XIII. AMntagei iemporels des croisades
Pour revenir aux croisades de ces pays du Nord , je crains que llntérêt temporel n'y eût autant ou plus de part que le zèle de la religion ; car les papes donnèrent aux chevaliers Tcutoniques le domaine et la souveraineté de louteslesterresqu'ilspoorraientconquérirsurlesinfidëles*. Je n'examine point ici quel droit y avait le pape , ni quel besoin avaientles chevaliers qu'il autorisât leurs conquêtes ; j'observe seulement le fait^- et je dis qu'il est à craindre que ces chevaliers ne cherchassent plus raccroissement de4eur domination que la propagation de la foi. Je crois bien que les religieux qui prêchaient la croisade et instruisaient les néophytes avaient une intention droite et un zèle sincère: mais je vois de grandes plaintes contre les chevaliers de ce qu'ils réduisaient les nouveaux chrétiens à une espèce de servitude * , ei par là détournaient les autres d'embrasser la foi , en sorte que leurs armes nuisaient à la religion pour laquelle ils les avaient prises. Voyez entre autres le règlement du légat Jacques Pantaléon en 4249 ^ Enfin de ces conquêtes sur les paTens sont venus les duchés de Prusse et de Curlande.
Les croisades de la terre sainte dégénérèrent aussi avec le temps en affaires temporelles dont la religion n'était plus que le prétexte. Outre les conquêtes des royaumes et des principautés, ces entreprises produisirent des effets moins brillants, mais plus solides; Taccroissement de la navigation et du commerce, qui enrichît Venise, Gênes et les autres villes maritimes d'ilalie. L'expérience des premières croisades fit voir les inconvénients de faire par terre une marche de cinq ou six cents lieues pour aller gagner Constantinople et la Natolie. On prit le chemin de la mer, beaucoup plus court, et les croisés, selon le pays d'où ils venaient, s'embarquèrent en Provence, en Catalogne, en
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croient rimmortalité de Tame, le jugement final, le paradis et l'enfer, les anges bons et mauvais , et même les anges gardiens. Ils connaissent le déluge universel , ils honorent le patriarche Abraham comme leur père et le premier auteur de leur religion ; ils tiennent Moïse et Jésus-Christ pour de grands prophètes envoyés de Dieu, la loi et rÉvangile pour des livres divins. Quant aux pratiques de religion , ils font une prière réglée cinq fois le jour à certaines heures. Us fêtent un des jours de la se* maine, ils jeànent un mois chaque année, ils s'assemblent pour prier et écouter les instructions de leurs docteurs ; ils recommandent fort Taumône, ils prient pour les morts, ils font des pèlerinages.
Mais, dit-on, ils défendent sous des peines très rigoureuses de parler aux musulmans pour leur faire changer de religion , et ils feraient mourir sans misérjcorde quiconque en aurait converti un seul. Et sous Décius et Dioclélien y allait- il moins que de la vie, non-seulement dé convertir des païens, mais simplement d'être chrétien? Si les apôtres et leurs premiers disciples avaient été retenus par de telles défenses et par la crainte de la mort, on n'aurait point prêché l'Évangile. Encore les musulmans souffrent-ils chez eux des chrétiens, comme ils ont fait de tout temps, jusqu'à leur laisser le libre exercice de leur religion, moyennant un certain tribut. C'est cela même, direz-vous , qui empêche de leur prêcher l'Évangile ; car ils extermineraient ces pauvres chrétiens si on entreprenait de convertir des musulmans. C'est l'objection la plus spécieuse que j'aie ouï faire sur ce sujet ; mais je doute qu'elle soit solide, et que les princes musulmans, quand ce viendrait à l'exécution, fussent assez mauvais politiques pour se priver aisément d'une grande partie de leurs snjete. L'objection serait forte si le nombre de ces chrétiens n'était très grand ; et il l'est en effet, surtout dans
La dernière croisade qui eut son exécution fut celle où mourut saint Louis et dont vous avez vu le peu de succès; mais on ne renonça pas pour cela à ces entreprises, même depuis la perte de la terre sainte, arrivée vingt ans après. On continua pendant tout le reste du treizième siècle , et bien avant dans le quatorzième , à prêcher la croisade pour le recouvrement de la terre sainte , et à lever des décimes pour ce sujet ou sous ce prétexte, qui s'employaient à d'autres guerres , suivant la destination des papes et le crédit des princes. Depuis plus d'un siècle on en est désabusé, et il n'est plus guère mention de guerre contre les infidèles que dans les souhaits de quelques auteurs plus zélés qu'éclairés, et dans les prédictions des poètes, quand ils veulent flatter les princes. Les gens sensés , instruits par l'expérience du passé et par les raisons que j'ai touchées en ce discours , voient bien qu'en ces entreprises il y avait plus à perdre qu'à gagner et pour le temporel et pour le spirituel.
