CHAPITRE II
L'abbé Gourdon à la Chapelle-du-Genêt.
Rentré dans le diocèse d'Angers, l'abbé Gourdon sollicite avec instance de M§r Montault l'humble cure de la Chapelle-du-Genêt, devenue vacante, pour s'y reposer des grandeurs et des applaudissements, et s'y ménager un asile inviolable contre leur retour.
Le vendredi de la Passion, 12 avril 1821, il arriva vers le soir dans sa paroisse, à pied, un bâton à la main, son bréviaire sous le bras; c'était mettre littéralement en pratique le conseil de l'Evangile. La population entière l'attendait depuis longtemps en habits de fête. A sa vue, la satisfaction universelle éclate en transports vraiment extraordinaires; on se précipite à
sa rencontre, on le presse, on l'entoure, on se félicite, on s'embrasse; un immense feu de joie s'improvise près de l'église. Remué jusqu'au fond de l'âme, l'abbé Gourdon monte à l'autel, remercie son troupeau avec effusion, se félicite de prendre possession de la charge pastorale, pour ainsi dire au pied de la croix, sous les auspices de saint Jean et de l'auguste Marie dont l'Eglise célébrait en ce jour les ineffables douleurs, assure ses paroissiens qu'il ne vient pas planter sa tente seulement pour quelques jours, mais vivre et mourir avec eux, se donner à eux, se consacrer tout entier à leur bonheur. Alors la joie devint de l'ivresse; chacun sentait qu'une ère nouvelle commençait. Souvent il y a dans les masses des pressentiments vagues, mystérieux, mais certains, que l'Ecriture appelle la voix de Dieu. Ceux qui agitaient les bons habitants de la Chapelle-du-Genêt étaient de ce nombre.
Le monde, qui ne voit ordinairement que les superficies, admirait surtout dans l'abbé Gourdon la grandeur de son talent, le charme indéfinissable de son commerce; et pourtant ces brillants dehors n'étaient que l'ombre des hautes qualités du prêtre : à la Chapelle-du-Genêt, le nouveau pasteur des âmes révéla toutes les vertus sacerdotales dont la nature et la grâce l'avaient doué si richement. Une piété sincère, élevée, lumineuse, pleine d'élan et de générosité, dévouée jusqu'à l'abnégation la plus absolue, en était à la fois la base et la source féconde.
« Les hommes, dit saint Grégoire de Naziance, ont de la piété véritable des idées différentes; quelques-uns la font consister dans un culte tout intérieur, dont le secret ne se trahit pas par les œuvres, germe éteint comme l'enfant qui, avant d'avoir vu le jour, meurt dans le sein maternel; plusieurs croient la posséder, lorsque, par une foule de louables pratiques sans cesse renouvelées, ils entretiennent en eux-mêmes un petit feu qui jette quelques étincelles et quelques maigres flammes; d'autres la demandent au recueillement, au silence, à la mortification des sens, aux austérités corporelles; beaucoup s'imaginent qu'elle habite uniquement la solitude, les antres sauvages, sous la haire et le cilice. Tous se trompent à notre avis; ils prennent pour la piété ce qui n'en est que l'accident ou la conséquence. La piété véritable, c'est le rayonnement, la splendeur, la flamme de la charité ; elle est dans l'ordre spirituel ce qu'est le soleil dans le monde physique. L'astre du jour remplit la terre de ses splendeurs, répand de toutes parts la chaleur, la fécondité; la piété inonde les âmes des feux de l'amour, verse sur tout ce qui l'entoure la lumière, la vie. Semblable à Dieu, dont elle représente dans le temps la fidèle image, elle est partout, à la ville, à la campagne, au désert, dans les assemblées populeuses, dans les magnificences des palais, dans l'humilité des chaumières, au milieu des sages et des savants,
» parmi les peuplades ignorantes et barbares; rien ne » l'arrête ou la rebute, ne la déconcerte ou l'enchaîne; » elle ne connaît ni la faim, ni la soif, ni la fatigue, » ni le péril, ni les tourments, ni la mort; elle s'ac- » commode à tous les tempéraments, à tous les carac- »tères; ses manifestations sont multiples, diverses; » mais, quelles que soient les formes qu'elle revêt, » toujours agissante, toujours active, elle se dépouille, » elle se donne, elle se dévoue, elle se consume, elle » se fait tout à tous avec l'apôtre pour les gagner tous » à Jésus- Christ (*). »
Les saintes ardeurs de cette flamme divine avaient envahi depuis longtemps l'âme et le cœur de l'abbé Gourdon.
Les fonctions pastorales embrassent l'enfance, la douleur, la pauvreté, la faiblesse, l'éducation, la conscience; toutes vastes qu'elles soient, la charité du nouveau curé de la Chapelle-du-Genêt les augmentait, les dilatait encore; il se regardait comme le conseil et le guide, le soutien et l'ami, le serviteur et le père de tous les membres de cette grande famille que l'on nomme paroisse, dont la Providence venait de l'établir le pasteur. Travail, industrie, bien-être, les intérêts du temps et ceux de l'éternité , rien de ce qui pouvait contribuer au bonheur de ses enfants ne pouvait lui être indifférent; son infatigable prévoyance
0 S. Grég. Naz. tr. p. 6 et 59.
s'étendait à toul. On pouvait lui appliquer avec vérité ces belles paroles de saint Paul : Qui est faible sans que je sois faible avec lui, qui est tourmenté far la tentation ou Vépreuve, sans que mon cœur ne soit en proie à la crainte et à toutes les sollicitudes de la tendresse paternelle (*).
La lettre suivante, écrite à une personne de sa paroisse, éloignée pour quelque temps de sa famille, nous le révélera tout entier.
« Ma chère enfant,
» Ton père et ta mère se portent parfaitement » comme tes frères et sœurs. Personne n'a été malade » depuis que tu nous as quittés. Nous avons bien be- » soin de santé, car ici, comme ailleurs, la misère » ne manque pas. Heureusement, on fait toujours » travailler à Cholet, et le blé n'a pas beaucoup aug- » mente; il n'est qu'à 38 sous le boisseau.
» Louis, qui est revenu de l'armée, n'a point reçu » d'ordre pour repartir; il travaille en attendant, et » ne perd pas une minute. Louise est lingère et com- » mence à bien faire dans son état. Nous n'avons pu » lui trouver une maîtresse pour lui donner l'état de » couturière. Ton beau-frère du... est toujours à son » régiment, malgré toutes nos sollicitations pour lui » obtenir un congé indéfini; ta sœur ne perd pas cou-
(*) 2' Cor. M. 29.
» rage néanmoins, et fait ce qu'elle peut pour nourrir » ses deux petites filles. Marcelline est charmante , » Jeanne a encore besoin de quelques années pour » être parfaite : sa tête est jeune plus que son âge. » La famille À.... est désolée, le pauvre Jean va par- » tir, à moins que nos pressantes démarches ne par- » viennent à le conserver parmi nous, ce qui est peu » probable. J'en ai le cœur navré , car il travaille su- » périeurement et fait travailler ses frères. Son esti- » mable père s'est beaucoup tourmenté. C'est à ce » bon jeune homme que ses parents doivent de n'a- » voir pas manqué de pain pendant cet hiver; ils vont » perdre immensément. Il me vient quelquefois à » l'idée de le faire remplacer. La chose n'est pas » aisée. Je trouverais bien un homme , mais je n'ai » point d'argent. Il est vrai, la bonne Mme d'À... m'a » promis de me prêter 600 fr. que j'espère bien ne » lui rendre jamais; elle y compte un peu, je pense. » Prie Dieu qu'il me procure le reste...
» Perrine est rentrée à la maison. La gêne de ses » père et mère, le peu de progrès qu'elle faisait dans > son état, nous ont forcés à remettre à quelque temps » la fin de son apprentissage. Nous nous y repren- » drons quand le temps sera meilleur. J'ai mis la » grande Caroline en condition à Beaupreau. On est » fort content d'elle; il ne fallait que la dépayser pour » la rendre raisonnable. Je suis parvenu à procurer à » ton oncle Jean plus d'ouvrage qu'il n'en peut faire.
Sa position s'améliore; il a pu remettre 450 fr. à F... le jour de la Toussaint.
» On m'a fait beaucoup de compliments de Baptiste; il est toujours chez M... D...; il a grandi, et ne change point de caractère ni de conduite. Madame de..., qui l'aime extrêmement, veille sur lui avec soin. Il vient souvent nous voir pendant cette saison, ce qui fait grand plaisir à ta famille. J'ai lieu de croire qu'au printemps prochain, Alexandre entrera aussi à la B... ou plutôt chez M. de T...; je pense qu'il y sera parfaitement. J'aime mieux les voir bien placés que de leur faire continuer leur misérable état de tisserand... Ton cousin Henri a tiré au sort pour le recrutement. Heureusement pour lui, Jacques est censé soldat jusqu'au 1er janvier, et exempte son frère qui n'a pas bien choisi son numéro. On est sans inquiétude pour son avenir, puisque la loi le dispense. Nos essais de betteraves à sucre ont parfaitement réussi, j'en suis fier et joyeux; j'espère que ce sera plus tard une source de richesse pour nos bons métayers, comme le trèfle que j'ai eu tant de peine à introduire et qui fait merveille à présent... J'ai eu bien peur tous ces temps-ci; nous sommes entourés de dyssenteries et de fièvres pernicieuses; mais personne n'a été atteint à la Chapelle; il y a moins de malades que jamais. J'ai célébré une des messes de Noël pour demander au divin Enfant de continuer à nous préserver de ces divers fléaux...
» Je suis bien aise d'avoir l'occasion de te faire » mes souhaits de bonne année. Que Dieu te conserve » dans le désir de lui plaire en toutes choses; car tu » sais bien que le bonheur n'est point en cette vie. Si » nous portons avec le courage de la foi et de l'amour » le fardeau de notre triste existence, nous trouve- » rons dans la mort même, si amère aux âmes qui » ne pensent pas comme nous, une douceur inespé- » rée. Je voudrais t'inspirer une confiance sans bornes » dans la bonté de celui qui a dit : Mes délices sont » d'habiter parmi vous. Dans les temps qui suivent » le mystère de la naissance de Jésus-Christ, qui n'es- » pérerait pas, qui ne se réjouirait pas, à la pensée » des abaissements du Fils de l'Eternel, descendu » parmi nous pour partager nos douleurs et pour » nous les rendre à jamais précieuses? Pourquoi » nous inquiéter? pourquoi nous troubler? nos en- » nuis nous purifieront, nous détacheront de plus en » plus, si nous les offrons à notre Sauveur comme » une pénitence. Je ne sais , ma chère fille , quand » nous nous reverrons. Hélas! peut-être que cette an- » née sera la dernière pour quelques-uns de nos amis. » Ainsi , la véritable amitié , mon enfant , donne ses » rendez -vous dans le royaume céleste, où rien ne » change, où il n'y a ni larmes, ni soupirs, ni crainte, » ni souffrance. C'est là que je t'attendrai quand j'au- » rai fini ma course beaucoup plus avancée que la » tienne. »
Qui pourrait lire, sans être profondément ému, ces lignes qui rappellent d'une manière si touchante, dans leur simplicité , le portrait du bon pasteur tracé par Jésus-Christ lui-même ? Telle fut la vie de tous les jours du curé de la Chapelle-du-Genêt.
Dès son arrivée dans sa paroisse, ses regards avaient été douloureusement frappés du teint hâve, terne, d'une partie assez considérable de la population qui portait , sur le visage , tous les signes de maladies héréditaires ou d'une santé depuis longtemps altérée. 11 rechercha avec empressement les causes de cet état morbide. Les hommes de l'art les plus habiles , consultés par lui, s'accordèrent à les attribuer à la mauvaise qualité des eaux qui servaient à l'alimentation , aux rues du bourg remplies d'immondices, d'ornières et de cloaques qui répandaient dans l'air des miasmes délétères. L'abbé Gourdon ne se donna aucun repos jusqu'à ce qu'il eût extirpé le mal dans sa source. Sa bourse , celle de ses amis furent mises largement à contribution ; le conseil général du département, le gouvernement lui-même , cédant à ses sollicitations incessantes, le secondèrent généreusement. La grande route, qui traverse la Chapelle, fut changée et macadamisée avec soin , le bourg assaini dans toutes ses parties; une fontaine fut construite qui réunissait à l'abondance toutes les conditions de salubrité désirables. Dans la satisfaction extrême qu'il en ressentait , il écrivait : « Enfin, Monsieur le marquis, nous avons
» trouvé , comme par miracle , des eaux délicieuses , » sur la route du petit moulin. Vos conseils ne nous » ont pas été inutiles. Je ne saurais vous exprimer » toute la joie que j'éprouve; aidez-nous à remercier » dignement la divine Providence. »
Une sollicitude si active, si intelligente, devait être couronnée par les résultats les plus satisfaisants : nous avons pu constater sur les registres de la commune qu'à partir de cette époque la mortalité diminua de deux cinquièmes.
Il était une autre cause de souffrance et de mort, la misère , qu'il désirait ardemment faire disparaître du milieu de son troupeau, ou du moins circonscrire dans les limites les plus étroites. // voyait dans les malheureux, avec l'illustre cardinal de la Luzerne, des chrétiens, des frères; et des chrétiens , des frères malheureux lui paraissaient un grand scandale , une violation des premiers préceptes de l'Evangile (*).
Il est vrai, l'aumône, ce commandement de prédilection du Sauveur, soulage, console, adoucit la misère; mais, quelqu'é tendue, quelque dévouée qu'elle soit , elle laisse le plus souvent subsister les misérables. Seule , elle est donc insuffisante , surtout dans nos sociétés modernes , où le partage indéfini de la propriété peut bien appeler un plus grand nombre d'individus à participer au bienfait d'une certaine ai-
(*) OEuv. du card. de la Luzerne, t. IV, p. 74.
sance, mais laisse à chacun peu de superflu, presque toujours, hélas! dévoré par un besoin égoïste de bienêtre, par le luxe ou les mauvaises mœurs; tandis que l'industrie, toute païenne et sans entrailles, multiplie chaque jour, dans des proportions effrayantes, le nombre des prolétaires, et augmente la lèpre hideuse du paupérisme.
Sans doute, il y aura toujours des pauvres parmi nous (*). C'est la conséquence fatale du péché; le but de la fraternité chrétienne n'en est pas moins de diminuer leur nombre, et d'améliorer leur sort. L'Eglise fait-elle autre chose depuis dix-huit siècles? Saint Vincent de Paul et, au sein de notre Vendée, le vénérable père de Montfort, ne se contentaient pas, l'un de ramasser sur les marches de l'église Saint- Landry autant d'enfants abandonnés qu'il pouvait en nourrir, l'autre , de prodiguer ses soins affectueux à tous les malades délaissés qu'il pouvait visiter; non, ils fondaient les Enfants-Trouvés et ces deux grandes institutions, les plus magnifiques, peut-être, qui existent dans notre patrie , les sœurs de la Charité et les filles de la Sagesse.
