VIII. Religieux mendiante
Si les inventeurs des nouveaux ordres n'étaient pas des saints canonisés pour la plupart, on pourrait les soupçonner de s'être laissé séduire à l'amour-propre, et d'avoir voulu se distinguer et raffiner au-dessus des autres; mais, sans préjudice de leur sainteté, on peut se défier de leurs lumières, et craindre qu'ils n'aient pas su tout ce qu'il eût été à. propos qu'ils sussent. Saint François croyait que sa règle n'était que l'Ëvangile tout pur, s'attachant particulièrement à ces paroles : « Ne possédez ni or, ni argent, ni sac pour voyager, ni chaussure, et le reste ^ ; » et comme le pape Innocent 111 faisait difficulté d'approuver cet institut si nouveau, le cardinal de Saint-Paul, évèque de Sabine, lui dit : « Si vous rejetez la demande de ce pauvre homme, prenez garde que vous ne rejetiez l'Évangile. Mais
» Hùt. LXXXV, n. 48. — * Matt, X. 9.
ce bon cardinal», ni le saint lui-même, n'avaient pas assez considéré la suite du texte. Jésus-Christ, envoyant prêcher ses douze apôtres, leur dit d'abord : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons, donnez gratis ce que vous avez reçu gratis. » Puis il ajoute : « Ne possédez ni or? ni argent, et le reste. » Il est clair qu'il ne veut que les éloigner 6% r^vaiice et du désir de mettre à profit le don des miracles, à quoi Judas n'aurait pas manqué; et que n'aurait-on point donné pour la résurrection d'un mort ! Le Sauveur ajoute : « L'ouvrier gagne bien sa nourriture : » comme s'il disait : Ne craignez pas que rien vous manque, ni que ceux à qui vous rendrez la santé ou la vie vous laissent mourir de faim. Voilà le vrai sens dece passage de l'Évangile. Mais il ne s'ensuivait pas que l'on fût obligé à nourrir do bonnes gens qui, sans faire des miracles ni donner des marques de mission extraordinaire, allaient par le monde prêcher la pénitence, d'autant plus que les peuples pouvaient dire : Nous sommes assez chargés de la subsistance de nos pasteurs ordinaires, à qui nous payons les dîmes et les autres redevances. Il faut donc attribuer aux vertus personnelles de saint François et de ses premiers disciples la bénédiction que Dieu donna à leui-s travaux ; ce fut la récompense de leur zèle ardent pour le salut des âmes, de leur désintéressement parfait, de leur profonde humilité, de leur patience invincible. Ils vinrent à propos dans un siècle très corrompu pour ramener l'idée de la charité et de la simplicité chrétiennes, et pour suppléer au défaut de pasteurs ordinaires, la plupart ignorants et négligents, et plusieurs corrompus et scandaleux.'
Il eût été, ce semble, plus utile à TÉglisequc les évoques et les papes se fussent appliqués sérieusement à réformer le clergé séculier, et le rétablir sur le pied des quatre pre-
» jrist. LXXVI,n. 54.
miers siècles, sans'appeler au secours ces troupes étrangères, en sorte qu'il nV eût que deux genres de personnes consacrées à Dieu : des clercs destinés à Finstruction et la conduite des fidèles, et parfaitement soumis aux évêques; et des moines entièrement séparés du monde, et appliqués uniquement % prier et travailler en silence. Au treizième siècle ridée de cette perfection était oubliée, et Ton était touché des désordres que l'on avait devant les ycu» : l'avarice du clergé, son luxe, sa vie molle et voluptueuse, qui avait aussi gagné les monastères rentes.