Xiy. Quil vaut mieux converlir les infidèles. Je m'arrête à cette dernière considération qui est de mon sujet, et je dis que les chrétiens doivent s'appliquer à la conversion et non pas à la destruction des infidèles. Quand Jésus-Christ a dit' qu'il était vemi apporter la guerre sur la terre, il est clair, et par la suite de son discours et par la conduite de ses disciples , qu*il n'a voulu ]^rler que du soulèvement qu'exciterait sa céleste doctrine, où toute la violence serait de la part de ses ennemis, et où les fidèles ne feraient pas plus de résistance que des brebis attaquées par des loups'. La vraie religion doit se conserver et s'étendre par les mêmes moyens qui l'ont établie, la prédication accompagnée de discrétion et de prudence, la pratique de toutes les vertus, et surtout
» Matth. X, 34.— Luc, XII, 51. — » MaTTH. X, 16. — Luc, X, 3.
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d'une patience sans bornes. Quand il plaira à Dieu d*y joindre le don des nûracles , le progrès sera plus promf^i, Machiavel ^ disant que les prophètes désarmés n'ont jan* inais réussi , montre également son impiété et son igno-* rance, puisque Jésus-Christ, le plus désarmé de tous, eai celui dont les conquêtes ont été les plus rapides et les plus solides. Je dis les conquêtes telles qu'il les préten* dait faire en gagnant les cœurs, changeant intérieurement les hommes et les faisant bons de mauvais qu'ils étaient, ce que n*a jamais fait aucun autre conquérant.
La guerre ne produit que des eflets extérieurs, oblt«> géant les vaincus à se soumettre à la volonté du vainqueur, lui payer tribut et exécuter ses ordres. En matière de religion , ce qui est au pouvoir du souverain, c'est d'empêcher l'exercice public de celle qu'il désapprouve, et faire pratiquera^ dehors les cérémonies de la sienne, c'est-à-dire punif ceux qui ne se^ttmforment pas sur ce point à ses volontés ; car s'ils méprisent les peines tempo* relies , il ne lui reste rien au delà ; il n'a aucun pouvoir direct sur les volontés.
II faut encore se désabuser d'une opinion qui n'est que trop établie depuis plusteors siècles, que la religion soit perdue dans un pays quand elle a cessé d'y être dominante et sonteftue par la puissance temporelle, comme le chnstianisme en Grèce et en Natolîe, comme la religion catholique dans les pays du Nord. C'est sans doute pour nous prémunir contre cette erreur que Dieu a voulu for^ mer le christianisme sous la domination des païens, et l'y forufier pendant trois siècles entière au milieu de l'oppre^ion et de la persécution la plus cruelle : preuve inv,nc.ble que sa religion n'a pas besoin de l'appui des
Ïu^rcU'T '?' """' ^ ^"^^"*' ^ ^^ roppJuon des put^nces de la terre ne fait qu'aflennir et purifier son
Église. Voyez ce que dit sur ce sujet saint Hilaire » contre Auxence.