peut humainement de leur conviction quant à la doctrine et de leur conversion quant aux mœurs; et de là venait cette sainte discipline de l'antiquité, de préparer au baptême par tant d'instructtoti et de si longues épreuves.

Or, comment pouvait*on iostmire ou éprouver des Li* voniens, des Prussiens, des Curiandais, qui le lendemain d'une bataille perdue venaient en foule demander le baptême pour éviter la mort ou l'esclavage? Aussi dès qu'ils pouvaient secouer le joug des vainqueurs , ils retournatenl à leur vie ordinaire et à leurs anciennes superstitioos ; ils chassaient ou tuaient les prêtres et abattaient les églises. Vous en avez vu plusieurs exemples. De tels hommes sont peu touchés des promesses et des serments , dont ils ne comprennent ni la force ni les conséquences : c'est l'objel présent qui le$ frappe. Peut-être esl-ce la cause de la facilité avec laquelle ces peuples se sont laissé entraîner dans les dernières hérésies ; la reltgioB n'avait jamais eu chez eux de fondements assez solides. Je joins à cet exem^ pie un plus récent, celui des Morisques d'Espagne.

' Matth. XXVIII, 19. — Marc, XVI, IS. — » Bom, X, 10.

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