On crut donc qu'il fallait chercher le remède dans Textrémité opposée, et renoncer à la possession des biens temporels, non-seulement en particulier, suivant la règle de saint Benoît ', si sévère sur ce point, mais en commun, en sorte que le monastère n'eût aucun revenu 6xe. C'était l'état des moines d'Egypte; car quel revenu auraient-ils pu tirer des sables arides qu'ils habitaient? Or ceux à qui le revenu manque n'ont que deux moyens de subsister : le travail ou la mendicité. Il était impossible aux moines de mendier dans des déserts où ils vivaient seuls; il fallait donc nécessairement travailler, et c'était le parti qu'ils avaient pris. ,
Mais les frères mineurs et les autres nouveaux religieux du treizième siècle choisirent la mendicité. Ils n'étaient pas moines, mais destinés à converser dans le monde pour travailler à la conversion des pécheurs ; ainsi ils ne manquaient pas de personnes de qui ils pussent espérer des aumônes; et d'ailleurs leur vie errante et la nécessité de préparer ce qu'ils devaient dire au peuple ne leur paraissaient pas compatibles avec le travail des mains. Enfin la mendicité leur semblait plus humiliante, comme étant le dernier étatde la société humaine, au-dessous des ouvriers, des gagne-deniers et des portefaix; d'autant plus que
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jusque-là elle avait été mépriaée et rejetée par les plus saints religieux. Le vénérable Gaigues, dans les constitutions des chartreux \ traile d^odieuse la nécessité de quêter; et le. concile de Paris, en 4242 >, veut que l'on donne aux religieux qui voyagent de quoi subsister, pour ne les pas rédui» à mendier, à la bonté de leur onjre.
11 est vrai que saint François ' avait ordonné le travail à ses disciples, ne leur permettant de mendier que comme la dernière ressource. Je veux li^vailler, dit-il ^ dans son testament, et je veux fermement que tous les au très frères s'appliquent à quelque travail honnête, et que ceux qui ne savent pas travailler rapprennent; que si on ne nous paye pas, ayons reoonrs à la table de notre Seigneur, demandant Taumône de porte en porte. 11 conclut son testament par une défense expresse de demander au pape aucun privilège, ni de donner aucune explication à sa règle. Mais Tesprit de chicane et de dispute qui régnait alors ne permettait pas cette implicite.
Il n'y avait pas quatre ans que le saint homme était mort^, quand les frères mineurs, assemblés au chapitre de 4230, obtinrent du pape Grégoire IX une bulle qui déclare qu'ils ne sont point obligés à l'observation de son testament, et qui explique la règle en plusieurs articles. Ainsi le travail des mains, si reconunandé dans rËcrilure et si estimé par les anciens moines, est devenu odieux, et la mendicité, odieuse auparavant, est devenue honorable.
J'avoue que le mérite personnel des frères mendiants y a bien contribué. Ayant pris pour objet de leur institut la conversion des pécheurs, et eu général l'instruction des fidèles, ils regardèrent l'étude comme un devoir capital, et y réussirent mieux que la plupart des étudiants de leur temps, parcequ'ils agissaient par des intentions plus pures,
• c. 70. — > Ilist. LXVII. n. 58. — 3 C 11. — Ilisl. LX.XVn, n. 6. — ♦ Opuse. — H, st. LXXIX, n. 26. — ^ N. 63.
SUR L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. 3i7
DO cherchant que la g^Ioirede Dieu et le salut du prochain, au lieu que les autres clercs ou moineâ étudiaient souvent pour parvenir aux bénéBces et aux dignités ecdésiastiques. Cest ainsi que les frères prêcheurs et les frères mineurs» dès Tenfance de leurs ordres, se rendirent si considérables dans les universités naissantes de Paris et de Boulogne, où Ton regarda comme des lumières die leur siècle Albertle-Grand, Alexandre de Aies, et ensuite saint Thomas eC saint Bonaventure >. Je n*exaaiioe point ici quelles étaient ces études dans le fond, je Tai feiit ailleurs; il suffit que ces saints religieux y réussissaient mieux que les autres.
Leurs vertus en même temps les faisaient aimer et respecter de tout le monde : la modestie, l'amoor de la pauvreté et de Tabjection, le zèle de la propagation de la foi, qui les faisait aller chez les infidèles chercher le martyre. De là vient qu'ils furent sitôt chéris et favorisés par les papes, qui leur donnèrent tant de privilèges, par les princes et les rois, jusque-là que saint Louis disait* « que, s'il pouvait se partager en deux, il donnerait aux frères prêcheurs la moitié de sa personne, et l'autre aux frères mineurs. » Dès le commencement on 6t plusieurs évéqties de l'un et de l'autre de ces ordres, et on en vit bientôt de cardinaux.
