‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 59 sur 88 · X. Relâchement des religieux mendiants · texte numérisé non relu

X. Relâchement des religieux mendiants

Laissons les raisonnements et nous en tenons à Texpérience. Trente ans après la mort de saint François, on remarquait déjà un relâchement considérable dans les ordres mendiants *. Je ne rapporterai pas les plaintes de Matthieu Paris, ni de Pierre des Vignes, au nom du clergé séculier; c'étaient les parties intéressées ^ Je me contenterai du témoignage de saint Bonaventure ', qui ne peut être suspect. C'est dans la lettre qu'il écrivit en 4257, étant général de l'ordre, à tous les provinciaux et les custodes. Il se plaint de la multitude des afl'aires pour lesquelles ils demandaient de l'argent, de l'oisiveté de quelques frères, de leur vie vagabonde, l'importunité à demander, les grands bâtiments, l'avidité des sépultures et des testaments ; chacun de ces articles mérite quelques réflexions. Les frères mendiants, sous prétexte de charité, se mè-

ï ffist. LXXXII, n. 7. — » HisL, LXXXIV, n. 43. — 3 Opuac., t. 2, 352.

350 HUITIÈME DlSCOCntS

laietitde toutes sortes d'affaires publiques et particulières. lis entraient dans le secret des familles et se chargeaient de l'exécution des testaments, ils acceptaient des députalions pour négocier la paix entre les villes et les princes ; les papes surtout leur donnaient volontiers' des commissions, comme à des gens sans conséquence qui leur étaient entièi^ment dévoués et qui voyageaient à peu de frais «. Us les employaient (fuelquefois à des levées de deniers. L'alEure qui les détournait le plus était Tinquisition. Car, quoiqu'elle ait pour but la conservation de la foi, Texercice en est semblable à celui des justices criminelles : informations, captures de criminels, prisons, tortures, condamnatiiMis, conQscations, peines infamantes ou pécuniaires, et souvent corporelles, par le ministère du bras séculier. Il devait paraître étrange, au moins dans les commeorements, de voir des religieux, faisant profession de l'humilité la plus profonde et de la pauvreté la plus exacte, tout d'un coup transformés en magistrats, ayant des appariteurs et des familiers armés, c'est-à-dire des gardes et des trésors à leur disposition, se rendant terribles à tout le monde.

Le mépris du travail des mains a attiré l'oisiveté chez les mendiants comme chez les autres religieux. Il n'est pas aisé de connaître si le temps destiné à l'oraison mentale ou à l'étude est ûdèlement employé; on peut, à gen(>ux et en posture du plus grand recueillement, penser à tout ce que Ton veut. Un religieux enfermé dans sa cellule peut, sous prétexte d'étude, faiie des lectures, je ne dirai pas mauvaises, mais inutiles «t de simple curiosité. Enfm il peut bâiller et s'oadormir. Il n en est pas de même du travail ; il est sensible, et l'ouvrage qui reste en fait foi. De plus, (es esprits propres à 1 étude ne sont pas communs ; la plupart des hommes s'exercent peu à rai^onuer et à

« irisl. LXXXII, n. 45.

penser de suite, et sont peu curieux, si ce n*est de nouvelles et de petits faits particuliers, matière des jugements téméraires et des médisances. Les anciens savaient étudier, et mieux que les modernes : leurs écrits en font foi ; et toutefois saint Basile et saint Grégoire de Nazianze *, dans leur retraite, ne dédaignaient pas les travaux les plus bas. On peut tirer vanité d'avoir fait uçi bon livre, mais on n'en tira jamais d'avoir fait des nattes ou des corbeilles; on peut toute la journée s'appliquer à ces ouvrages, il ne faut ni belle humeur ni tète reposée.

Le troisième défaut que saint Bonaventure reproche à ses frères est la vie vagabonde de plusieurs, qui, pour donner, dit-il, do soulagement à leurs corps, sont à charge à leurs hôtes et scandalisent au lieu d'édiGer. C'est l'inconvénient des voyages trop fréquents, qui donnent occasion d'excéder dans la nourriture et le sommeil, sous prétexte de se remettre de la fatigue, et dérangent l'uniformité de la vie régulière. Le quatrième défaut est l'importunité à demander, qui fait craindre, dit saint Bonaventure, la rencontre de nos frères comme celio des voleurs. En effet, cette importunité est une espèce de violence à laquelle peu de gens savent résister, surtout à l'égard de ceux dont l'habit et la profession ont attiré du respect; et d'ailleurs c'est une suite naturelle de la mendicité. Car enfin il faut vivre; d'abord la &im et les autres besoins pressants font vaincre la pudeur d'une éducation honnête, et, ayant une fois franchi cette barrière, on se fait un mérite et un honneur d'avoir plus d'industrie qu'un autre à attirer des aumônes.

