‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 74 sur 88 · II. Cause de cette ignorance. Nécessité de Vinstrucliùn · texte numérisé non relu

II. Cause de cette ignorance. Nécessité de Vinstrucliùn

II ne faut pas chercher bien loin la cause de cette Ignorance. L'ignorance naît avec nous et c'est une des suites de la corruption de la nature ; ce n'est pas de ces maux auxquels on puisse remédier une fois pour une longue suite d'années, puisque tous les jours des enfants viennent au monde et y viennent entièrement ignorants. 11 leur sert peu de naître dans le sein de l'Église et de parents éclairés, si on ne prend grand soin de les instruire chacun en particulier, et si de leur côté ils ne s'affectionnent aux instructions; mais la corruption du cœur humain résiste à l'un et à l'autre. Â moins que la grâce n'opère puissamment, nous ne sommes point touchés des choses de l'autre vie, parcequ'elles ne frappent point nos

sens; loute notre application se porte aux choses temporelles. Avec combien de soin, de travail et de patience les hommes les plus grossiers s'appliquent-ils à apprendre des métiers pour subsister ! Combien donne-t-on à l'étude de la jurisprudence, de la médecine, des mathématiques, . et des autres connaissances utiles au commerce de la vie ! Il n'y a point de financier, de marchand, de riche bourgeois qui n'étudie soigneusement ses comptes et ses papiers, qui n'ait de la pénétration dans ses afftiires, et n'y raisonne juste. Il n'y a paysan si grossier, qui , sans savoir lire ni écrire, ne suppute exactement ce qui lui est dû, ce qui lui doit venir d'un tel travail , ce qu'il doit gagner sur une telle marchandise. Chacun a de la curiosité, de l'ouverture d'esprit, de la mémoire pour l'objet de ses passions, soit le plaisir, soit l'intérêt. Il n'y a que la morale et la religion que tout le monde trouve difficile à comprendre et à retenir ; on n'aime pas à * en parler, on prend tout autre sujet de conversation.

La plupart même ne croient pas avoir besoin de s'en instruire. Je sais plus de bien que je n'en veux faire, dira l'un ' ; je me contente de mon catéchisme, dira l'autre ; je veux croire, dira celui-ci, sans approfondir : les vérités de la religion doivent être respectées ' ; il est dangereux de raisonner en ces matières. Vous diriez qu'ils craignent de trouver le faible de leur religion, s'ils s'en instruisaient plus à fond. Mais tous ces discours ne sont que de vains prétextes dont se couvrent l'ignorance et la paresse. La vraie religion ne craint point d'être connue ; elle n'enseigne rien qui ne se soutienne au plus grand jour; la môme Écriture qui nous ordonne de recevoir avec soumission les

» Clem. Albxand. I, 6, 655, A. — » JOeut. TV, 2, etc. — 2 Pbtr. 1, 21. — 1 Tim, II, 13. - Bom, XVI, 16, 2. — Cor, X, 6. — DeuL VI, 6, 18. — Ps. I, 2. CXVIII, etc. — Prov, I, II, III, etc. — Rom. XII, — Eph. V, 17. — Coloss, I, 9, 10.

If. 28

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vérités révélées ée Dieo, de cagtivtr aotre entendement, d'obéir à la feî, nous eomoiande expressément de méditer sa lei jour el attit, de nous appliquer de tontes nos forces à rétude ée la soieBoe et de la sagesse, et de travailler . toute notre vie à connaître la volonté de Dieu le pins disAiBCtemeat 'qu*il est ^possible.