L'abbé Gourdon n'avait pas reçu du ciel une mission aussi sublime; il le savait, ce qui ne l'empêchait pas de sentir l'aiguillon de la charité et de brûler du
(*) Semper pauperes habetis vobiscum, saint Mallh. 26. M. saint Jean. 12. 8.
désir d'imiter ces deux saints prêtres, autant qu'il était en lui, dans l'humble paroisse où venait de le conduire la Providence. La majeure partie de la population du bourg se composait de tisserands- il entreprit d'associer entre eux les plus indigents, persuadé, avec raison, que les efforts communs auraient, pour faire disparaître leur misère, une puissance bien supérieure à ceux du travail individuel. Lui-même s'employait à conclure des marchés avec des négociants de Nantes et de Cholet qui leur fournissaient les matières premières, et les reprenaient ensuite, lorsqu'elles étaient fabriquées, à des conditions arrêtées d'avance. Le succès dépassa ses espérances. Tous les autres états furent, de sa part, l'objet d'une sollicitude aussi éclairée. Un grand nombre de familles de la Chapelle-du-Genêt, actuellement dans une honnête aisance, nous ont avoué, avec l'accent de la plus vive gratitude, qu'elles devaient leur petite fortune et leur bonheur présent à ce charitable pasteur.
Les habitants des fermes, qu'il aimait avec une tendresse de cœur particulière, n'étaient pas plus étrangers que ceux du bourg à ses soins intelligents. Nous l'avons vu étudier des livres d'agriculture, de volumineux traités sur l'amélioration des races d'animaux domestiques, sur les épizooties qui pouvaient les atteindre, sur les moyens les plus efficaces pour les prévenir, ou en paralyser les funestes effets. Tous ceux qui l'ont connu savent que rien n'était plus anti-
pathique à son caractère et à ses goûts que ce genre de travail; mais qui pouvait l'arrêter lorsqu'il s'agissait d'être utile à ses paroissiens? Les trappistes essayaient de naturaliser, dans notre pays, les prairies artificielles de trèfle, et la culture des betteraves à sucre. Il comprit tout le prix du bienfait que devraient à ces bons religieux nos campagnes dont la première richesse consiste à élever et à engraisser le bétail. La routine s'opposait à un progrès si important; il donne l'exemple et fait ensemencer son petit domaine en trèfle et en betteraves. Quelques années s'écoulent, on l'imite à l'envi, et notre agriculture avait fait un pas immense. L'étendue de chaque ferme de sa paroisse, la nature et la qualité du terroir qui la composait, le genre de culture qui lui était propre, le nombre de bêtes à laine ou à cornes qu'elle pouvait nourrir, les améliorations dont elle était susceptible , lui étaient parfaitement connus , ainsi que les cours variables des marchés et les prix divers des céréales. Souvent il se rendait dans les métairies, visitait luimême les étables, les terres en labour ou en jachère, causait longuement avec les fermiers de tout ce qui pouvait les intéresser, stimulait celui-ci, encourageait celui-là, aidait l'un, plaidait la cause de l'autre auprès du propriétaire de sa ferme, donnait à tous des conseils utiles. Aussi , la classe si laborieuse et si noble des métayers avait-elle en lui une confiance sans bornes. Ils venaient en grand nombre Le consulter, t. i. A
lui faire part de leurs projets, lui rendre compte de leurs achats, de leurs ventes, se réjouir avec lui de leurs succès, ou se consoler de leurs pertes.
Un soir, le curé de la Chapelle-du-Genêt se promenait avec un député fort connu, quelques dames et plusieurs personnages de distinction. Un de ces paysans qui revenait de la foire de Montrevault vint à passer ; intimidé d'abord , il continue sa route sans s'arrêter, mais, retournant tout à coup sur ses pas, comme poussé par un remords irrésistible : « Monsieur » le curé, dit-il, je vous demande bien pardon, je » n'avais pas osé vous parler de la vente des bœufs. » Quelle bonne journée nous avons faite ! » puis il entre dans les détails les plus prolixes. L'abbé Gourdon écoutait , répondait , interrogeait avec une bonté incomparable, à la grande stupéfaction de la société choisie qui l'entourait, et qui, peut-être, n'avait jamais si bien compris tous les trésors de paternité que renferme lame du prêtre, lorsque, se dépouillant de sa vie propre, il s'identifie avec celle de son troupeau ou plutôt de ses enfants, et ne fait plus, pour ainsi dire, qu'une seule et même chose avec eux; réalisant dans le temps, autant qu'il est donné à la nature humaine, cette belle prière du Sauveur : Père saint, faites qu'ils soient un comme nous sommes un (*).
Cette admirable unité, fruit de l'amour divin, exis-
O Saint Jean, 47. 24.
tait dans sa plénitude à la Chapelle-du-Genêt. A toutes les heures du jour et de la nuit, le temps, la fortune, la vie entière du pasteur appartenaient à ses ouailles; il était, à la lettre, le serviteur des serviteurs de Dieu. Secrétaire universel, il tenait les registres de l'étatcivil et ceux de la fabrique et rédigeait toutes les correspondances privées. Dépositaire des confidences de tous, son cœur avait des sympathies pour toutes les tristesses, et ses lèvres des consolations pour toutes les. douleurs. Les petits trouvaient en lui un avocat zélé auprès des autorités ou des grands, les débiteurs auprès de leurs créanciers, les pauvres auprès des riches. Il est inouï qu'il ait jamais refusé un service. Sa douce influence apaisait les différends, les querelles, et réalisait le vœu ardent de saint Paul qu'il ne s'élevât, parmi les enfants de Dieu, aucune contestation qui ne pût être éteinte à l'instant par la pacifique autorité du prêtre.
Anticipant sur l'ingénieuse et bienfaisante création des caisses d'épargne, il recevait les économies des ouvriers, des domestiques et les plaçait en mains sûres qui savaient les faire fructifier. Au moment de la conscription, son presbytère devenait, chaque année, une sorte de maison de banque, où les familles déposaient, dans une bourse commune, l'argent qui provenait des longs et pénibles sacrifices qu'elles s'étaient imposés pour racheter les jeunes conscrits trahis par le sort. L'abbé Gourdon n'environnait d'aucune
précaution ce dépôt précieux. Onze cents francs lui sont volés. Son unique préoccupation fut de savoir si le coupable n'était pas un de ses paroissiens; il ne tarda pas à acquérir la conviction du contraire. Dès lors, il est le premier à plaisanter sur ce qu'il appelle sa mésaventure, il veut supporter seul cette perte énorme. L'abbé Gourdon n'avait rien en propre; tout le monde le savait; les malheureux devaient donc être* les premières victimes. Il ne pouvait en être ainsi dans notre généreuse Vendée. A peine cet événement est-il connu du public, qu'une noble émulation, qui honore à la fois le curé de la Chapelle-du-Genêt et notre pays, éclate de toutes parts. Chacun veut contribuer à faire disparaître les conséquences de cet événement déplorable. Il s'agissait d'une bonne œuvre; la famille de Civrac ne devait naturellement être prévenue par personne. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et la somme entière avait été réintégrée dans la caisse des jeunes conscrits. Les indigents purent sécher leurs larmes.
L'abbé Gourdon était pour tous ceux qui souffraient comme un canal de bénédiction (*) qui versait ses eaux abondantes sur les terres arides ou desséchées. Il avait des ressources merveilleuses pour les empêcher de se tarir.
Une mère de famille désolée vint se jeter à ses
(*) Aquaductus bcnedictionis, S. Bernard.
OÙ
pieds; encore quelques heures, tout son mobilier va être saisi et vendu à l'encan ; elle devait huit cents francs.
L'abbé Gourdon partait pour aller sollicier quelques délais, lorsque se présentent à la cure M. le duc et Mme la duchesse de Lorge. Il leur raconte avec une vive émotion la scène déchirante dont il vient d'être le témoin. L'excellente duchesse se contenta de regarder son mari et de dire : Mon ami, c'est notre affaire; paroles incomparables dont la charité chrétienne a seule le secret. Délivrée de ses cruels soucis, la pauvre famille, naguère si agitée, n'avait qu'à remercier Dieu et à solliciter par ses prières de doubles bénédictions.
L'homme de bien, suivant la belle expression de Tacite (*) , imprime le cachet de la vertu sur toutes ses œuvres. Tout, dans l'abbé Gourdon, jusqu'à ses plaisanteries les plus enjouées, révélait le pasteur des âmes et semblait plaider la cause des malheureux. Dans le monde, dans sa correspondance, au milieu d'une gaîté intarissable, il ne laissait jamais échapper l'occasion de glisser une vérité utile; il avait surtout l'art de disposer les cœurs à la miséricorde.
La comtesse de Sesmaisons, dans une de ses lettres qui ont tout le charme de celles de madame de Sévigné, lui parlait de l'éclat de ses diamants. L'abbé
(*) Vie d'Agricola.
Gourdon lui répond, avec autant de tact que de délicatesse, et profite de cet incident pour mettre en regard des jets de lumière de son étincelante parure, les membres vivants de Jésus-Christ qui ont à peine quelques haillons pour se dérober aux injures de la saison. « Mon cher pasteur, lui réplique sa spirituelle » amie, si j'avais le bonheur d'être votre voisine, vos » pauvres ne s'en trouveraient peut-être pas trop mal, » parce que vous ne seriez pas homme à me les » laisser oublier, ni moi femme à ne pas vous écouter. » À propos de cela, je vous dois cinquante francs. Je » vous vois d'ici rejetant la peau de votre front en » arrière : Cinquante francs, Madame! Mon Dieu oui, « cinquante francs; vous rappelez -vous votre petit » sermon sur mes breloques et leurs jets de lumière? » J'ai toujours trouvé très bien qu'un prêtre profitât » de son accès dans le monde pour dire un petit mot » de vérité, en passant. C'est le moyen de sanctifier la » petite mondanité, à laquelle il est toujours obligé, » plus ou moins. Je dois dire que je vous ai vu, sous » ce rapport, et fort souvent, tout ce que vous de- » viez être, et avec la façon convenable, c'est-à-dire, » la gaîté et la plaisanterie; car la vérité se fait mieux » entendre quand elle rit, parce que l'on ne s'en défie » point; au lieu que lorsqu'elle gronde, on se bouche » les oreilles et l'on s'enfuit. Vous me l'avez donc fait » entendre au sujet de mes breloques. Elles ne sont » pas considérables, et je ne porte guère que celles
» que l'on me donne. La seule que je me sois donnée » est fausse et vaut cinquante francs. J'ai donc promis, » à part moi7 de vous en donner le prix tous les ans » pour vos pauvres, n'importe où vous serez, et où » ils seront par conséquent. »
Ici on ne sait lequel on doit le plus admirer ou du prêtre ou de la grande dame. Jésus- Christ avait un amour de prédilection pour les infirmes. // passait en faisant le bien, guérissant toute espèce d'infirmités (*). Le curé de la Chapelle-du-Genêt marchait sur les traces de son divin maître, les pauvres malades avaient des droits particuliers à sa charité la plus dévouée. Bien jeune encore, nous accompagnions le directeur de l'école secondaire de médecine de...., intimement lié, depuis longtemps, avec l'abbé Gourdon. Il vint sur la route à notre rencontre. Après les premiers épanchements de l'amitié, qui avaient dans sa bouche quelque chose de si vrai, il nous introduisit à la cure, où s'offrit à nos regards le spectacle le plus touchant : Le presbytère était rempli de malades de tout âge, de tout sexe; il les présente l'un après l'autre à son ami, expliquant les maladies et les souffrances de chacun , avec un détail, une précision, une sensibilité, une tendresse de mère; lui-même écrivait les ordonnances médicales propres à les soulager ou à les guérir. Cette visite dura trois heures. Heureux le peuple qui a reçu
{") Mallh. 4. 23
de Dieu un pareil pasteur! L'abbé Gourdon voulant faire le portrait d'un saint prêtre, s'est peint luimême, trait pour trait, dans ces paroles caractéristiques : « Il avait reçu du ciel un cœur vaste comme » les misères des hommes, une force d'âme capable » de tout faire pour les soulager. Il semblait que le » souvenir de ses premières années, pendant les- » quelles il n'avait vu que des pauvres, les lui eût » fait adopter pour la portion favorite du troupeau » de Jésus-Christ. Emu de bonne heure par le spec- » tacle de l'indigence, il avait gardé cette impression » profonde qui donnait à son visage une teinte de » tristesse paisible qu'il conserva toujours (*). »
Jusqu'ici nous avons étudié le curé de la Chapelle-du-Genêt dans la partie la moins importante de son ministère, dans ses rapports avec les exigences ou les infirmités de la vie présente, et nous l'avons aimé, admiré. Cependant ce n'est pas là le véritable théâtre de sa gloire. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole descendue d'en haut. A la fois esprit et matière, corps et âme, le plus impérieux besoin de son être est la vérité. Sorti des mains de son Créateur tout resplendissant des perfections de la sainte Trinité, dont il portait en lui-même l'indélébile empreinte, la vérité lui fut donnée comme un aliment divin dont son intelligence immortelle devait
(*) L'abbé Gourdon, Panég. de saint Vincent de Paul.
se nourrir dans le temps et dans l'éternité , sans se rassasier jamais. Avec le péché, crime de sa volonté libre, vinrent les ténèbres et l'ignorance ; la vérité ne lui apparut plus qu'enveloppée de nuages et d'ombres épaisses. En vain il se consume en efforts- impuissant à la reconquérir avec les forces qui lui restent, il s'enfonce, dit le prophète, dans la nuit et la mort, qu'il a faites (*). Dieu prend en pitié sa créature ; le Fils du Très-Haut descend jusqu'à nous pour nous élever jusqu'à lui. // revêt la forme d'esclave (**) pour nous faire recouvrer la réalité d'enfants de Dieu. La vérité, sortie du paradis terrestre, obscurcie, mutilée, conservée par les patriarches et les âmes pures, comme une espérance, défigurée ou diminuée (***) dans les traditions des peuples, augmentée, agrandie, mais cachée sous des figures et des symboles dans la loi de Moïse, nous est rendue par le Verbe éternel dans tout son éclat. Désormais, l'homme pourra la contempler avec assurance, la saisir, la pénétrer, l'aimer, rétablir en lui-même, à l'aide de ses splendeurs, l'image et la ressemblance de la Divinité, non pas en se reposant sur la raison seule, elle est trop débile pour en porterie fardeau, mais appuyé sur les sacrements, l'enseignement de l'Eglise et la grâce; la grâce, fruit gratuit des mérites
(*) Psau. 9. \ 5.
(**) Saint Pierre, I. 2. \. Saint Paul. Philiph. 2. 7.
(***) Psau. II. \.
du Rédempteur, contrepoids divin apporté dans la balance de notre libre arbitre , pour rompre l'inclination que nous avons au mal, et rétablir en nous la rectitude et la liberté du bien. Instrument journalier de la grâce, ministre des sacrements, interprète de la vérité, dépositaire de la science (*), le prêtre est la création la plus étonnante de la loi nouvelle ; c'est plus qu'un ange, c'est Jésus-Christ vivant au milieu des hommes ses frères, portant leurs langueurs, leurs infirmités, médecin charitable de toutes leurs blessures, médiateur perpétuel entr'eux et son père, dont les mains ne s'ouvrent que pour bénir, les lèvres que pour prononcer des paroles de vie, le cœur que pour verser des torrents de mansuétude et d'amour.