La grandeur et la curiosité des bâtîaients, continue le saint docteur, trouble notre paix, incommode nos amis, et nous expose aux mauvais jugements des hommes. Les bâtiments troublent la paix des religieux par les soins et

> Hist, XIV, n. 2.

les mouvements que les supérieurs et ceux qui agissent sous leurs ordres sont obligés de se donner pQur examiner les dessins, les plans, et veiller à Texécution, mais surtou . pour fournir à la dépense, n'ayant aucun fonds assuré, et c'est ce qui incommode les amis. Mais tant que Touvrage dure, la paix de toute la communauté est troublée par rembarras des matériaux et des ouvriers. Quant aux mauvais jugements des hommes au sujet de ces bâtiments, Pierre des Vignes les exprime assez en disant ' : a Ces frères, qui, dans la naissance de leur religion, semblaient fouler aux pieds la gloire du monde, reprennent le faste qu(Ps ont méprisé; n'ayant rien ils possèdent tout et sont plus riches que les riches mêmes. » Enfin saint Bonaventure reproche à ses frères l'avidité des sépultures et des testaments, qui attire, dit-il, l'indignation du clergé et particulièrement des curés; c'est aussi de quoi se plaignait Matthieu Paris, en disant : v Ils sont soigneux d'assister à la mM-t des grands et des riches, au préjudice des pasteurs ordinaires *; ils sont avides de gain et extorquent des testaments secrets; ils ne recommandent que leur ordre et le préfèrent à tous les autres. »

XL Schisme entre les frères mineurs, IVIais après saint Bonaventure le relâchement fit de grands progrès chez les frères mineurs, par le malheureux schisme qui divisa tout l'ordre entre les frères spirituels et ceux de l'observance commune. Le bon pape saint Célestin ^, dont le zèle était plus grand que la prudence, autorisa cette division en établissant la congrégation des pauvres ermites sous la conduite du frère Libérât. Ce qui poussa la division au dernier excès fut la fameuse disputis sur la propriété des choses qui se consument par Tusage, comme le pain et le reste de la nourriture. Saint Bonaventure lui-

' Bpist, 37.— ZTw/.LXXXII, n. 7. — " P.541. — 3 Hisl.lXXKIX, n. 3, 31.

mèoie soutint * que les frères mineurs renonçaient à cette propriété, et qu'elle passait au pape et à TÉglise romaine * ; ce qui fut accepté par le pape Nicolas III. Mais Jean XX ^ rejeta cette propriété imaginaire, et déclara que le simple usage de fait, auquel les prétendus spirituels voulaient se réduire, serait un usage injuste, étant dépouillé de tout droit.

Il déclara que l'obéissance est la principale vertu des religieux, et préférable à la pauvreté * ; car ces frères indociles soutenaient qu'eu ne doit point obéir aux supérieui*s quand ce qu'ils commandent est contraire à la perfection. C'était l'effet des disputes scolastiques auxquelles ces îv^ss'exerçaient continuellement ; on y traitait tous les jours de nouvelles questions, et on y employait toutes les subtilités et les chicanes possibles. On demandait, par exemple ^ , si la règle oblige sous peine de péché mortel ou seulement de péché véniel ; si elle oblige aux conseils de l'Évangile comme aux préceptes ; si ce qu'elle prescçit en forme d'admonition , d'exhortation ou d'instruction, oblige autant que ce qu'elle exprime en termes impératifs. On s'accoutuma par là à raffiner sur le Décalogue et sur l'Évangile.

Les effets de ces disputes frivoles ne furent que trop sérieux ; le pape Jean XXII ^ ayant osé condamner ces frères indociles, ils le déclarèrent hérétique de leur propre autorité, et appelèrent de ses constitutions au futur concile^ EnBn la révolte alla si loin que ces frères mineurs, soutenus par l'empereur Louis de Bavière , firent déposer Jean XXII ' et mettre à sa place l'antipape Pierre de Corbière, un d'entre eux, qui, pour soutenir sa dignité, fut réduit à prendre de toutes mains; et c'est à quoi se

» Hist. LXXXVI,n.2. — > ^î«/.LXXXVII,n.33.— 3 Hist.XCllî, n. 14.— * Hial. XCII, n. 34.— ^ Cap. Exyc. de verb. rign. in 6. Clem. Exivi cod, — « Hist. XCÏII, n. 53. — 7 Hisl. XCIII, n. 46, 47.

ir. 23

3&i HUITIÈME DISCOURS

termina l'humilité de ces frères et leur zèle pour la pao^

vreté et la perfection évangélique.

Au reste , si la mendicité des religieux n*a été autorisée dans rËglj^e que depuis le treizième siècle , ce n'est pas que rinveption en fût nouvelle ; de tout temps on a vu des mendiants , même sous préteite de philosophie ou de religion. Les philosophes cyniques mendiaient S et on trouva une fois Diogène demandant à une statue, pour s'exercer, disaiU-il , à être refusé. C'est à l'occasion des hérétiques massaliens que saint Ëpiphane marque les inconvénients de la mendicité, insistaiit sur les lâches complaisances auxquelles elle engage pour les riches^ môme pour ceux dont les biens sont mal acquis, visites actives et passives, flaltertes, conversations de nouvelles ou d'autres matières mondaines ; et la pire de toutes les com* plaisances , qui est la facilité des absolutions et Taffaihlissement de la théologie morale. Guillaume Durandi * > ôvél^ de Mende, dans ses Avis pour le concife de Vienne, iii^WiO une grande estime pour les religieux mendiants; « ^ais, ajoute-t-il, on devrait pourvoir à leur pauvreté, en sorte qu'ils eussent on commun des revenus suffisants, ou qu'ils subsistassent du travail de leurs mains, comme les apôtres. »

Page 1