' En eSèt, <|iioique le oatéokisme eoatienBe ce qui est le 1^06 nécessaire à «avoir, il en est comme de tous les antres sdirégés, qne Ton &e «ait jamais bien si Ton n'étudie rien an delà. Penr «ntendre et retenxr.ce peu que contient ce catéchisme, il finit en peser tontes les parles, et pénétrer, diacun selon «a portée, la profondeur de la doctrine qu'elles renferment. Quant aux vérités de morak, il est vrai que la meilleure manière de les étudier est la pratique, et que sens ne savons comme il laot qoe celles que nous observons; mais il ne «'ensuit pas que nous ne devions les apprendre qo^à mesure que nous les mettonsen œuvre. Les occasions d'agir ne se présentent pas par «rdre, et ai j'attends que j'aie eséculé tons les commandements de Dieu pour coonaitre les conseils, je ne les connaîtrai peotr être de ma vie, qnœqn^ils soient domiés pour faciliter l'observation des cemmandemests. La négligeneeé gander les préceptes qoeinafffi<sa!i«ms déjà «ne nous donne donc pas dnût id'ignorer les aufenes; nous sommes obligés à les garaler itoas<^ par conséquent à les savdr tous.

En&n, la vraie religion n'est pas comme les fansses, qm Be conmsleift qu'en vn culte extérieur et en de vaines cérémonies ^ ; c'^st une doctrine, mte étude, une science. Les fidèles étaient «nommés disciples avant qu'ils eussent reçH à Antioobe le ^om de cèrétiens* ; les évèqnes sont nommés docteurs chez tous les anciens ; et Jésus-Christ fondaift s(m Ëglise, dit aux apétpes ' : « Ailes, instruisez

« Deul. IV, 7, — a Act. XI, 16. — ' 1«A1TR. XXVIU, 18.

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toutes les nations. » Il est donc impossible d'être chrétien et d'être entièrement ignorant ; et celui-là est le meilleur chrétien qui connaît le mieux et pratique le mieox la loi de Dieu. Or, quoique Ton pût la connaître sans la pratiquer, il est impossible d'en pratiquer que ce que l'on en connaît.

ni. Le soin de catéchiser est trop têégligé. Nécessiié des ealét^ismes.

Mais il faut avouer que les particuliers ne sont pas seuls coupables de l'ignorance qui règne depuis longtemps dans rÉglise; 11 y a bien de notre faute^ je dis de nous autres prêtres et de tous ceux qui sont établis pour instruire. Quoique Ton prêche très souvent, et qu'il y ait une infinité de livres qui traitent de toutes les parties de la religion, on peut dire qu'il n'y a pas assez d'instruction pour les chrétiens, même pour les mieux intentionnés. Les livres sont de plusieurs sortes : des traités de théologie pleins de questions curieuses, dont le commun des fidèles n'a pas besoin, écrits en latin et d'un stylequi n'est intelligible qu'à ceux qui ont fréquenté les écoles; des commentaires sur l'Écriture, la plupart fort longs et presque tous en latin ; des vies des saints, qui ne vont qu*à montrer des exemples particuliers de vertu ; des livres spirituels qui donnent de bonnes pratiques pour sortir du péché et pour avancer dans la vertu et dans la perfection, mais qui supposent des chrétiens suffisamment instruits de l'essentiel de la religion; des livres qui par la longueur du style et la grosseur des volumes ne sont pas à l'usage des gens occupés ou peu attentifs. Il en est de même des sermons. On n'y traite que des sujets particuliers, détachés le plus souvent les uns des autres, selon la fête, Tévangile ou le desseinduprédicateur , on y explique rarement les premiers principes et les faits qui sont les fondements de tous les dogmes ; on y parie en passant des histoires contenues

dans rËcriture sainte, comme de choses connues de tout

le monde.

De là vient que les lectures publiques de rÉcriture, qui font partie de loffice de I Église, servent si peu pour Tinstruction des fidèles pour laquelle on les a instituées. Tout le monde n^entend pas le latin ; peu de gens se servent des traductions, et elles ne suflBsent pas si Ion ne connaît les livres saints d'où les leçons sont tirées et si Ton ne les y lit dans leur suite. On devait suppléer à ce défaut par les sermons; mais ce n*est pas expliquer un évangile que d'en prendre un mot pour le texte et d'y faire venir à propos tout ce que Ton veut. Ainsi on trouve partout de bonnes gens qui, fréquentant les églises depuis quarante ou cinquante ans et étant fort assidus aux offices et aux sermons, ignorent encore les premiers éléments du christianisme.