Le curé de la Chapelle-du-Genêt était profondément pénétré de la grandeur et de l'étendue de ces fonctions sublimes de la charge pastorale qui imposent à ceux qui en sont honorés des devoirs aussi nombreux que redoutables. Le zèle du salut des âmes le consumait (**). À peine arrivé dans sa paroisse, il avait, suivant le conseil de saint Paul, fait une étude approfondie de son troupeau. Il n'était pas une de ses ouailles dont il ne connût le nom et les antécédents, la famille et le caractère, les inclinations, les penchants et jusqu'à ces nuances délicates et mystérieuses qui
(*) Mala. 27. Malth. 15. S. lre Corinth. U. 21. Ileb. 15. Vô. (**}Ps. 68. 10. num. 25*
échappent si facilement à un œil peu exercé. Cette science, acquise par de patientes investigations, lui servait à varier la manière de les conduire à Dieu, suivant leurs besoins et leur tempérament. « Sa sol- » licitude de pasteur, pour parler le langage de saint » Augustin, enfantait les uns avec effort, compatissait » à la faiblesse des autres, avait soin d'édifier ceux-ci, » craignait de blesser ceux-là; s'abaissait vers les uns, » s'élevait vers les autres; douce pour le plus grand » nombre, elle était forcée de montrer un visage plus » sévère à quelques-uns-, ne faisant acception de per- » sonne, elle avait pour tous des entrailles maternel- » les; semblable à l'oiseau, elle couvrait de ses plumes » les plus molles ses tendres poussins; elle appelait » d'une voix, contractée par la tendresse, ceux qui se » montraient rebelles, les pressant tous sous ses ailes » caressantes (*) ; mais sa prédilection était pour l'en- » fance. »
On observe généralement dans les enfants, nés au sein du catholicisme , une disposition si remarquable h s'approcher des ministres de la religion, qu'on ne
(*) Ipsa sollicitudo pastoral is alios parturit , cum aliis infirmatur; altos curât œdificare, alios conlremescit offendere; ad alios se inclinât, ad alios se erigit, aliis Manda, aliis severa; nulli inimica, omnibus mater.... Sicut avis languidulis plumis teneros fœtus operit, et susuriantes pullos, contracta voce advocat, sub blandis alis congrcgans.
Saint Au g. de catech. Rud. ch. 4 5, n° 25.
peut l'attribuer qu'à la grâce du baptême; ils ont une sorte d'instinct qui naît de leur pureté , et qui les porte, sans qu'ils s'en rendent compte , vers ceux qui seront un jour chargés de conserver en eux la fleur de l'innocence, trop prompte, hélas! à se flétrir. Partout les prêtres sont accueillis par le sourire de cet âge intéressant, qui dépose près d'eux sa timidité naturelle. Il semble que l'invitation sortie d'une bouche divine : Laissez les 'petits enfants s'approcher de moi, les attire encore, après tant de siècles, vers ceux qui doivent représenter le Sauveur.
Les enfants avaient pour M. Gourdon un charme inexprimable ; il était pour eux d'une extrême indulgence. Il aimait leur langage naïf, leurs réponses pleines de candeur; il se plaisait à les faire parler; il s'identifiait à leurs joies si fragiles , à leurs chagrins sitôt oubliés (*) ; il les caressait avec un ineffable plaisir, observant avec soin leurs impressions fugitives et leurs passions naissantes. Il avait coutume de dire, qu'on n'apprend jamais mieux à connaître l'avenir de l'homme qu'en l'étudiant dans les bras de sa mère et sur les genoux de sa nourrice. Il voulait, avec saint Jérôme (**), que l'éducation première de l'enfant fût ferme, sévère, chrétienne, que l'on combattît, dès son plus jeune âge, ses dispositions mauvaises, et qu'on l'inclinât à la
(*) L'abbé Gourdon, Oraison funèbre de Mgr Mon (nul t. (**) Saint Jérôme, Litt. à lœta.
vertu par tous les moyens imaginables. Sans cesse sa voix reprenait, avec énergie, les parents trop nombreux qui élèvent leurs enfants avec une insouciance et une mollesse déplorables. Oubliant que ceux-ci ont une âme, ils les parent comme des idoles, les immolent à leur orgueil égoïste, et leur font sucer avec le lait la vanité et tous les vices (*).
De bonnes écoles lui paraissaient doublement précieuses, et pour initier l'enfance aux sciences élémentaires, et pour rectifier ce qu'avait pu avoir de défectueux l'éducation domestique. Les fonctions des instituteurs étaient à ses yeux une sorte de sacerdoce, et non un métier ordinaire; il eut désiré, avec Platon, qu'elles n'eussent été confiées qu'aux hommes les plus pieux, les plus purs, dont la vie entière eût rendu une harmonie parfaite, non avec une lyre, mais par l'ensemble de leurs vertus (**). L'une de ses plus grandes consolations était d'avoir à la Chapelle-du-Genêt un maître et une maîtresse d'école dignes de toute sa confiance. Par ses soins, les bâtiments employés aux écoles furent restaurés, en grande partie à ses frais, et appropriés à leur destination. Elles étaient de sa part l'objet d'une vigilance continuelle; deux fois par semaine il les visitait , se faisait rendre compte de la conduite et des succès de chacun, et distribuait lui—
(*) Saint Jérôme, Litt. à lœta.
(**) Platon; Lâches.
même les éloges et le blâme, les punitions et les récompenses. Il avait pris des mesures efficaces pour que les enfants les plus pauvres n'en fussent pas exclus. Aucun sacrifice ne lui coûtait pour atteindre un but auquel il attachait le plus grand prix. L'école lui semblait le vestibule de l'Eglise et la préparation naturelle au catéchisme qu'il faisait régulièrement le dimanche et le jeudi. Tous s'y rendaient, avec empressement , dès l'âge de huit ans. Il les accueillait avec une bonté et une tendresse de mère et de nourrice-, et, convaincu que ces jeunes cœurs, semblables à une cire molle, reçoivent avec une égale facilité toutes sortes d'impressions, il s'efforçait d'y graver les premiers traits de l'homme nouveau, dont il leur offrait le modèle dans l'enfant Jésus, soumis et obéissant à ses parents , et croissant chaque jour en grâce et en sagesse. Ses paroles n'avaient rien pour eux de sévère; il savait tempérer par des rires l'austérité de ses leçons, et éveiller leur curiosité par des histoires intéressantes. Plusieurs nous ont assuré qu'ils n'avaient pu s'empêcher de fondre en larmes lorsqu'il leur avait fallu quitter ces catéchismes qui étaient pour eux des moments de bonheur. Les personnes plus âgées, qui s'y pressaient en foule , y trouvaient une instruction aussi solide que nécessaire , heureuses d'apprendre de nouveau ces vérités élémentaires de notre religion qu'elles n'avaient saisies qu'imparfaitement et à la hâte, dans leur jeune âge, ou que les malheurs des temps
avaient à moitié effacées de leur mémoire. Si l'école était une introduction au catéchisme, les catéchismes étaient une introduction aux prônes et aux instructions diverses.
Il y a dans l'homme, et par suite dans l'humanité, trois choses principales : le corps, l'âme, la grâce. De là trois vies; la vie selon le corps et les sens, la vie selon l'intelligence et la raison naturelle f qui commence sur la terre et se consomme dans le ciel. L'homme de la chair, plongé tout entier dans les choses sensuelles, ne conçoit rien au-dessus du corps et de ce qui flatte ses grossiers appétits, tout ce qui est intellectuel, science, poésie, beautés morales, lui est folie (*). L'homme de la raison, plongé tout entier dans la nature, ne conçoit rien au-dessus des idées naturelles de la raison humaine; tout ce qui est surnaturel, divin, la révélation et ses dogmes lui est folie. Pour s'élever à l'ordre intellectuel, l'homme animal est obligé de mourir en quelque sorte à soi-même, afin d'entrer dans une nouvelle existence. Pour atteindre à l'ordre surnaturel, à l'ordre de la grâce et de la foi, l'homme de la nature est contraint de mourir en quelque sorte à soi-même, pour pénétrer dans un monde nouveau qu'il n'avait pas même soupçonné. L'homme de la chair, en devenant l'homme de la raison, ne cesse pas d'être homme; au contraire, il agrandit
Saint Paul. -Ire Corinth. 9. 46.
son être, double sa puissance; l'homme de la raison, en devenant l'homme de la foi, ne cesse pas d'être l'homme de la raison humaine, mais il devient de plus l'homme de la raison divine-, il verra de plus haut, de plus loin.
Or, combattre la vie animale ou purement raisonnable, conduire l'homme des sens à l'intelligence, de l'intelligence à la foi, du naturel au surnaturel, lui révéler les mystères du Verbe éternel, les devoirs qu'ils lui imposent, et les magnifiques destinées qui l'attendent; lui apprendre à se soumettre à son créateur et à obéir à ses lois; en un mot, instruire au nom de Dieu, édifier pour Dieu, telle est la noble mission de toute prédication catholique. Elle n'en a et ne peut en avoir d'autre sans se rapetisser à l'instant, sans se dégrader et s'avilir. Jamais le curé de la Chapelle-du-Genêt ne l'avait comprise autrement. L'Évangile qu'il prêchait était celui de Jésus-Christ qui illumine les âmes, attire et adoucit les cœurs, pardonne à la faiblesse en faveur du repentir, fait haïr le vice et aimer la vertu. Placé sur un terrain peu en harmonie avec ses habitudes, l'orateur des Missions étrangères qui avait rempli, avec applaudissements, les principales chaires de la capitale, savait se faire petit avec les petits. Saint Augustin n'a peut-être jamais été plus admirable que dans son explication du Pater et du Symbole aux pauvres pêcheurs d'Hippone. À son exemple, l'abbé Gourdon s'appliquait, s'étudiait à se mettre à la por-
tée de son nouvel auditoire. Mais à quoi servirait au prédicateur d'être compris s'il n'était profondément ému? Il laisserait ses auditeurs froids quoiqu'il pût flatter agréablement leurs oreilles; il n'est que le langage du cœur qui convertisse. Le curé de la Chapelledu-Genêt le possédait au suprême degré, il était si vivement pénétré lui-même des vérités qu'il annonçait à son troupeau, qu'on l'a vu plusieurs fois verser des larmes.
L'aimable et ingénieuse comtesse de Sesmaisons lui écrivait à ce sujet, le 7 avril 1822 : « Mon cher pas- » teur, vous voilà tout-à-fait curé de campagne comme » je les veux, comme je les aime , se mettant à la portée » des esprits simples et rustiques. Je suis donc enchan - » tée que vous aspiriez à descendre, suivant l'expression » de Corneille. Ne descend pas qui veut; n'est pas sim- » pie qui veut.... Unir la simplicité à la majesté de la » parole de Dieu me semble une merveille. Les paysans » ont plus de tact qu'on ne pense, et il y a je ne sais » quoi dans toutes les âmes, qui avertit que toute idée » morale et religieuse émane de la divinité, et doit être » rendue, par conséquent, avec une noblesse parti- » culière. J'ai vu des gens de campagne critiquer très » judicieusement leur curé ; un parler ignoble , un » geste peu convenable, une contenance peu grave, » tout cela les choque, et les gens du monde n'ont » souvent rien à leur apprendre là-dessus. C'est donc » une véritable et sainte étude, et qui vous donnera
bien du travail, que vous avez entreprise, mon cher pasteur; je vous en félicite de tout mon cœur, et je ne doute pas que vous ne réussissiez parfaitement, puisque vous n'agissez que par amour pur de Dieu... » Mais venons-en à vos larmes, elles sont délicieuses; je ne voudrais pas, toutefois, quelles vinssent trop souvent. Ce n'est pas pour vous empêcher de pleurer en chaire que je vous dis cela; au contraire, j'aime beaucoup un prédicateur qui sent assez ce qu'il dit pour s'attendrir; je désire seulement qu'il se rende maître de cet attendrissement ; autrement c'est une faiblesse, et l'homme de Dieu ne doit en avoir d'aucun genre. J'en suis fâchée, cher pasteur; mais il faut qu'habituellement vous ravaliez vos larmes; il faut qu'on les sente et qu'on ne les voie pas; bien moins encore faut-il que vous ne veniez à crier, comme vous me dites que vous avez fait dernièrement en descendant de chaire. Je sais bien que c'est une chose difficile que de modérer et de maîtriser les mouvements de son cœur, mais vous n'êtes pas ici-bas en votre qualité de prêtre , pour faire seulement ce qu'il y a de plus facile. Au premier aperçu, vous allez croire que je vous dis là une rudesse, une ineptie, peut-être. Peut-on trop pleurer, direz-vous, pour l'amour de Dieu? Non, sans doute; mais c'est dans son oratoire, tout seul, qu'il faut pleurer toutà-fait, il faut se contenir en public. Réfléchissez bien, je crois que j'ai raison.
» Au surplus, je vois que vous convertissez, en » même temps que vous attendrissez, puisque pour » un peu on coucherait dans votre église après vous » avoir entendu, et que le lendemain vous ne pouvez » plus sortir de votre confessionnal. Mais je suis en peine » de savoir quelles sont ces fautes, qui font sangloter » vos bons paroissiens, et que les gens du monde, » dites-vous, ne songent même pas à se reprocher. »
On était alors en carême, Mme de Sesmaisons fait ici allusion aux instructions que, pendant la sainte quarantaine, il prêchait chaque soir; instructions qui ravissaient les habitants de la Chapelle-du-Genêt, et produisaient parmi eux les fruits les plus abondants. On s'y portait avec un tel empressement, qu'il ne restait dans chaque ferme que les gens les plus indispensables, et encore s'élevait-il souvent, entre eux, de graves contestations à qui ne resterait pas. Son talent, sa sensibilité, la clarté et le charme de sa parole, contribuaient à lui donner cet entraînement irrésistible qu'il exerçait sur ceux qui l'écoutaient; là n'était pas tout le secret de sa puissance; on le trouvait dans la nature même de ses prédications. En effet, il ne se contentait pas de parler sur des sujets de morale, sans suite, sans enchaînement; c'était l'ensemble même de la religion avec ses mystères et ses dogmes, et les devoirs qui en découlent, qu'il présentait pour aliment à la sainte avidité de son peuple.
