‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 60 sur 88 · XII. Rddckement général dê$ relifiieux · texte numérisé non relu

XII. Rddckement général dê$ relifiieux

Les moines et les autres anciens religieux tombèrent dans un grand mépris depuis l'introduction des mendiants ; ils n'étaient plus vénérables comme autrefois par leur 'amour pour la retraite , leur frugalité, leur désintéressement; la plupart s'abandonnaient à l'oi^fl^eté et à la mollesse; les études mêmes qu'ils prétendaient avoir sub* stituées au travail des mains étaient chez eux fort languissantes; en un mot, ils ne paraissaient pas être d'une

« Dioc. Laert. Nar. 80, b. 4, 5, S. — Hisl. XIX, n. 23. — • BitL

XCI, a, 11,62.

SUR L'KRTOIiii; £I?CIJÉSIASTIQU£. 35S

gsnide oiililé à i'Égiise. On voyait, ao coBtraire, les itère& RMmâianls remplir les ^diaifes des éooles et des égUsas^ et par leurs travacrx infatigal^ies suppléer à la ziégligenee et 'à rinoapacité des prélats et des autriss pasleurs. €eiiftéppis>escita les anoieiis nomes à r^ver chez eus les «études , oomme nous avons vu dans la fondation du collège des Bernardins à Paris * ; eit le pape Benoit XIT, dans sa buHe pour la réforme des moines noirs, s'étend l)eBUooap sur les études.

Mais comme on n'ymagiBait pas alors qu'on pût bien étudier ailleurs que dans les universités*, on y envoyait les moines, ce qui fut \me nouvelle source de relâchement, par la dissipation des voyages , la fréquentation inévitable des étudiants séculiers peu réglés dans leurs mœurs pour la plupart, la vanité du doctorat et des autres grades, et les distinctions qu'Us donnent dans les monastères. Or, les moines , en général , non-seulement de la grandQ^|égle , mais encore de Gluny et de Citeaux ,| étaient déjà ^liplb^s dans un grand relàcîiement ; on le voit par le conc4|pkle Cognac tenu en 4238», où il est marqué que les moineWet les chanoines r^uliers recevaient en argent leur nourriture et l^ur vestiaire , en sorte que les places monacales étaient commue de petits bénéfices. Les moines sortaient sans permission , mangeaient en ville chez les séculiers et s'y eaohaieat; ils avaient leur pécule en propre, empruntaient -de l'argent en leur nom et se rendaient cautions pour d'autres. Ils mangeaient de la viande, portaient du linge, et couchaient djyei^des cellules ou chambres particulières.

Ceât ici le lieu^ ce me semble , d'examiner les causes ou plutôt les prétextes du relâchement des religieux, dont un des plus communs et des plus spécieux est l'affaiblissement de la nature. Les corps , dit-on , ne sont plus tels

X Ilist. LXXXII, n. 47. — * Hist. XCIY, n. 48. — ^ Hist, LXXXI, &. 12.

qu'ils étaient il y a mille ans ou plus, du temps de saint Antoine et de saint Benott; les hommes ne vivent plus si longtemps et n'ont plus la même force. C'est un très ancien préjugé et qui se trouve dans Homère et dans Virgile ; mais ce n'est qu'un préjuge, non-seulement sans preuve, mais détruit par des faits constants. Du temps de Moïse, il y a plus de trois mille ans, la vie humaine était bornée à cent ou six vingts ans; et toutefois, dans un psaume qui porte son nom, elle est réduite à soixante-dix ou quatre-vingts ans *. Parcourez toutes les histoires , vous n'y trouverez presque personne qui ait plus vécu depuis trois mille ans, si ce n'est les anciens moines; et, pour nous réduire à la France, depuis treize cents ans que dure la monarchie, aucun de nos rois n'a tant vécu que Je dernier mort.

Il faut donc renoncer à ce préjugé populaire qui a produit tant de relâchement , non-seulement chez les religieux, mais dans toute l'Église. De cette erreur est venue la liberté que l'on s'est donnée d'avancer de quatre ou cinq heures l'unique repas du carême , et d'y en ajouter un second. Dès le douzième siècle, Pierre-le-Vénérable, voulant excuser le relâchement de l'observance de Cluny, disait 2 que la nature humaine est affaiblie depuis le temps ÛQ gaint Benoît ; et toutefois saint Bernard , dans le même temps , témoigne que tous les fidèles jeûnaient encore le carême jusqu'au soir. Cependant sur ce faux préjugé on a avancé le repas de vêpres à none , comme il était du temps de saint Thomas d'Âquin', et de none à midi, comme il est encore, sans qu'aucune communauté religieuse, pour austère qu'elle soit, ait gardé Tancien usage. La cause la plus générale du relâchement des religieux est la légèreté de l'esprit humain et la rareté d'lu>mmes fermes et constants qui persévèrent longtemps dans une

' Ps. 89, 10. — » Hist. LXXVH, n. 60. — 3 Thom. 2, 2, U7, a. 7.

même résolution. C'est la raison des vœux introduits si sagement pour fixer Finquiétude naturelle , qui font Fes* sentiel de ia profession religieuse. Or, afin que ces vœux ne fussent pas téméraires, on avait ordonné avec la même sagesse de rigoureuses épreuves. Loin d'attirer les séculiers à la vie religieuse *, comme on a cru non-seulement permis, mais méritoire dans les derniers temps, les anciens employaient tous les moyens capables de rebuter ceux dont la vocation n'était pas solide, et saint Benoit Fordonne expressément. C'est qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait des religieux dans l'Église, mais s'il y en a ils doivent tendre à la perfection , il ne leur est plus permis d'élre des chrétiens médiocres. Le bienheureux Guignes , chartreux * , avait raison de dire : a S'il est vrai que la voie qui mène à la vie est étroite, et que peu de gens la trouvent , l'institut religieux qui admet le moins de sujets est le meilleur et le plus sublime , et celui qui en admet le plus est le moins estimable. »