Il n'y a que les catéchismes qui descendent jusqu'à ces premières instructions si nécessaires à tout le monde; mais il semble qu'ils ne sont pas assez estimés. La plupart croient savoir le catéchisme parcequ'ils l'ont appris en leur enfance, et ne s'aperçoivent pas qu'ils l'ont oublié ou qu'ils ne l'ont jamais bien entendu ; d'autres ont honte d'avouer leur ignorance et leur mauvaise éducation, et ne peuvent s'abaisser jusqu'à ces instructions qui les remettraient, ce leur semble, aux petites écoles. Les ecclésiastiques, je dis ceux qui cherchent leur intérêt plutôt que ceux de Jésus-Christ, méprisent cet emploi, parcequ'il est pénible, obscur et infructueux. S'ils croient avoir de grands talents, ils cherchent de la réputation par l'éloquence do la chaire; s'ils en ont moins, ils s'appliquent au confessionnal et à la direction. Mais une des plus grandes difficultés de la confession est Tignorance des chrétiens, et qui les instruirait bien trancherait beaucoup de péchés par la racine.

IV. Défauts trop ordinaires des catéchismes ; moyen d*y remédier,

II est vrai que la forme el le style des catéchismes u peu d'attrait pour ceux qui les apprennent; car pour ceux qui les enseignent, il ne faut pas espérer qu'ils prennent jamais grand plaisir à répéter souvent des vérités qui leur sont familières, trouvant toujours de nouvelles ditBcuUé:; de la part des auditeurs; il n'y a que la charité qui puisse en faire Tagrément. Mais pour les disciples, comme la plupart sont des enfants qui ne peuvent voir rutilite de ces instructions, il serait fort à souhaiter qu'elles eussent quelque chose de plus engageant qu'elles n'en ont pour l'ordinaire, car il semble que ceux qui dans ces derniers temps ont composé des catéchismes n'ont pas eu celte vue ou n'ont pas ctu qu'il fût possible d'y réussir ; ils ont seulement cherché à renfermer en peu de paroles le plus essentiel de la doctrine chrétienne, à le distribuer suivant un certain ordre, et à le faire apprendre aux enfants par des questions et des réponses qui s'imprimassent fodement dans leur mémoire, et c'est en effet le plus nécessaire. Aussi ces catéchismes ont-ils fait de très grands fruits, et quelque ignorance qui reste parmi les chrétiens, elle n'est pas comparable à celle qui régnait il y a deux cents ans, avant que saint Ignace et ses disciples eussent rappelé la coutume de catéchiser les enfanta.

Mais enBn on ne peut nier que le style des»catéchismes ne soit communément fort sec, et que les enfants n'aient beaucoup de peine à les retenir, et encore plus à les entendre. Cependant les premières impressions sont les plus fortes , et plusieurs conservent toute leur vie une aversion secrète de ces instructions qui les ont tant fatigués dans leur enfance. Tous les discours de religion leur paraissent tristes et ennuyeux ; s'ils écoutent des sermons, s'ils lisent des livres de piété, c'est avec dégoût et à contre-cœur,

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comme on prend des médecines ealulaires , mais désagréables. La religion leur semble une loi dure ; ils ne la suivent que pac crainte, sans goût et sans affection, la mettant où elle a*est pas et ne s'attachant qu'aux formalités. D'autres, plus emportés, s*écartent tout à fait, prévenus des fausses idées que leur ont données la dureté des catéchismes et la simplicité des femmes qui ont été les premières à leur parier de religion; ils ne veulent rien écouter, et supposent, sans s'en éclaircir, que tous ces discours ne méritent pas seulement d'être examinés. C'est ce qui fait les libertins , principalement quand leurs passions et leurs mauvaises habitudes leur rendent odieuses les vérités de la religion; quand ils ont intérêt de les détruire, au moins dans leur esprit, pour apaiser les remords qui les tourmentent. Et voilà jusqu'où peuvent aller les nmuvais effets des instructions désagréables.