Convaincu, nous écrit un des témoins de sa vie
entière, que jamais la religion n'apparaît plus belle et plus majestueuse que lorsqu'elle est présentée dans son ensemble historique, il remontait à son origine, scrutait son dogme de la déchéance, souriait avec elle à la promesse du Rédempteur, la suivait à travers les siècles, interrogeait les patriarches ses premiers pontifes, la montrait conservée dans l'arche à l'époque du déluge, assistait au sacrifice de Noé, à la dispersion de la race humaine après l'orgueilleuse tentative de Babel, s'attachait aux pas d'Abraham, racontait les épreuves du peuple choisi, sa délivrance par Moïse, ses marches dans le désert, la promulgation de la loi sur le mont Sinaï, entrait dans la terre promise à la suite des enfants de Jacob, y devenait l'écho fidèle des prophètes annonçant Jésus-Christ des milliers d'années avant sa naissance, y saisissait toutes les figures, tous les symboles qui ont trait au Messie, l'adorait à Bethléem avec les bergers, les rois Mages et les anges, devenait le disciple assidu du Sauveur pendant sa vie mortelle , le suivant avec amour sur les montagnes et sur les lacs, dans les villes et dans les déserts de la Judée, recueillant tous ses enseignements et toutes ses paroles, racontant ses bienfaits et ses miracles, apprenant de lui à connaître son Père céleste, à le prier, à l'honorer en esprit et en vérité; puis, sur les traces de saint Jean, de l'auguste Marie et des saintes femmes, il l'accompagnait douloureusement dans sa passion du jardin de Gethsé-
mani jusqu'au Golgotha, où la justice et la miséricorde se donnèrent sur l'arbre de la croix le baiser de paix étemel-, assistait, le cœur plein de joie et d'espérance, à sa résurrection, à son ascension glorieuse, recevait de ses mains divines les sept sacrements, expliquait la notion catholique de nos plus grands mystères, saluait l'Eglise naissante au sortir du cénacle, devenait l'historien pathétique de ses combats et de ses victoires, de ses persécutions et de ses triomphes; et, lorsque l'œuvre de Dieu a été consommée, que le dernier jugement a été prononcé sur les vivants et sur les morts, il montrait l'armée innombrable des élus, pressée sous l'étendard de l'Agneau, entonnant, sur les débris du monde et du temps, l'hymne des joies immortelles. Ces grandes vérités, présentées avec une lucidité parfaite, mises, à force de netteté et de comparaisons saisissantes, à la portée des intelligences les moins exercées, remplissaient son peuple d'un saint enthousiasme, et agrandissant ses idées, relevaient au-dessus de lui-même. Un homme d'esprit, d'une science aussi étendue que variée, qui, pendant un carême, vint voir l'abbé Gourdon, et eut occasion d'assister à quelques-unes de ses instructions, en demeura si frappé, que, naguère encore, il en parlait, après plus de vingt ans, avec l'accent de l'admiration la plus vive. Lorsque le curé de la Chapelle-du-Genêt, descendant de ces hauteurs, expliquait à ses ouailles les lois morales qui sont la conséquence rigoureuse de nos dogmes sacrés,
les devoirs journaliers qui en résultent pour nous, la grandeur de l'outrage fait par le péché à un Dieu qui nous a tant aimés, la malice, l'ingratitude immense qu'il renferme, leur foi, développée par un enseignement aussi magnifique que lumineux, saisissait toute la vérité de ses paroles, et, agissant puissamment sur les sentiments de leurs cœurs, ils ne pouvaient plus goûter de repos avant d'avoir expié, par les larmes du repentir, leurs moindres fautes, et de s'être réconciliés avec leur Dieu dans le sacrement de pénitence. L'abbé Gourdon achevait au confessionnal ce qu'il avait si admirablement commencé dans la chaire. Le propre des vices de l'âme n'est pas seulement de la rendre coupable , mais de la laisser ensuite moins sensible à l'idée du mal, d'affaiblir le sens moral.
Sans doute, sous l'impression de phrases éloquentes, la conscience se soulève et pousse un cri; mais, le charme passé, l'âme retombe bientôt dans ses langueurs, frappée d'atonie. Le péché, avec le temps, s'établit en elle comme un mauvais hôte ; il l'engourdit, il l'obsède, il s'y creuse des repaires profonds où il se tient caché, et d'où il exhale une vapeur léthargique et délétère, à laquelle peu à peu l'âme s'abandonne. Elle ne peut plus se voir elle-même distinctement dans le miroir de la conscience, terni par sa propre haleine; tout est brouillé, tout est confus; les contours du bien et du mal sont d'autant moins nets, que l'orgueil déploie toutes ses ressources pour jeter
sur nos actes, les moins acceptables, le voile trompeur de l'excuse. La confession brise ce voile, et arrache l'homme à sa torpeur par des aveux pénibles et humiliants. Le confesseur, organe immédiat de ces communications, sait les rendre utiles au pénitent par des conseils, par des avis, par des encouragements et par des grâces qu'on ne trouverait nulle part aussi justes, aussi efficaces, parce qu'ils sont adaptés aux besoins de l'âme , qu'ils tombent directement sur les blessures au moment où elles viennent de s'ouvrir, s'insinuent dans les plus secrets replis, et la pénètrent de leur vertu. Ce n'est pas tout- la confession fait tourner la force morale la plus intense , celle du remords, du besoin de l'expiation et de l'attente du pardon, à la réparation de tous les désordres causés par nos vices dans la société. Comme par un secret ressort, elle fait ouvrir la main de l'usurier et retourner le bien d'autrui à son vrai maître; elle fait revenir la réparation sur la trace du scandale, le pardon sur celle de l'offense , la rétractation sur celle de la calomnie; elle force à acquitter mille dettes secrètes de conscience et d'honneur avec une scrupuleuse délicatesse, et ne permet enfin au coupable de s'approcher des biens du ciel qu'après avoir réparé, autant qu'il est en lui, tous les maux qu'il a faits sur la terre. Aussi, suivant la remarque profonde de Leibnitz, il n'est rien dans la religion chrétienne de plus beau, de plus digne de la sagesse de Dieu que la confession ; et
un confesseur pieux , grave et prudent , est le grand ouvrier de la Divinité pour le salut des âmes et le bonheur de la société (*).
« Malheur donc , a dit l'abbé Gourdon , à l'âme » aride qui n'a pas ressenti le besoin de s'appuyer » sur le sein d'un Dieu plein de tendresse et de cha- » rite ; malheur au cœur insensible qui n'a jamais » goûté le bonheur de répandre ses imperfections de- » vant son créateur, et qui ne sait pas que sa main » paternelle nous retire du précipice, nous soutient et » nous fortifie à mesure que nous faisons l'aveu de » nos misères (**).
Le curé de la Chapelle-du-Genêt passait une grande partie de sa vie au confessionnal. Comme médecin des âmes, il avait reçu du ciel une spécialité vraiment extraordinaire; son regard ne s'arrêtait pas aux superficies du mal, mais plongeait jusqu'aux derniers abîmes du cœur humain. Il avait parfois des réflexions qui remuaient jusqu'au fond de l'âme , des aperçus sur l'état du pénitent, d'une telle vérité, que, pareils à des jets de lumière, ils révélaient toute une conscience à elle-même. Ses applications de la Sainte Ecriture étaient habituellement d'une justesse , d'un bonheur incomparables. Jamais il ne jetait le pécheur dans le désespoir; si quelquefois il le glaçait d'effroi,
(*) Etud. philo, sur le christ, de la confes.
(**) L'abbé Gourdon , Panég. de saint Vincent de Paul.
c'était pour le reporter plus sûrement vers son Dieu, par l'expression d'une confiance sans bornes dans la divine miséricorde. Sa morale était sévère, austère même, si l'on veut; mais il savait l'envelopper dans des formes si bienveillantes et si douces, qu'à l'exemple de saint François de Sales, il la cachait pour ainsi dire dans la charité. Sa mansuétude et sa patience ne connaissaient pas de limites. Il ne rebutait personne, écoutait, avec une longanimité qui ne savait pas se lasser, tous les aveux et toutes les confidences, compatissait à toutes les infirmités et à toutes les douleurs, à toutes les peines et à tous les chagrins, prenait part à tous les soucis et à toutes les angoisses, à tous les tourments et à toutes les inquiétudes, avait des préservatifs contre tous les pièges, des conseils salutaires pour toutes les positions, des remèdes efficaces pour toutes les blessures. On pouvait appeler avec vérité son tribunal un tribunal de paix, puisqu'on n'en sortait jamais sans y avoir recouvré la véritable paix, celle du calme de la conscience, ou du moins l'espérance de l'obtenir. Ce tableau, tracé d'après notre propre expérience, ne sera désavoué, nous en sommes sûr, par aucun de ceux qui ont eu le précieux avantage de l'avoir pour guide spirituel. Son talent pour guérir les âmes scrupuleuses de cette maladie presqu'incurable , était connu dans toute la contrée. Une pauvre fille nous racontait qu'elle avait \W\\ une bien longue route pour le venir trouver, et
qu'elle l'aborda par ces paroles d'une naïveté que rien n'égale : « Mon père, on m'a dit que Dieu vous » avait fait la grâce de remettre toutes les têtes de tra- » vers; je suis venue m'adresser à vous en toute » confiance.» Sans doute, comme elle-même l'ajoutait, c'était son bon ange qui l'avait conduite au curé de la Chapelle-du-Genêt, car elle ne tarda pas à trouver, dans une appréciation plus judicieuse de ses devoirs religieux, la plénitude du repos et de la joie. Un jour on parlait devant l'abbé Gourdon d'une mère de famille, qui, à la suite d'épreuves cruelles et de préoccupations de conscience peu éclairées, manifestait tous les symptômes d'une folie prochaine. Elle n'était pas de sa paroisse. Qu'importe, elle était délaissée. Lui-même se rend près d'elle, la console par de suaves et onctueuses paroles, et la décide à venir s'établir dans son presbytère. Chaque jour il la faisait manger à sa table, et consacrait plusieurs heures à l'entretenir, touchant tour à tour, avec un tact infini, toutes les fibres de ce cœur flétri par de longues amertumes, qui avaient encore conservé quelque ressort. Sous la douce impulsion d'une charité si dévouée, si délicate, cette âme recouvre peu à peu l'harmonie de ses pensées; les idées noires se dissipent, elle renaît à l'espérance et à la gaîté. Elle manifeste le désir de faire une retraite; le curé de la Chapelle-du-Genêt accueille avec empressement ce désir. Bientôt il peut la rendre saine de corps et dVs-
prit à son mari, à ses enfants qui ne savaient assez le bénir.
Jésus a dit dans l'Évangile : « Je suis la voie, la vérité et la vie- on n'arrive que par moi à mon père (*).» Le prêtre, au confessionnal, n'a donc pas reçu seulement la noble mission de guérir, il doit diriger les âmes dans les voies du Sauveur qui conduisent à la plénitude de la vérité et de la vie. Saint Paul compare les fils d'Adam, depuis la chute, à des plants d'olivier sauvages dont toutes les baies sont dures et amères; pour qu'il en sorte une huile savoureuse et limpide, il est nécessaire qu'une greffe de l'olivier franc vienne renouveler leur nature dégradée, et leur donner une vie nouvelle. Il en est ainsi de nos âmes- il faut que, par une incision divine, la vie du nouvel Adam soit insérée en elles, qu'elle brise les canaux de la sève antique qui les avait nourries jusques à ce jour, pour vivre de la sève de Jésus-Christ, et produire en elle, et par elle, des œuvres dignes de la bienheureuse éternité. Mais, de môme que, dans la nature, tous les arbres ne portent pas des fruits d'une égale saveur, ainsi, dans le plan harmonieux de l'Eglise, chaque homme a reçu des dons spéciaux, est appelé à un genre de perfection qui lui est particulier. La direction consiste à faire marcher les âmes dans les voies diverses qui leur sont propres, à leur faire rendre les. sons que demande d'elles l'artiste divin.
H Jean. m. 6.
L'abbé Gourdon excellait dans cet art si difficile. Sa direction douce, forte, sûre, était nourrie de la substance et, pour ainsi parler, de la moelle des doctrines évangéliques. On ne remarquait en elle rien de heurté, rien de précipité; toujours la même dans son but, quoique mobile dans ses formes, dans ses conseils, dans ses moyens, suivant les besoins variables de l'âme, elle s'étudiait, sans cesse, à connaître la mesure des grâces qui lui avaient été départies, ses efforts à y correspondre, les élans et l'ardeur de ses désirs, ou bien ses langueurs et ses infidélités, ses lâchetés et ses pas rétrogrades, afin de l'aiguillonner ou de la contenir à propos.
Si cette âme était jeune, libre encore de tout engagement, le premier objet de sa sollicitude était sa vocation. La vocation n'est pas un caprice, elle est une inspiration; et si Dieu a parfois des moyens mystérieux de la révéler à l'âme pieuse qui se renferme en elle-même et s'isole des vanités, il a voulu qu'elle pût être connue habituellement à des signes extérieurs et manifestes; ces signes, ce sont certains attraits du cœur, certaines aptitudes de l'intelligence, certains entraînements, certaines répugnances sensibles et presque saisissables, qui se produisent dès les premières années et se développent avec l'âge, comme par une croissance naturelle. Eclairé sur un point si essentiel, le curé de la Chapelle-du-Genèt apportait un soin extrême à seconder les vues de la
Providence. Mais s'il venait à rencontrer une de ces âmes privilégiées que possède de bonne heure la sagesse d'en haut, cette sagesse qui, selon le langage de l'Ecriture, prévient ceux qui la désirent sincèrement, et se montre à eux la première (*) , il les cultivait avec une paternelle tendresse, les guidant d'un pas assuré dans ces voies cachées et mystiques, dont si peu connaissent les mystérieux sentiers; où « l'Esprit-Saint » enseigne ses épouses, sans bruit de paroles, sans » mélange d'opinions, sans faste, sans arguments, et » fait pénétrer en elles, dans un moment, plus de se- » crets divins qu'on ne peut en apprendre en dix ans » dans les livres ou dans les écoles (**). »
Mais quelque élevées, quelque pieuses que soient les âmes, elles ne peuvent échapper à la tentation, c'est la loi universelle; la vie de l'homme est une milice sur cette terre (***) ; à ce prix seulement est le mérite. Ces âmes ont donc des épreuves, toutefois, différentes de celles du commun des hommes. Comme elles sont tout amour, c'est l'amour qui sera chargé d'être, à la fois, leurs délices et leur tourment.
La direction de ces âmes d'élite, destinées à rendre à Dieu tant de gloire, si elles sont bien conduites, présente d'extrêmes difficultés et demande de la part de ceux qui en sont chargés de grandes lumières, et une
(*; Sagess. 7. 27.
f*) Imita, liv. HI, chap. XLIH.
(***) Job. 7. I.
connaissance approfondie des mystères de l'amour divin. Sainte Thérèse se plaint, quelque part, avec amer tume, des angoisses que lui ont fait souffrir des directeurs peu éclairés. Heureuses les âmes lorsqu'elles trouvent des guides aussi expérimentés que l'était le curé de la Chapelle-du-Genêt. Il avait pour habitude de les conduire, tout d'abord, sur le Calvaire, pour leur faire sentir et comprendre la nécessité des croix et des souffrances, des mépris et des humiliations, pour leur apprendre qu'il n'y a pas de vie solidement chrétienne, sans le détachement absolu de soimême et des créatures, sans une immolation entière de nos puissances, de nos sentiments propres. Quand le vieil homme était vaincu, brisé, mis en pièces sur la pierre du Golgotha, il les introduisait dans le cœur ouvert de Jésus-Christ; versait en elles, à pleines mains, l'amour, le dévouement, le sacrifice; les enivrait, en quelque sorte, du sang du Fils de Dieu, et renouvelait, sans cesse, leur force et leur énergie, par la nourriture quotidienne, ou presque quotidienne de la chair immaculée du Sauveur. Puis, pour achever leur sanctification, il leur conseillait la pratique de la prière, de l'humilité, de la modestie, de la confiance, la dévotion à quelques saints illustres, et surtout à la bienheureuse mère de Jésus.