Un moine relâché est donc un homme qui se contredit perpétuellement ; il a promis à Dieu de vivre dans la retraite et le silence, et il cherche les compagnies et les conversations , il demande des nouvelles et en débite luimême ; il a promis de garder une exacte pauvreté et se réduire au nécessaire, toutefois il est bien aise d'avoir en son particulier quelque livre , quelque petit meuble , quelque peu d'argent, une chambre plus propre et plus com- * mode qu'un autre. Il assiste à l'office, mais il aime les occasions de s'en dispenser, et l'expédie promptement comme s'il avait à faire ensuite quelque chose de plus important. Et je ne parle point des relâchements plus sensibles des religieux qui semblent avoir honte de leur habit et de leur profession , et se déguisent pour approcher

» Thom. 2, 2, q. 189, a. 9. — Cass. V, Inst. 3, Reg. 58. — * C. 80, n. 12. — Bisi, LXVII, n. 58.

35« HUITIÈME DiSCOUBS

autant qu'ils peuvent de rexténetir des séculiers, qui fofti les agréables et les bons compagoone dans les repas et le» voyages , et se font rechercher pour les parties de plaisir.

D'autres plus sérieux prèteodeat se distinguer par des talents singuliers : l'un fait des secrets inconnus à toute ia faculté de médecine, l'autre excelle dans les ma thématiques, rardiiteclure ou quelque autre art qui le fait re^ cberciiar, l'autre eafia entend la conduite des aiSaireSy soit publiques, soit particulières; il est capable de gou** verner non-seulement des familles, mais des états, ou du moins il le croit être. Tous ces gens-là , ce me semble, sont du nombre de ceux qui regardent derrière, après avoir mis la main à la charrue. Car pourquoi quitter k» monde et y rentrer ensuite par islht de portes? Un vrai moine ne cherche qu'à eubUer le moarie et eu être entièrement oublié, et tout autre religieux à proportion.

Jû compte, entre les causes du reiâchemefiti, les récréations introduites dans les derniers temps; car la règle de saint Benoit n'en dit pas un mot ^ ni aucune autre ancienne règle que je sache ^. Cet usage semble fondé sur lopinion de quelques théotogiens modernes , qui ont cm que la conversation libre et gaie était un soulagement nécessaire après Tapplicatiott d'esprit , oooune le refios après le travail du corps; et ils ont nommé vertn d'entmpélie le bon usage de ce relâchemeqt d'esprit ; mais ils n'ont " pas vu que cette prétendue vertu, tirée d'Aristole, est comptée par saint Paul entre les vices souis le même ncMOi d'eutrapélie ; et ce qui les a trompés est que, n'entendant pas le grec, ils n'ont vu dans la version de saint Paul que le mot de scurrililé, qu'ils n'ont pas manqué déranger entre les vices; ainsi le même mot de saint Paul signifie un vice en latin et une vertu en grec ' ; voilà, si je ne me trompe , la source des récréations.

» Tiiox., Inlrod. S. Pr. S. — » Thox.

Au fond , il n'est pas vrai que la oonversatioii soil nécessaire pour nous remettre de l'application d'esprit. Le mouvement du corps y est plus propre , comme une promenade ou un travail modéré, parceque ce mouvement détourne aux parties éloignées les esprits animaux rassemblés et agités dans le cerveau. La conversation au contraire entretient et souvent augmente cette agitation des esprits, sans compter les tentations où elle expose, les railleries piquantes , les médisances , les jugements téméraires sur les affaires de l'Église ou de l'état , car les nouvelles publiques sont souvent 1a matière des récréations. Je m'en rapporte à l'expérience , et je prie les personnes religieuses de songer quelle est la matière la plus ordinaire de leurs confessions si fréquentes.

Je crains encore que les austérités corporelles , si usitées dans les derniers siècles , n'aient été des occasions de relâchement; car ce ne sont pas des signes infaillibles de vertu ; on peut sans humilité et sans charité marcher nupieds , porter la haire ou se donner la discipline. L'amourpropre qui empoisonne tout peut persuader à un esprit fiaible qu'il est un saint dès qu'il pratique ces dévotions extérieures , et , pour se dédommager de ce qu'il souffre par là , peut-être sera-t-il tenté de prendre d'ailleurs quelque soulagement ou quelque plaisir permis. Enfin quelques uns s'imaginent pouvoir faire une espèce de compensation , comme cet Italien qui disait : a Que veux-tu , mon frère 1 un peu de bien , un peu de mal ; le bon Dieu nous fera miséricorde. » L'Écriture ne parie pas ainsi » : « Détoume^toi du mal et fais le bien ; » nous apprenant à quitter le péché avant que de faire de bonnes œuvres , s't nous voulons qu'elles soient utiles. Enfin j'estime plus la vie parfaitement uniforme des anciens moines d'Egypte que celle d'un religieux déchaussé qui , après s'être donné

« Ps. 33.

la discipline , prend place avec joie à un grand repas et

cherche à y briller par sa belle humeur.

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