Cherchons donc , avec l'aide de Dieu , qui veut le salut de tous les hommes, s'il y a quelque moyen de remédier ou de suppléer à la sécheresse des catéchismes , et pre* mièrement , tâchons d'en découvrir la cause ' ; elle vient, si je ne me trompe « de ce que les premiers qui les ont composés étaient des théologiens nourris dans l'école, qui n'ont fait qu'extraire de chaque traité de théologie les déûnitioos et les divisions qu'ils ont jugées les plus nécessaires, et les traduire en* langue vulgaire sans ea changer le style. lisant aussi suivi la méthode scolastique, et ont voulu faire apprendre aux enfants les raisons de la suite des traités : pourquoi l'on parie des vertus et des sacrements après avoir traité des mystères, et ainsi du reste. Mais je crains qu'ils n'aient pas assez fait de réflexions sur Tétat de ceux qu'ils entreprenaient d'instruire ; et en effet, il est difficile que des hommes qui ont étudié longtemps, et qui sont f<Hit exercés dans toutes les subtilités

« 1 Tim. Il, à.

d'ane science , paissent bies se représenter josqu'où va f ignoranee de ceux qui n'en ont aoctiBe teiatare.

La méthode et le style de la théologie scolastique est fort propre à ceux qui ont étudié la logique e€ tes autres partie» de la philosophie , tels qtie so«t orcttnairement les théolo^ gîens. Quand on tenr propose d'abord que Dieu peut être considéré en soi * on par rapport au3C créature»; en soi, ou quant à l'essence, on qoantà la distinction des personnes; à regard des créatures, ou comme Icm* principe, ou eorame leur fin ; que les moyeos-par lesquels la créature raisonnable peut arriver à cette &n sont les vertus et la grâce que J^us-Christ nous a méritétes, et qui nous est communiquée par les sacrements; quand, dis-je, vous proposerez tout cela à un homme instruit de la philosophie , il vous entendra fort bien, et ce plan général lui fera prévoir agréablement tont ce qu'il doit apprendre ensuite. Mais si vous dites la même chose à nn marchand ou à un hommie d'afiEaires qui n'a point été au collège, il ne vous entendra point , et il oe se formera qu'une idée confuse d'on discours qui regarde Dien et la religion ; il n'est point accotftumé à ces divisions métbodiqnes y il n'entend point ces termes d'essence, de principe , de fia, de moyens; il faudrait bien des paroles et bien du temps poar lui expliquer tout cela. Ce sera bien pis si vous parlez à un paysan , à une femme de ménage , à un enfant qui ne sait pas encore tonte la langue et qin n'a pas encore les idées des choses communes de la rie.

La meilleure méthode d'ense^ner n'est donc pas eeHe qui nous parait la phis naturelle, quand nous considérons les vérités abstraites en elles-mêmes , mais celle que l'expérience lait connaître. pour la pins propre à faire entrer ces vérités dans les esprits de ceux à qui nous parlons. Or, il me semble que nous devons faire grand cas de l'expé-

I Thom. 1, Quast.

rience de tous les siècles. En remonlant jusqu'à sept ou huit cents ans, qui est à peu près le temps où la plus grande ignorance s'est répandue dans le christianisme , au-dessus de ces temps misérables jusqu'au commencement du monde , je trouve que Ton a toujours suivi à peu près la même méthode pour enseigner la religion , et que Ton s'est servi principalement de la narration et de la simple déduction des faits sur laquelle on fondait les dogmes et les préceptes de morale.

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