Mais laissons -le s'entretenir avec quelques-unes de ces âmes de choix
« Conservez, ma chère fille, au milieu du monde
» qui vous environne, au milieu des scandales qui » vous affligent, les saintes pensées de la foi dont » vous avez commencé à goûter les douceurs et la » vérité. Que la vue de tant d'âmes créées pour le » bonheur éternel, et qui sacrifient à des vanités d'un » jour une si belle destinée, vous porte à remercier la » bonté divine de tout ce qu'elle a fait pour vous. Ne » vous étonnez pas de vous trouver dissipée : le chan- » gement de situation produit souvent cet effet; mais » ranimez-vous par l'oraison, par la sainte messe et
» surtout par la communion de chaque jour Fille
» de la croix, ne vous laissez pas accabler par vos dou- » leurs, quelque légitimes qu'elles soient. Vous vous » rappelez-bien, mon enfant, que nous avons promis » sur le Calvaire de nous détacher, de mourir a nous- » même, sans réserve. Ce sont les ennuis, les dégoûts » qui vous assiègent; vous êtes privée de toute lu- » mière. Et si Dieu le veut ainsi, qu'avez-vous à ré- » pondre? n'est-il pas votre souverain maître? Allons, » ne nous laissons pas troubler par l'esprit des ténèbres. » Dieu ne se voile que pour se montrer ensuite ; il n'est » jamais plus près de nous, qu'à l'instant où nous le » croyons le plus éloigné. Soyez modeste, soyez hum- » ble, remplie de confiance et d'amour. Et qu'avez- » vous à craindre, Jésus n'est-il pas au milieu de votre » cœur, comme il était au fond de la barque du lac de
» Genezareth, agitée de toutes parts par les flots?
» Priez beaucoup sainte* Thérèse et saint Joseph; pen-
» chez-vous sur l'aimable sein de Marie, votre patrone, » versez dans son cœur vos tristesses et vos amertumes ; » elle est la mère de toutes les douleurs, mais aussi » de toutes les consolations ? »
Et dans une autre lettre :
« Veillez sur vos paroles, mon enfant, et sur les pe- » tites prétentions de vanité qui vous fatiguent. Vous
» êtes à comme ailleurs, un objet de curiosité,
» d'intérêt et de bienveillance. On s'occupe de vous, » on fait votre éloge, on s'étonne de votre manière de » vivre; on cherche à vous faire croire que vous avez » tout pour plaire dans le monde, que vous auriez » figuré dans les fêtes avec avantage. # Epouse de » Jésus-Christ, votre gloire est dans ses exemples , votre » bonheur dans ses abaissements. Oh! que je serais dé- » sole, si vous nous reveniez moins détachée de vous- » même, moins humble, moins généreuse envers votre » bon maître; je ne veux pas m'arrêter à cette triste » pensée; je prie pour vous, ma très chère fille, et je » compte sur votre fidélité. »
Il écrivait à une autre :
» Tu penses bien, ma chère enfant, que l'éloigne- » ment ne me fait point oublier combien j'ai désiré de » te rendre parfaite : ce désir ne me quittera point. Si » je ne puis plus te donner des conseils aussi fréquents, » je te recommanderai toujours à celui qui donne la » véritable sagesse, source du vrai bonheur. Souviens- » toi, ma fille, de placer, avant tout, dans ton cœur,
» la piété sincère, soutenue par la fidélité à l'oraison » et à des exercices réguliers : tout tient, dans la vie » chrétienne, à cette fidélité. Pense souvent à la va- » nité , à la fragilité de tout ce qui passe , pour te pré- » munir contre les illusions de l'amour-propre, si na- » turel à ton âge. Tu sais combien je t'ai recommandé » l'habitude de la présence de Dieu, du souverain Sei- » gneur de toutes choses, qui nous environne de sa » majesté invisible, et qui, du haut de la gloire, re- » garde avec complaisance et avec amour tous les » cœurs qui l'aiment et qui mettent en lui leur félicité. » Fais tout sans affectation , sans blesser ni condam- » ner personne. Pense que tu as reçu bien des grâces, » et que d'autres en ont été privés. Il faut toujours » plaindre ceux qui s'égarent, bien plus que les con- » damner : nous ne sommes jamais assez parfaits pour » condamner nos frères; nous avons tous besoin d'une » grande indulgence. Sois honnête envers tout le » monde, de cette politesse aisée, vrai parfum cle la » charité qui ne livre pas indifféremment son cœur, » mais qui rend le commerce de la vie agréable à ceux » qui nous entourent. »
On me permettra encore une citation.
« Je suis heureux de pouvoir répondre quelques « mots à votre dernière lettre dont je suis bien con- » tent, malgré le chagrin qui l'a dictée. J'y ai reconnu, » ma pauvre enfant, les résolutions que vous avez » tant de fois prises-, le détachement, la mort à tout,
la soumission, sans réserve, la belle parole de saint Paul, mise en pratique : Qui me séparera de l'amour de Jésus-Christ? Dieu soit loué! C'est sa croix plantée pour toujours dans votre cœur qui vous a maintenue dans cette pénible, mais salutaire résignation : n'en sortez jamais, vous êtes morte, ma chère fille, et votre vie est toute cachée en Jésus- Christ. Ce qui se passe autour de vous n'est plus qu'un rêve d'une nuit bien courte et que suivra un réveil éternel. Vous vous souvenez que je vous ai toujours reproché de manquer de sang-froid, de vous affliger à l'excès de ce que vous ne pouvez empêcher. Il me semble entendre votre bon maître vous dire : pourquoi vous tourmentez- vous? pourquoi vous troublez-vous? ne savez-vous pas que tout arrive pour le bien de ceux qui aiment Dieu? Il n'y a qu'une seule chose nécessaire. Demandez aux bienheureux dont vous allez célébrer la fête, à saint Joseph, à saint Paul crucifiés avec Jésus-Christ, à saint Bernard, à sainte Thérèse et à tous vos amis de la vraie patrie, si leurs larmes ont coulé pour de petits chagrins comme les vôtres. Demandez à Notre Seigneur, dans vos oraisons, s'il ne s'est pas chargé de votre âme , de votre vie et de votre avenir, à la condition que vous ne vous occuperiez plus que de l'aimer et de l'adorer? Est-ce que vous auriez regret de votre engagement? Est-ce que vous auriez oublié la sainte épine qu'il a placée dans votre cœur
» en signe d'alliance éternelle? affermissez donc votre » visage, car il faut que vous passiez par Jérusalem et » le Golgotha, avant de monter au Thabor. Vierge de » Jésus-Christ, regardez souvent, avec une amoureuse » confiance, votre époux attaché à la croix, et qui » prie pour ses bourreaux. Souvenez-vous que le glo- » rieux lys de la virginité ne croît jamais plus beau » qu'au milieu des épines. »
Le curé de la Chapelle-du-Genêt regardait la virginité comme le don par excellence de l'amour divin, comme l'effort suprême de l'âme , qui se dépouille de son enveloppe de chair, pour revêtir la nature angélique. Dans l'une de ses lettres, il lui applique ces magnifiques paroles de la Sainte Ecriture : « J'ai » poussé des fleurs d'une agréable odeur comme la » vigne, et mes fleurs sont des fruits de gloire et d'a- » bondance. Je suis la mère du pur amour, de la » crainte, de la science, de l'espérance sainte; en moi » est la plénitude de la grâce, de la voie, de la vérité; » en moi est la plénitude de la vie et de la vertu. » Venez à moi vous tous qui aimez avec ardeur, et » remplissez-vous des fruits que je porte; car mon » esprit est plus doux que le miel. Celui qui me cher- » che ne sera point confondu, ceux qui s'attacheront » inviolablement à moi, ne pécheront point, ceux qui » me possèdent auront la vie étemelle (*). »
O Eclésia. ch. 24.
Il essayait les âmes à cette vertu sublime, comme l'aigle qui soutient longtemps ses petits sur ses ailes, pour leur enseigner à s'élancer au plus haut des airs (*), leur accordant comme une grâce et une faveur insigne, de s'y engager par vœu, pour quelques semaines, quelques mois, une année au plus. Il y a des abîmes si insondables dans le cœur de l'homme , et des retours si soudains! Afin d'achever de dompter la nature toujours rebelle, de la réduire à l'état d'esclave, d'assurer la prééminence de l'esprit, il leur prescrivait des règles de conduite qui soumettaient au joug d'une obéissance d'autant plus méritoire, qu'elle était pleinement volontaire, toutes leurs actions, tous leurs mouvements, jusques à leurs pensées et leurs désirs. On a bien voulu nous confier quelques-uns de ces écrits qui nous paraissent des chefs-d'œuvre de vraie piété, de prudence et de sagesse. Chacun pourra en juger, il nous est permis d'en citer de larges fragments.
« Pour ce qui regarde la nourriture, fuyez tout excès; ne vous inquiétez pas si les mets qu'on vous sert sont agréables et délicats. Accordez à votre corps uniquement ce dont il a besoin pour réparer ses forces, et ne profanez point les dons de Dieu en les faisant servir aux voluptés de la chair. Souvenez-vous que Jé-
0 Deut. 52. H.
sus, pauvre et affamé, s'est souvent, à cause de vous, contenté, pour toute nourriture, de quelques épis froissés dans ses mains divines. Prenez vos repas modérément, sans avidité. Soyez en garde contre la délectation que produit naturellement le soulagement du corps : ne vous y arrêtez point, ne vous proposez pas de satisfaire la sensualité. Les pièges qu'elle nous tend sont cachés et subtils.
» La modestie dans la manière de vous vêtir n'est pas moins nécessaire que la sobriété. Ayez horreur de tout ce qui s'éloigne de la décence et de la simplicité. De grâce, mon enfant, n'imitez pas les insensés; contentez-vous de vêtements simples et modestes -, l'humilité et le bon exemple l'exigent de vous.
» Montrez aux autres, en toute occasion, un visage gai et serein; soyez douce , affable envers tout le monde. Si vous êtes triste intérieurement, tâchez du moins de le dissimuler assez, pour ne pas paraître sombre et chagrine. Une gaîté douce, aimable, doit être l'inséparable compagne de la vraie et solide piété. Soyez toujours prête à écouter plutôt qu'à parler, et ne parlez jamais sans réflexion; mais dites modestement, avec douceur, avec réserve et sans dissimulation, ce que vous avez à dire.
» Que surtout, mon enfant, vos paroles soient sans aiguillons. Je sais ce qu'il vous en coûtera, car vous avez de l'esprit, et vous sentez vivement les travers dont le monde est plein; mais, que ce sacrifice sera
méritoire devant Dieu! Evitez avec soin dans vos entretiens ce qui peut être un sujet de louange pour vous, ou de blâme pour autrui. S'il est utile d'en user différemment, faites-le avec modestie et une intention droite. N'ayez jamais une lâche complaisance pour les propos déshonnêtes et impies; ce serait une trahison indigne envers votre divin époux. Au contraire, si vous le pouvez convenablement, réprimez énergiquement celui qui les tient, ou bien efforcez-vous de détourner le discours sur un sujet innocent. Que votre oreille soit inexorablement fermée aux paroles médisantes. Demandez souvent à Notre Seigneur, par de ferventes prières, la grâce de conserver toujours votre cœur en silence et en paix, en faisant taire en vous le bruit des pensées vaines et légères, et en réprimant le mouvement des affections déréglées. C'est là un des points les plus importants de la vie vraiment chrétienne; sans cesse vous devez vous y appliquer...
» Que Dieu, ma chère fille, soit votre principale pensée, ou même, s'il se peut, votre unique pensée. Pour cela, rappelez-vous fréquemment sa présence. Il fut dit, autrefois, au patriarche Abraham : « marche en » ma présence et sois parfait (*). »
» Acquittez- vous des devoirs de votre état, non-seulement avec un saint empressement, une sainte joie, mais encore pour la gloire de Dieu, en union avec
(*)Gen. 17. I.
Jésus. Là est le secret de transformer les choses les plus viles en un or très pur, de donner à toutes nos œuvres, même les plus communes, un mérite digne d'une récompense éternelle. Tout ce qui n'est pas dans notre vie, marqué à l'effigie du fils de Dieu, est vain, inutile et tombe pour n'en plus sortir, dans l'abîme du néant. Que les salutaires pensées de la foi ne vous abandonnent pas un instant, car il est écrit que le juste
vit de foi (*)
» Dans tout ce qui n'est pas contraire à la régularité de la vie chrétienne, conformez-vous à l'usage commun, évitant toute affectation, toute singularité. Presque toujours elles ont leur racine dans l'orgueil. Tenez pour de vraies tentations du démon les longues prières, les visites à l'église trop multipliées, les abstinences, les jeûnes qui ne sont pas prescrits par la loi de Dieu, à moins que, pour de bonnes raisons, votre guide spirituel ne juge à propos de vous les permettre. Ce que Dieu demande de vous, ma fille , c'est la pureté du cœur, et non pas la destruction du corps. Il veut qu'il soit assujetti à l'esprit, il ne veut pas qu'il en soit opprimé. Ayez en tout une grande discrétion. Si votre ardeur pour votre avancement spirituel se ralentit et s'endort, excitez-la, usez de l'aiguillon-, si elle s'emporte avec trop d'impétuosité, appliquez-vous à la modérer et à la contenir.
O Rom. I. 17.
« Ne scrutez point avec une curiosité inquiète la conduite des autres, leurs mœurs, leurs actions, à moins que vous n'y soyez obligée par devoir. Bornez à vous seule vos soins et vos investigations. Prenez garde, surtout, qu'à la vue d'une faute légère, échappée à l'un de vos frères, ou de quelque adversité qui lui sera survenue , une joie cruelle ne se glisse dans votre cœur, du consentement de la volonté. Laissez cette détestable joie à Satan; elle est la seule qu'il puisse goûter. Pour vous, ma fille, gémissez, au contraire, devant le Seigneur, pour votre frère, vous ressouvenant que nous sommes tous les membres d'un même corps et tous rachetés du même sang. Au lieu de vous indigner des défauts d'autrui, apprenez à y compatir et à les supporter avec patience. L'apôtre a dit : Portez mutuellement les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ (*).
» Il est un autre point que je ne saurais trop vous prescrire. Si vous remarquez, dans vos compagnes, l'abondance de la grâce céleste, loin d'en ressentir une douleur jalouse, excitez-vous à les imiter, et félicitezvous de leur bonheur
» Mettez votre âme dans un tel abandon au bon vouloir de Dieu, qu'elle ne désire point de plaire au monde, et qu'elle ne craigne pas de lui déplaire. Aimez tous les hommes vos frères, non pas d'une manière
f ) Gai. 6. 2.
chamelle, mais en Jésus-Christ qui doit être le centre de toutes nos affections, et vers lequel elles doivent revenir, comme toutes les eaux répandues sur la surface de la terre, retournent à l'Océan. S'il en est ainsi, vous ne vous attristerez pas démesurément de l'absence de vos amis, de leur mort même.