Les frères prêcheurs, au commencement, n'étaient pas tant un nouvel ordre qu'une nouvelle congrégation de chanoines réguliers. Aussi Jacques de VHry, auteur du temps, les appelle chanoines de Boulogne'. Saint Dorainique, avant que de quitter l'Espagne et penser à la fof>dation de son ordre, était chanoine régulier dans la cathédrale d Osma ^, et la première approbation de son institut le qualifie prieur de Saint*Romain à Toulouse ', et cen-
ï 5 Disc, n. 8. — « Hist. LXXXVï, n. 6. — G. de Bello loco, 12. — 3 ITUL LXXVIir, n, M. — 4//wl. ecc, 27. — » Hist. LXXVT, n. 28. LXXVIII, 11.5,34.
Grmc à cette église la possession de tous ses biens. Ce ne fut qu'tiu premier chapitre général, tenu en 12^0, que lui et ses confrères embrassèrent la pauvreté entière, renonçant aux fonds de terre et aux revenus assurés, à l'exemple des frères mineurs ; ce qui. les réduisit à être mendiants comme eux. Mais ils pratiquèrent la pauvreté plus simplement et plus noblement, et je ne vois point chez eux de ces disputes frivoles sur la propriété et le simple usage de fait, qui divisèrent si cruellement les frères mineurs et produisirent en6n Thérésie des fratricelles. IX. Pauvreté évangélique.
Ce serait ici le lieu de traiter à fond la matière de la pauvreté évangélique, et nous ne pourrions en celte recherche suivre de meilleur guide que saint Clément Alexandrin < , instruit par les disciples des apôtres. Il a fait un traité sur cette question : a Quel est le riche qui sera sauvé ? » où il raisonne ainsi : La richesse est de soi indifférente, comme la force et la beauté du corps; ce sont des instruments dont on peut user bien ou mal, et des espèces de biens. Les biens temporels , dont Tabondance fait la richesse, sont la matière nécessaire de plusieurs bonnes œuvres commaudées par Jésus-Christ ; s'il ordonnait à tous les fidèles de les quitter, il se contredirait; et eu effet il ne Tordonna pas à Zacbée, il trouva bon qu il en gardât la moitié. Au contraire, Texlréme pauvreté est un mal en soi * plutôt qu'un bien ; c'est un obstacle à la vertu et une source de plusieurs tentations violentes, d'injustices, de corruption, d'impudence, de lâcheté, de découragement, de désespoir; c'est pourquoi l'Écriture dit : « Ne me donnez ' ni les richesses ni la pauvreté. » Il ne faut donc pas prendre grossièrement le précepte de vendre tous ses biens, non plus que celui de haïr son père. Comment Jésus-Christ pourrait-il nous ordonner de
» Comb/. oucl. ôiW. pp., 163. — > Luc, XIX, 8. — 3 Pwtr.XXX,».
ie haïr positivement, lui qui nous commande d*aimer même nos ennemis? Il veut seulement nous faire entendre, par celte expression si forte, que nous ne devons pas préférer à Dieu les personnes qui nous sont les plus chères, mais les abandonner, s'il est besoin, pour nous attacher à lui. Ainsi, en nous ordonnant de renoncer aux richesses, il nous oblige seulement à combattre les passions qu'elles excitent naturellement, l'orgueil , le mépris des pauvres, Tamour des plaisirs sensuels, le désir de s'enrichir à Tinfini, et les autres semblables. Un riche usant bien de ses richesses, et toujours prêt à les perdre, comme Job, sans murmurer, est .un véritable pauvre d'esprit. Telles sont les maximes de ce grand docteur du second siècle de rÉglise, bien au-dessus des sophismes de la scolastique moderne.