» Ayez en horreur toute attache au péché, même le plus léger. Si néanmoins vous y succombez, entraînée par la fragilité humaine, ne vous laissez pas lâchement abattre, mon enfant, mais en attendant que vous puissiez aller vous laver dans le sacrement de pénitence, confessez humblement votre faute devant le Seigneur, et renouvelant vos résolutions avec une pieuse confiance, jetez amoureusement toutes vos imperfections dans l'abîme de ses miséricordes, ou dans ses plaies sacrées et vivifiantes.
»Tant que vous habiterez dans ce corps de boue, ma très chère fille, vous pourrez renoncer à tout attachement au péché, mais non pas prévenir entièrement les chutes. Le Saint-Esprit nous l'enseigne, les âmes les plus saintes faillissent quelquefois, et même fréquemment, mais avec douleur, mais en détestant leurs fautes, et en s'efforçant de ne point faillir; tandis que les esprits pervers tombent sans remords et sans résistance.
» Si vos yeux ne trouvent point de
larmes pour pleurer vos infidélités journalières, ne vous laissez point aller au trouble et à l'inquiétude :
le repentir et l'horreur du péché sont les vraies larmes du cœur
«Efforcez-vous, mon enfant, de chasser de votre cœur les craintes excessives, les scrupules exagérés d'une conscience trop timide, les perplexités et les défiances; si l'on ne se hâte de les retrancher, comme des plantes mauvaises, elles étouffent, de diverses manières, la joie et la paix de l'âme, et nuisent grandement à l'avancement spirituel
» Ne vous mettez pas trop en peine de la tentation, elle est nécessaire pour nous tenir en haleine et pour manifester notre fidélité. Soyez-en sûre, mon enfant, le démon multipliera autour de vous les tentations de toutes sortes; tantôt il se couvrira des dehors de l'ange de lumière, pour vous tendre des embûches secrètes; tantôt il vous attaquera à force ouverte; quelquefois il se glissera insensiblement dans votre cœur, d'autres fois il s'élancera soudainement comme d'une embuscade; il se servira de votre mauvaise santé, de vos peines intérieures ou extérieures, de vos succès, de vos revers, pour vous agiter et pour vous surprendre; il n'est pas jusqu'à vos bonnes œuvres qui ne puissent être une occasion de chute pour la vaine complaisance. Suivez donc le conseil du fils de Dieu : Veillez et priez pour que vous ne tombiez pas en tentation (*). Paix et confiance. Le grand malheur c'est qu'on s'a-
(*) Mallh. 26. il.
gite, qu'on se tourmente, ou qu'on s'appuie trop, comme saint Pierre, sur soi, sur ses propres forces, et on finit par tomber avec lui. Yous êtes un roseau, ma chère fille; mais qui pourrait vous briser lorsque Jésus vous soutient de sa main puissante? Prenez garde de sortir de cette main divine; tout le mal est là. N'oubliez jamais que vous triompherez plus aisément du démon, par le mépris, en passant sans détourner la tête, que si vous vous arrêtiez à disputer avec lui, et que vous vous efforciez avec anxiété et un grand travail de lui fermer la bouche.
» Mais je dois vous prémunir contre une espèce de tentations particulières aux âmes qui, comme la vôtre , se sont données tout entières , se sont immolées sans réserve. Peut-être qu'il vous arrivera que tout à coup, au milieu d'une sérénité parfaite, sans indices préliminaires, sans transition, vous tomberez dans un obscurcissement complet, vous serez comme enveloppée de noires ténèbres; d'un autre côté, vous ne vous trouverez plus vous-même, plus d'amour au fond du cœur, plus d'intelligence des choses de Dieu, vous ne pourrez pas même ouvrir la bouche pour prier; toutes les puissances de votre être se soulèveront en quelque sorte, et se révolteront contre vous. Votre cœur à moitié brisé, semblable à une frêle nacelle, sera de toutes parts assailli par la tempête. Plus que jamais, ma fille, dans ces terribles épreuves, paix et confiance; ne vous laissez ni décourager, ni abattre.
Dites alors à Dieu , comme le saint homme Job : Seigneur, quand vous me feriez périr, j'espérerais encore en vous (*). Sainte Thérèse a, sur ces tentations qu'elle connaissait si bien par expérience, des choses magnifiques. Relisez sa vie, écrite par elle-même, son Château de l'âme, et surtout son Chemin de la perfection. Un pieux auteur, Louis de Blois, que le père Marie-Michel m'a fait lire et méditer bien souvent, s'exprime en ces termes à ce sujet : « Au milieu de » cette affreuse tourmente, gardez-vous de soupçon- » ner rien de sinistre de votre bien-aimé. Il permet » ces rudes épreuves, afin de s'assurer si vous l'aimez » véritablement. Il vous froisse, il vous broie, pour » vous purifier de vos péchés, et vous préparer à une » plus grande grâce. Il semble, pendant un temps, » s'éloigner de vous, afin que vous ne vous enorgueil- » lissiez point, mais que toujours vous reconnaissiez » que sans lui vous ne pouvez rien : cependant, il ne » s'éloigne pas de vous, en effet; il ne vous exerce » par ces rudes épreuves et d'autres semblables, qu'à » cause de l'inénarrable amour dont il vous aime.
» Que s'il vous trouve fidèle en toutes choses, tou- » jours patiente, toujours animée par une volonté » droite, et disposée à porter le fardeau de la tribula- » don, alors il s'unira plus intimement à vous, il » vous fera part de sa familiarité et de ses secrets, il
(*) Job, \o. 4 5.
» vous attachera bien plus étroitement à lui que dans » les premiers moments de votre conversion... »
» J'ajouterai, mon enfant, quelles que soient les épreuves que vous prépare l'avenir, aimez et imitez la bienheureuse Vierge Marie avec une tendresse filiale; priez beaucoup vos amis et protecteurs, saint Joseph, saint Jean, saint Bernard, sainte Thérèse et saint François de Sales ; méditez sans cesse la Passion de votre Sauveur avec une amoureuse fidélité; que votre dépouillement soit chaque jour plus absolu, soyez, en toute vérité, crucifiée au monde et à ses convoitises... »
Des âmes, dirigées avec une compréhension si haute de la piété chrétienne, devaient nécessairement faire des progrès rapides, et se montrer généreuses, sublimes même. L'une d'elles, jeune personne de dix-neuf ans à peine, songeait à entrer en religion à Notre- Dame-des-Gardes, lorsqu'il se présenta à elle un mariage de nature à dépasser toutes ses espérances. La famille du jeune homme, sa fortune beaucoup plus considérable que la sienne , la noblesse de ses sentiments, une vertu éprouvée, tout paraissait de nature à produire sur elle une vive impression. Marie Chovat, c'était son nom , se contenta de répondre en souriant : « Mon cœur est trop étroit pour le partager en deux, et » la vie trop courte, pour l'employer à autre chose qu'à » gagner l'éternité. » Quelques années plus tard, après avoir, à la satisfaction de tous, rempli les principaux
emplois de son ordre, elle mourait de la mort des saints : « J'irai, Seigneur, comme vous me l'avez pro- » mis, et ce furent ses dernières paroles, prendre pos- » session de vos tabernacles éternels. » Le frère de cette noble épouse de Jésus-Christ, élevé à la même école, formé par les mêmes soins, désireux de marcher sur ses traces, se fit trappiste à l'abbaye de Belle-Fontaine. Quelques semaines s'écoulent, le curé de la Chapelledu-Genêt se rend au monastère. Le père abbé, avec la communauté entière, était occupé au travail des champs. L'abbé Gourdon lui demande avec une tendre sollicitude des nouvelles du jeune Chovat. Le père abbé se penche vers un religieux qui travaillait à leurs pieds, en silence, les regards baissés, sans donner le moindre signe d'émotion, ainsi le voulait la perfection de la règle : Mon frère, lui dit-il, je vous permets de parler. Le trappiste se relève gravement, c'était le jeune novice que l'abbé Gourdon n'avait point reconnu. Les yeux baignés de larmes, il tombe dans les bras de son charitable curé, qui, profondément attendri, mêle longtemps ses pleurs aux siens.
Quelquefois, sous sa puissante direction, cet héroïsme de la vie chrétienne, devançant les années, empruntait à l'enfance toute sa naïveté, et acquérait alors un charme particulier. Un enfant de dix ans, que le curé de la Chapelle-clu-Genêt regardait comme prévenu de grâces spéciales, lui avait exprimé plusieurs fois déjà son ardent désir d'être prêtre, pour
aller chez les infidèles gagner des âmes à Jésus-Christ , et mourir martyr. « C'est une bien grande faveur, mon » enfant, se contentait de lui répondre l'abbé Gourdon; » pour la mériter, il faut prier sans cesse le divin Sau- » veur, mort pour le salut de tous les hommes.» Appelé auprès d'un malade, on était alors au cœur de l'hiver, quel n'est pas son étonnement d'apercevoir le pauvre enfant à genoux, au milieu d'un champ, entouré de ses moutons, priant avec ardeur, et tenant à la main une croix de bois qu'il avait fabriquée lui-même. Il s'approche de lui, et contemple longtemps avec une vive émotion cet enfant dont la prière était si fervente qu'il ne s'apercevait pas de sa présence. Enfin il lui dit : « Mon fils, que fais-tu là? que demandes-tu » donc au bon Dieu? — Je lui demande d'avoir pitié » de moi, afin que je sois prêtre; que j'aille bien loin » dans les pays sauvages, lui sauver des âmes, et ré- » pandre mon sang pour son amour. — C'est bien , mon » enfant, reprit l'abbé Gourdon, j'espère qu'il t'exau- » cera. » L'année suivante , François Poirier entrai t au petit-séminaire de Combrée, où il est mort à treize ans, comme sont morts saint Stanislas et saint Louis de Gonzague.
Combien d'autres âmes ont dû au curé de la Chapelle-du-Genêt leurs progrès dans les voies de la vie parfaite, et qui maintenant peuplent les cloîtres, ou mènent, au milieu du monde, une vie toute angélique et y sont comme les témoins de Dieu. Les per-
sonnes pieuses ne lui faisaient pas négliger celles qui étaient moins avancées dans la perfection. Jamais aucune n'eut à se plaindre de ses préférences-, jamais il ne refusa à aucune les soins et le temps qui pouvaient lui être nécessaires. Il les environnait toutes d une égale paternité, et imprimait dans chacune d'elles, comme son cachet et son empreinte. À Beaupreau, dans une mission qui fut donnée plusieurs années après sa sortie de la Chapelle-du-Genêt, les confesseurs reconnaissaient tout d'abord à leur esprit de foi, à leur instruction des choses de Dieu, à leur piété solide et généreuse, les âmes qui avaient eu l'avantage de l'avoir pour guide spirituel. C'étaient bien là, en effet, les traits caractéristiques de sa propre piété. Comme les pères ont l'habitude de transmettre à leurs enfants leurs vertus avec leur sang, il faisait passer une partie de son âme à ses enfants spirituels. Sa charité n'était point circonscrite dans les limites de sa paroisse, elle offrait à tous un accès facile près de sa personne. On venait de tous côtés le consulter sur les affaires les plus diverses, solliciter son intervention et ses services; il était la providence visible de toute la contrée. On a trouvé dans ses papiers plus de quatre mille lettres de demandes ou de remercîments. Ce chiffre vaut, à lui seul, plus que toutes les paroles.
Tandis que l'abbé Gourdon s'identifiait ainsi avec sa paroisse et le pays tout entier, les dignités et les hon-
meurs le poursuivaient jusqu'au fond de sa solitude. Le 3 février 1825 , le vénérable curé des Missions étrangères, M. Desjardins, auquel il était attaché par des liens si étroits, lui écrivait en ces termes :
« La lettre cy incluse, mon cher ami, ne saurait » être commentée. Elle s'explique d'elle-même et c'est » à vous maintenant de vous expliquer. L'aimable » évêque qui vous tend l'hameçon et qui doit vous » prendre, selon toute règle, vous remet à moi pour » vous faire son portrait. Je ne me pique pas de savoir » peindre. Vous saurez seulement, en deux mots, que » c'est éminemment un homme sociable, aimant et fait » pour être aimé. Sa modestie lui donne une grande » défiance de son jugement et il aime à consulter. Au » reste, il n'est pas d'homme avec lequel j'aimasse » mieux passer ma vie.
» Et pour ne rien celer de ce qui peut balancer le » bien que je vous en dis là, peut-être aime-t-il un » peu la société , où d'ailleurs il a les plus grands » succès, non qu'il ne soit partout évêque, bien que » fidèle au bon ton du monde. Or, je vous le dis, » parce que je sais que ce peut être pour vous une » pierre d'achoppement, nous savons les succès que » vous avez dans la bonne compagnie, et l'on ne s'ac- >» coutume que trop là où l'on réussit. Moulins n'est pas » Nantes, il s'en faut; et pourtant on s'y voit beaucoup.
> C'est une petite ville de repos, de plaisir et de jeu;
> plusieurs bonnes maisons, peu de richesses dans la
» classe moyenne. Donc, un grand-vicaire aimable y » doit arriver en tremblant. Faites votre oraison à ce » sujet et n'en acceptez pas moins ce que la Provi- » dence vous présente. C'est elle qui vous ouvre la » porte, il faut y passer. J'ai engagé M. de la Chapelle » à employer le cher abbé Fayet, pour vous prêcher » la prise d'habit. Il doit vous écrire, et je suppose » que vous serez vaincu. En tout cas, la lettre que je » vous transmets (de Mgr de Moulins), vous met telle- » ment à quia que vous n'avez plus qu'à croiser les » poignets et à vous laisser appliquer les menottes.
» J'ai vu l'autre jour M. de Révellière, à qui j'ai fait » part de nos conspirations contre vous; il y a applaudi » et je n'hésite pas à parier que de tous vos nombreux » amis, s'ils sont consultés, pas un ne vous donnera le » conseil d'un refus »
Le 11 février, le curé de la Chapelle-du-Genêt répondait :
» Monsieur et vénérable ami, je suis persuadé de » votre tendresse paternelle, comme vous l'êtes, j'es-
» père, de ma reconnaissance vraiment filiale Vous
» me faites de Mgr l'évêque de Moulins un portrait ca- » pable de me tourner la tête. Le digne prélat s'est » peint lui-même sous ses véritables couleurs, dans » la lettre que vous avez bien voulu joindre à la vôtre. » Je ne suis point étonné qu'il soit votre ami. Ce titre » seul suffirait pour mériter toute ma confiance, in- » dépendamment de ses excellentes qualités.
» J'ai sincèrement honte , Monsieur et vénérable » ami, de me faire prier pour accepter une proposition » aussi flatteuse. Si cette obstination à rester dans » mon village venait de ma volonté, ce serait plus « que de la vanité, je m'accuserais d'insolence. Mais, » je vous en prie, ne croyez-pas que je veuille me faire » valoir, ni que je boude la Providence. Si j'ai été forcé » d'avaler, en passant, quelques légères potions d'ab- » synthe, mon estomac en avait besoin, et je n'en » conserve point un souvenir amer. »
Suit la longue énumération des motifs qu'il a de refuser. Il termine ainsi :
« Nous voilà à l'entrée du carême; les instructions, » les catéchismes, les confessions sont déjà commen- » cées. Mgr l'évêque d'Angers, qui m'a recueilli dans » ma débâcle, avec une bonté dont je suis fort touché, » aurait-il lieu d'être bien content de moi, si je quit- » tais ma paroisse à l'époque de l'année la plus in- » téressante pour les fidèles ?
» On dirait aussi que vous me croyez campé à la » Chapelle-du-Genêt, comme un Arabe du désert, qui » n'a qu'à plier sa tente pour changer de station. Vous » vous trompez, j'y ai fait un véritable établissement... » Je suis sincèrement résolu de foire la volonté de Dieu , » et je serais heureux de pouvoir me conformer à la » vôtre. Vous devez juger par cette longue lettre que » votre engagement me tient fort au cœur, et que ce » n'est qu'avec peine que je suis forcé de refuser cl
» de renoncer à l'espérance de connaître Mgr de Mou- » lins. Je vous demande, comme un faible dédomma- » gement des avantages que je perds, de lui faire con- » naître la sincérité de mes regrets. »
Le 18 février, M. l'abbé Fayet lui écrivait à son tour avec toute l'énergie de la conviction et de l'amitié :
« Vous avez reçu, mon cher frère, une lettre du » bon M. Desjardins qui vous propose une place de » grand-vicaire du diocèse de Moulins. Je ne viens pas » appuyer la proposition de l'homme du monde le plus » vénérable et qui vous est le plus affectionné, mais » je me mets à vos pieds au nom de tout ce que la » religion a de plus cher, pour vous conjurer, les mains » jointes, de vous rendre aux désirs de Mgr l'évêque » de Moulins. Il ne s'agit ici ni de vous, ni de vos ré- » solutions, ni de vos goûts, ni de vos anciennes dou- » leurs. Vous êtes prêtre, mon bon frère, et vous vous » engourdissez dans un far niente qui vous place visi- » blement hors de toutes les obligations que vous avez » contractées dans votre sainte ordination. Où allez- » vous, et que voulez-vous devenir? Le repos, le soin » d'une petite paroisse, ne pourront jamais légitimer » aux yeux de Dieu le refus que vous êtes tenté de
» faire
» Mgr l'évêque de Moulins connaît tous vos chagrins, » et il ne veut que vous les faire à jamais oublier, » en vous dédommageant des cruelles injustices que » vous avez souffertes. Dans son caractère, dans ses
> antécédents, il ne présente qu'un prélat éclairé, bon,
> compatissant et plein d7amour pour les jeunes ec-
> clésiastiques. Vous serez avec lui comme un fils chez
> son père; il n'y a donc aucune raison, de ce côté
> là, qui puisse légitimer un refus. D'un autre côté,
> la religion vous pousse à accepter ses offres, par les motifs les plus pressants et les plus impérieux. Est-
! il en votre pouvoir de fermer les oreilles et de vous ' perdre, à coup sûr, en manquant à l'ordre même de Dieu. Je vous supplie donc, comme l'apôtre, par les entrailles de Jésus-Christ, rendez-vous, rendez-vous à nos vives instances. Ecrivez-moi ce que vous voudrez, mais écrivez-moi. Avez-vous des liens trop forts qui vous attachent à votre paroisse, je viendrai vous chercher, vous enlever s'il le faut. Il est inutile de vous parler de ma cruelle affliction, si je suis trompé dans mes plus ardents désirs pour votre bonheur et la gloire de l'Eglise. Adieu, je vous aime, je vous embrasse et j'attends votre réponse. » Il était impossible d'être plus pressant. Le curé de la Chapelle-du-Genêt fut inébranlable. Voici sa réponse :
« Mon cher frère,
» J'avais répondu à notre vénérable ami, M. Des- » jardins, lorsque j'ai reçu votre aimable lettre. Je ne » doute point que vous n'ayez eu connaissance des » motifs impérieux qui me retiennent dans ma pa-
» roisse; je n'ajouterai donc rien à ce que je lui ai » écrit sur ce sujet; il serait tout à la fois pénible et » inutile d'y revenir.
» Soyez bien convaincu, mon cher frère, que je » suis extrêmement touché du vif intérêt que vous » avez mis à cette affaire. Si je n'y réponds pas d'une » manière plus conforme à vos vues, ce n'est pas que » j'hésite à sacrifier mes goûts, ni à combattre mes » répugnances; je dois trop à M. Desjardins et à vous » pour mettre en comparaison mon bonheur actuel » et celui que je trouverais à remplir vos intentions » bienveillantes.
» Si je vous croyais aussi effrayé que vous parais- » sez l'être de mon inutilité, je vous prouverais faci- » lement que je suis plus occupé de mon village que » je ne le serais probablement à Moulins. Quant au » genre de travail, il n'est pas de mon choix; c'est la » Providence qui l'a déterminé. Je n'ai qu'à lui rendre » grâce de m'avoir mis à l'abri, après une bourrasque » assez violente. Ce serait un scrupule bien nouveau, » ce me semble, que celui d'un prêtre qui craindrait » de n'être pas placé assez haut, dans un ministère » aussi redoutable que le nôtre.
» Votre lettre me prouve, mon cher frère, que le » silence n'est pas l'oubli, et ce bon souvenir m'est » d'autant plus précieux, que je me croyais presque » effacé de votre livre de vie. Je me trouve bien heu- » reux de reconnaître une erreur à laquelle mon cœur
» était si intéressé. J'espère qu'en vertu de notre ami- » tié , vous voudrez bien être, auprès de Mgr de Moulins, » le sincère interprète de mes regrets, de ma recon- » naissance et de mon profond respect. Embrassons- » nous et soyons toujours frères. »
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis le refus du curé de la Cbapelle-du-Genêt, que la conspiration pour l'arracher à son troupeau s'était renouée plus forte que jamais; on voulait, cette fois, le placer au premier rang. Un évêché lui fut offert avec instance. Mme de Sesmaisons lui écrivit à ce sujet :
» J'apprends, cher pasteur, par notre ami commun, » M. de Lezardière, que vous avez courageusement » résisté à tous vos amis conjurés pour vous forcer à » accepter un évêché. Je vous en aime et vous en es- » time davantage. Avec les sentiments que je vous » connais vous serez mille fois plus heureux, dans >> votre retraite, qu'au milieu du tracas du monde. Pour » un bon prêtre et pour un cœur véritablement sen- » sible, il n'y a rien qui puisse valoir un pieux trou- » peau et une bonne famille , surtout quand tout cela » se trouve dans la Vendée. Par exemple, si j'étais le » grand aumônier, ou le ministre des affaires ecclé- » siastiques, je pourrais bien exiger de vous quelques sa- » crifices, et je ne laisserais pas assurément les lumières » sous le boisseau, partout où je les trouverais. Je serais » un distributeur fort malin. Je donnerais des évêchés » i\ ceux qui ne les demandent pas, et surtout, qui
» les refusent; bon gré, mal gré, il faudrait en passer » par là; et je n'en donnerais aucun à ceux qui les » demandent, ou les font solliciter en dessous. »
Quelques années plus tard, M. Hyde de Neuville faisait au nom de Charles X, au curé de la Chapelledu-Genêt, des instances nouvelles, et le trouvait également inflexible (*). Le gouvernement nouveau, lui
(*) Paris, le 20 avril 1847.
« Monsieur,
» Je vous ai fait connaître le refus fait par M. l'abbé Gourdon, d'une mission que j'avais été, en 4 828, chargé de lui offrir de la part du gouvernement du roi, pour aller, comme préfet apostolique, organiser le clergé et les affaires ecclésiastiques dans les colonies françaises d'Amérique.
» Cette mission devait durer dix-huit mois ou deux ans, et à son retour en France, M. l'abbé Gourdon être promu à l'épiscopat.
» Je lui soumis cette proposition et l'appuyai de toutes les raisons que je jugeais devoir le décider a l'accepter : avec la connaissance parfaite du pays, j'avais la de grands intérêts et j'attachais personnellement une grande importance a la mission de M. l'abbé Gourdon; mais il fut inébranlable, et tout en m'avouant qu'un semblable voyage aurait excité, a un haut degré, sou intérêt et sa foi , il me déclara qu'il ne voulait ni quitter sa retraite ni abandonner son troupeau.
» Cette circonstance fait connaître l'homme a qui on a osé attribuer de l'ambition sous les dehors d'une disposition d'esprit tout-a-fait contraire.
» Recevez, etc.
» FOKMON. »
aussi, a eu plus d'une fois l'idée de l'élever à l'épisco pat. Nous tenons de la bouche de l'abbé Gourdon luimême, qu'on songeait sérieusement à ériger Constantine en évêché. M. G...., son ami, fut chargé par le ministère de le pressentir au sujet de sa nomination. Un instant, l'abbé Gourdon hésita avant de répondre à ces ouvertures. Cette Eglise d'Afrique qui sortait de son tombeau après tant de siècles, la pensée de succéder aux Augustin, aux Cyprien, à tant d'illustres martyrs, à tant de grands hommes qui l'ont immortalisée; un ministère de privations, de dévoûment, de sacrifices au milieu d'une colonie naissante, de guerriers toujours les armes à la main, de peuples infidèles à conquérir pacifiquement à l'Evangile , ces nobles motifs parlaient fortement à son imagination et séduisaient son zèle. « Mais, ajoutait-il, un quart-d'heure » de réflexion sérieuse sur moi-même a suffi pour me » déterminer irrévocablement à refuser. »
L'abbé Gourdon ne croyait pas mériter une dignité si haute. Il s'était persuadé que le bien de la religion exigeait qu'il ne fût jamais évêque.
L'histoire de l'Eglise nous apprend que ces honorables scrupules de l'humilité ont été, de tout temps, familiers aux saints et aux plus grands hommes. L'abbé Gourdon venait à peine d'échapper à l'épiscopat, lorsqu'il est sollicité par la gloire de louer les héros chrétiens. La Vendée pouvait enfin élever des tombeaux à ses morts illustres. Il appartenait au fils
du paysan vendéen, qui lui-même avait passé sa première enfance au milieu de ces luttes immortelles, d'honorer la cendre des Machabées du xvme siècle. Il ne put s'y refuser. Tour à tour, il prononça l'oraison funèbre de Stofflet qui, s'élançant comme un lion, du silence des forêts (*) dans la lice sanglante des combats, rencontre l'honneur du commandement lorsqu'il ne cherche qu'un trépas glorieux, étonne la République par son invincible audace, et succombe comme enseveli sous les débris de la Vendée mutilée (**); de Cathelineau, le Guillaume Tell de notre pays, surnommé, par un accord unanime, le saint de l'Anjou, témoignage magnifique qui à lui seul vaut plus que tous les éloges. Hélas! nous avons vu le monument que ses frères d'armes et le généreux chevalier de Lostanges lui avaient élevé avec tant d'amour, tomber sous les coups d'un froid vandalisme administratif, n'ayant pas même pour excuse les emportements de la vengeance.
Un autre monument dû à la piété filiale, élevé par la juste admiration de tous les partis, celui de Bonchamps, aurait eu le même sort, peut-être, s'il n'eût été sous la protection des autels. L'abbé Gourdon et David, l'artiste de génie, et le curé de campagne
(*) Stofflet était garde-chasse de M. de Colbert au château de Maulévrier.
(**) L'abbé Gourdon, Oraison funèbre de Stofflet.
transfuge obstiné des grandeurs, avaient été conviés pour célébrer cette mémoire chargée de tant de richesses que quelques-uns de ses ornements suffisaient pour illustrer un autre nom (*).
« Le 11 juillet 1825, devant sa veuve, sa fille, son » gendre et son petit-fils, au bruit des vieilles armes » de Fontenay, de Torfou, au roulement du tambour » qui avait battu la grâce des prisonniers, le monu- » ment de Bonchamps fut solennellement inauguré » dans l'église abbatiale de Saint-Florent. L'impression » fut immense. On n'a point oublié l'effet de ces vé- » térans, ruines du temps et de la guerre, rangés en » ordre de bataille et passés en revue par l'ombre de » leur chef, leurs fils échelonnés sur les degrés du » mausolée, au-dessus de tous, la statue couvrant de » sa blancheur, comme d'une aile, jeunes et vieux, » vivants et morts.
» Le prêtre monte en chaire; enfant chéri de la » contrée, hommes et choses, il a tout vu, tout connu; » les souvenirs du berceau, mêlés aux récits du foyer, » ont déposé chez lui, sous une forme vivante, qui » est comme le reverdissement du passé. Par le sang » de son père, par le lait de sa mère, par la sève de » ses bocages, la Vendée toute entière coule et respire » dans ses veines. Il parle; et, à ce ton pénétré, à » cette ardente parole, à ce geste sympathique, l'his-
(**) Saint GiiÉc». de Naz., Élog. de saint Ath., p. 22.
» toire qu'il raconte semble se rallumer dans les yeux » de ceux qui l'ont faite. On sent passer, au travers » de ses considérations les plus hautes, je ne sais » quelle grâce native et quelle incantation du sol. Il » excelle à sauver par les vibrations de l'organe, aux » petits, la gravité; aux grands, la familiarité de la » pensée. Pour comprendre les ressorts de la frater- » nité chrétienne, il faut voir tressaillir tant de natu- » res diverses, sous l'impulsion d'une seule voix (*). » Le grand statuaire et le curé de la Chapelle-du-Genêt s'étaient montrés dignes l'un de l'autre-, l'œuvre de chacun d'eux est restée un chef-d'œuvre.
Tandis que, par ses chaleureux accents, l'abbé Gourdon faisait vibrer tous les nobles cœurs, et gravait en eux, avec la religion des souvenirs, l'amour de la vertu, son vieux père, dont les traits expressifs venaient d'être reproduits par David comme le type le plus parfait du paysan vendéen, mourait de la mort des justes à la métairie de la Borde. Il manifesta le désir de recevoir, par le ministère de son fils, les sacrements et les dernières consolations que l'Eglise distribue à ses enfants, viatique suprême du temps à l'éternité. Il y eut quelque chose d'infiniment touchant à voir ce fils, qui toute sa vie avait environné son père de tant de respect et d'amour (**), l'administrer
(*) Bonchamps et sa statue, par M. Victor Pavie, p. 4 2. (**) Pendant que l'abbé Gourdon était grand vicaire a Nantes,
lui-même et le préparer à paraître devant son Dieu. Ses paroles étaient pleines d'une foi ardente et d'une ineffable tristesse.
Le bon vieillard l'écoutait avec une joie et un bonheur visibles. À ces mots des prières des agonisants : « Sortez de ce monde, âme chrétienne, au nom du » Père Tout-Puissant qui vous a créée, au nom de » Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a souffert » pour vous, au nom du Saint-Esprit qui vous a rem- » plie de la douceur de ses grâces; » il fit le signe de la croix d'une main défaillante, et s'endormit paisiblement dans le Seigneur. En lui fermant les yeux, l'abbé Gourdon semblait dire : « Mon père, encore quelques » années, et nous nous retrouverons au sein de l'E- » ternel. » La mort des chrétiens a cela de particulier, qu'elle n'est qu'un passage et un ajournement. Ceux qui meurent donnent rendez-vous à ceux qui leur survivent, dans la maison de leur père commun.
Les Bourbons avaient pris pour la troisième fois le chemin de l'exil. Si la victoire d'Alger n'avait pu les sauver, du moins Charles X, proscrit, dut éprouver un mouvement de noble orgueil, en songeant que, pour vengeance de sa couronne brisée, il léguait l'Afrique à sa patrie dont il apercevait pour la der-
son père l'étant venu visiter, il emprunta la voilure de Msr d'Andigné [tour le présenter, avec une piété toute filiale, a ses nombreux amis.
nière fois les rivages. L'antique race de saint Louis ne pouvait pas tomber avec plus de gloire. L'abbé Gourdon lui était attaché par les liens les plus forts; ce culte était pour lui une seconde religion. Sa douleur fut profonde, immense; mais les grandes pensées de la foi, nourriture habituelle de son intelligence, vinrent le consoler et le soutenir dans cette amère tristesse. Il écrivait ces paroles vraiment belles : « À » la première nouvelle de ces événements imprévus, » qui sont tout entiers dans la main de Dieu , et qu'il » verse quand il lui plaît sur la terre pour ébranler » les états jusque dans leurs fondements, le chrétien, » accoutumé à puiser ses pensées dans la foi, courbe » son front devant la Providence et lui offre son sa- » crifice. Si la commotion générale s'étend jusqu'à » lui, s'il est menacé d'en être victime, il se courbe » plus profondément et redouble ses adorations; mais, » sûr de sa conscience , il attend avec le calme et la » juste indépendance de l'homme de courage, des » arrêts qu'il sait devoir être soumis à une autre » justice qu'à la justice humaine. »
Connaissant à fond son pays et ses ressources, le curé de la Chapelle-du-Genêt ne se faisait aucune illusion. Une prise d'armes lui semblait une témérité inutile, qui devait attirer après elle des maux incalculables. Il eût désiré qu'enveloppée dans son deuil, la Vendée frémissante, mais calme et contenue, confiât à Dieu et au temps la noble cause pour laquelle
elle avait tant de fois versé son sang. Le général Lamarque parut dans l'Ouest avec des pouvoirs illimités. Le curé de la Chapelle-du-Genêt fut auprès de lui l'interprète naturel du pays. Ces deux hommes si distingués, quoiqu'à des titres si divers, étaient faits pour se comprendre; ils s'accordèrent une mutuelle estime. Une correspondance pleine de franchise, étincelante d'esprit et fort curieuse, s'établit entr'eux, et ne se termina qu'à la mort du général. Ce dernier, dans la chaleur d'une improvisation, s'oublia, à la chambre des députés, jusqu'à insulter dans la personne de Charles X la majesté du malheur. L'abbé Gourdon, indigné, lui écrivit avec cette noblesse de sentiments et celte énergique indépendance qui le caractérisaient. Lamarque trouva assez de magnanimité dans son âme pour reconnaître qu'il avait cédé à un entraînement malheureux et pour désavouer ses paroles. Cependant les vœux ardents du curé de la Chapelle-du-Genêt paraissaient se réaliser; le pays était sombre, triste, mais demeurait en repos. Il écrivait à un ami : « Grâce à Dieu, nous sommes tran- » quilles, malgré quelques jeunes têtes et quelques » nobles cœurs sans expérience. Malheureusement, » nous avons des administrateurs qui n'ont pour la » plupart ni intelligence, ni sentiments élevés. Il sem- » ble que ces gens-là aient mission de provoquer à la » guerre civile. Ils ne comprennent pas que si la Ven- •> dée ne combat pas pour la vieille monarchie, elle
» doit au moins porter son deuil. Je crains bien qu'à » force de vexations de toutes espèces, d'égratignures » sur égratignures, ils ne fassent perdre patience à » nos braves gens, très peu endurants de leur natu- » rel, et ne les forcent, à la fin, à se jeter dans quel- » que parti extrême. J'écrivais hier au général Lamar- » que, qui est fort bien disposé : un des malheurs des » révolutions, c'est de faire remonter la boue à la » surface. »
Ce système inconcevable de provocations devait se continuer et prendre des développements, chaque jour plus intolérables. En Bretagne, un bataillon envahit, sous les plus frivoles prétextes, l'abbaye de Meilleraye. Quatre-vingts ou cent religieux étrangers, inoffensifs, furent contraints de s'embarquer à Nantes et d'aller demander à l'héroïque Irlande une hospitalité qu'ils ne trouvaient plus sur le sol français. En Anjou, l'ordre fut donné de fermer le petit-séminaire de Beaupreau et de le transformer en caserne; c'était blesser notre pays dans ses plus chères affections. Le curé de la Chapelle-du-Genêt, douloureusement affligé, résolut de tenter un dernier effort, pour éclairer le gouvernement sur ses véritables intérêts, et prévenir, s'il en était temps encore, les malheurs qu'il prévoyait. Il partit pour Paris avec M. l'abbé Régnier, vicaire général du diocèse. Parfaitement accueillis par les divers ministres, ils purent se convaincre, pièces en mains, jusqu'à quel point on avait abusé de la re-
ligion du gouvernement. Mais le ministère était débordé, à cette époque, par les événements qui se précipitaient. L'ordre ne put être révoqué, et le collège de Beaupreau fut occupé militairement. Les esprits s'aigrissaient; l'avenir ne présageait que des désastres. Le curé de la Chapelle-du-Genêt n'avait jamais fait la moindre réserve; tout ce qu'il possédait était le patrimoine de chaque jour de tous les malheureux. Dans des circonstances aussi critiques, il crut pouvoir accepter, pour son usage particulier, trois cents francs en or que lui offrait un ami. Sa mère, qui habitait le presbytère depuis la mort de son mari, s'en aperçut et lui dit avec tristesse : Mon fils, que voulez-vous faire de cet or? — Ma mère, c'est une ressource que je me ménage pour des besoins imprévus et peut-être prochains. — Eh quoi, prêtre de Jésus-Christ, est-ce que vous vous défieriez de la Providence qui vous a toujours été si bonne? Ah! croyez-moi, distribuez cet or aux pauvres et mettez votre confiance en Dieu. Le fils remercia sa mère avec effusion. Le soir il ne lui restait plus rien. Quelle scène! quel langage!.... la foi est le principe de tous les genres d'héroïsme. Au contraire, là où elle a disparu entièrement, on rencontre trop souvent des faits d'une férocité sauvage. Le G21 mai 1832, au château de la Chapronnière, tombait, lâchement assassiné par l'officier chargé de l'arrêter, le fils de l'immortel Cathelinau, le saint de la t. i. 8
Garde (*), homme excellent, digne du noble nom qu'il portail, auquel il n'a peut-être manqué que l'occasion pour égaler son père. Nous avons toujours pensé que, d'après les grandes lois de la réversibilité, si éloquemment Récrites par M. de Maistre, le sang pur de ce juste avait apaisé la colère de Dieu, et préservé notre pays des derniers malheurs. Le curé de la Chapelle-du-Genêt lui était, depuis son enfance, uni par les liens les plus étroits. Ce meurtre brisa son cœur; mais il ne devait pas rester longtemps impuni. Un ami intime de l'abbé Gourdon, le brillant défenseur des trappistes et des paysans vendéens, se chargea, au procès d'Orléans, d'imprimer au front du malheureux qui l'avait tué, les stigmates d'une honte éternelle. L'abbé Gourdon assista à ce procès en qualité de témoin à décharge. Sa déposition fut ce qu'on pouvait attendre, simple et digne. Ses deux amis, MM. le marquis de Civrac et Moricet, montrèrent au jury attendri leurs habits encore teints du sang de la victime, et furent, après des prodiges d'éloquence, acquittés aux applaudissements de la foule. Ce beau triomphe devait bientôt se changer en deuil pour la famille de Civrac. L'homme de bien par excellence (**), après quelques jours passés dans la retraite et le recueillement à la Grande-Chartreuse, près Grenoble, était frappé d'une mort pres-
(*) Il était connu sous ce nom à l'armée et dans tout Paris. (**) Mot de M. Janvier au procès d'Orléans, en parlant de M. le marquis de Civrac.
que subite. Le plus jeune de ses fils, soutenu par sa piété filiale et la générosité de son âme, traversa la France entière pour rapporter ces précieuses dépouilles dans notre pays qui les réclamait à tant de titres. Le curé de la Chapelle-du-Genêt les reçut avec des larmes arrachées par la vénération, le respect et le plus tendre attachement. Plus tard, dans l'église de Beaupreau, il prononça l'éloge funèbre de ce noble héritier des grandes races de la monarchie que n'avait jamais flétri le souffle impur de l'incrédulité, de ce généreux chrétien qui pouvait dire avec Job : « Tous » ceux qui m'ont connu me rendent ce témoignage, » parce que j'ai délivré le pauvre qui m'adressait ses » cris, et l'orphelin qui n'avait point d'appui sur la » terre. Celui qui allait périr me comblait de béné- » dictions, et la veuve délaissée trouvait en moi son » consolateur. »
Puis, s'adressant à son nombreux et brillant auditoire, l'abbé Gourdon l'adjurait, en présence de cette tombe encore entr'ouverte , dans des termes brûlants de foi et de zèle, d'imiter les vertus chrétiennes, la religion pratique , la piété sincère du marquis de Civrac, puisque l'éclat de la naissance et des talents, les grandeurs et les richesses, et tout ce que la terre renferme, n'est que misère, vanité, néant, folie, sans la crainte de Dieu et l'observation de ses commandements; car c'est tout l'homme (*). Cet éloge funèbre,
(*) L'abbé Gourdon, Oraison funèbre du marquis de Civrac.
composé en cinq jours, écrit en quelque sorte avec son cœur, au milieu de toutes les sollicitudes d'un ministère surchargé, est, à beaucoup d'égards, l'ouvrage le plus parfait de l'abbé Gourdon. Si l'on n'y remarque pas au même degré cette éloquence majestueuse et saisissante qui règne dans toutes les pages de l'oraison funèbre de Bonchamps, jamais son talent ne fit preuve de plus de ressources, jamais il ne se montra prêtre avec plus de sublimité. Aussi, lisons-nous dans une lettre de Mme de Sesmaisons, ce juge si éclairé, si vrai : « Je suis aujourd'hui toute admiration, mon » cher pasteur..., je n'ai rien lu de plus satisfaisant, » comme pensées, comme style, comme bon esprit » tant politique que religieux, et j'ai trouvé dans toute » votre composition une harmonie de noblesse et de » simplicité, de haute piété et de convenances du » monde, de douceur et de fermeté, de charité et de » justice qui me ravit... M. le marquis de Civrac a été » loué comme il devait être loué, et rien d'étranger » par l'emphase à ses vertus, à sa dignité toute mo- » deste, à son courage tout naturel, à son dévouement » tout de pure race, ne peut être reproché à votre » discours qui restera, soyez-en sûr. » À peine descendu de cette chaire qu'il venait de faire retentir d'accents si nobles et si vivement sentis, le curé de la Chapelle-du-Genêt alla faire une retraite au monastère de Bellefontaine. La douleur, comme toutes les grandes émotions de l'âme, a besoin de calme et de con-
versations intimes avec Dieu. D'ailleurs, la Trappe et ses habitants étaient pour lui l'objet d'un amour de prédilection. C'était au milieu d'eux qu'il prenait ses délassements les plus doux; chaque mois il y passait une journée entière, occupé à retremper son âme par le recueillement, la prière et le spectacle des vertus les plus magnanimes. Là, des hommes qui ont divorcé avec le monde pour épouser la solitude, vivent en Dieu plus intimement qu'aucune âme encore captive dans un corps mortel.
« Appelés par un rare bienfait de la Divinité, à la » profession des conseils évangéliques, ils estiment » les biens d'ici-bas comme de la poussière à cause » de réminenle science de Jésus-Christ, regardent d'en » haut et avec un cœur invincible, toutes les choses » terrestres, n'ayant pour but que celles du ciel...
» Brûlant pour Dieu et pour leurs semblables de » l'amour le plus ardent, donnés en spectacle aux » anges et aux hommes, ils mettent leurs délices à » passer les nuits et les jours dans l'étude approfondie » des choses divines, à porter dans leurs corps la » mortification du Fils de l'Homme crucifié (*). » Pour eux la terre se réduit au coin du désert qui leur est familier. Morts au monde, morts à toutes ses .affaires, milieu orageux dans lequel nous sommes plongés, que
(*) Encyclique de N. S. P. le pape, Pie IX, sur les ordres religieux, M juin 4847.
nous agitons et qui nous agite, et dont les soudains retours amènent de si fréquentes déceptions, ils ont choisi la meilleure part. La Providence avait réuni alors à la Trappe trois hommes qui occupent une large part dans la vie de l'abbé Gourdon, et dont les vertus et les talents jetèrent un éclat tout particulier. L'hôtelier, frère Marie Bernard, rappelle ce qu'ont d'aimable ces deux grands noms. Il a conservé du monde, au milieu duquel il vécut longtemps, des formes d'une politesse exquise, qui, rehaussées, embellies encore par la charité, attirent et séduisent, entraînent et captivent. Jamais personne n'est sorti du monastère, après y avoir passé quelques heures, sans lui vouer un de ces souvenirs qui ne s'effacent plus.
Dom Fulgence, alors prieur de l'abbaye, penseur profond et érudit, cache sous des apparences austères, l'âme la plus aimante; il semble qu'une partie des trésors d'ineffable tendresse que renfermait le cœur de Jésus se soient reposés dans son cœur. Son humilité égale son mérite. Envoyé à Rome pour les intérêts de son Ordre, sous le pontificat de Léon XII, ce grand pape songea sérieusement à l'élever au cardinalat. Effrayé, le bon religieux quitte avec précipitation la capitale du monde chrétien, et vient se réfugier dans son cloître. Pie IX, en montant sur la chaire de saint Pierre, l'a retrouvé à Rome, et, avec ce regard d'aigle qui lui est particulier, a su le distinguer,
Le révérend Père abbé, Dom Marie-Michel, était un de ces enfants de saint Benoît qui semblent réunir tous les genres de perfection. De même que dans Fénélon, il y avait dans tout son être quelque chose qui vous saisissait d'un charme indéfinissable : intelligence vaste, prodigieusement cultivée, les sciences ne recelaient pour lui aucun secret; on eût dit qu'il avait brisé les sept sceaux des Écritures, son étude favorite, et que les Pères de l'Eglise lui avaient livré tous leurs trésors. Sa piété, toute imprégnée de grâce, d'amabilité, rivalisait avec son savoir; et ses entretiens spirituels étaient comme une rosée de lumière (*). Le sentiment avait chez lui une vie, une expression, une chaleur indéfinissables.
Un jour qu'au pied d'une statue de Marie, il demandait, dans une ardente prière, à aimer Dieu comme les saints l'aimaient dans le ciel, il crut entendre une voix qui lui répondait : Bans dix ans tes vœux seront exaucés. Dix ans plus tard, au même jour, à la même heure, il rendait sa belle âme à son Créateur (*).
Le curé de la Chapelle-du-Genêt vivait dans la plus affectueuse intimité avec ces trois religieux; mais il avait confié la direction de sa conscience au Père
0 Ros. lucis, Isaïe 26-1 9.
(**) Ce fait nous a été raconté par les amis les plus intimes du révérend Père Marie Michel, et confirmé par les religieux de Hellcfontaine.
Marie-Michel. Son âme, naturellement si fière, si impatiente de tout joug humain, était, dans la main du Père abbé, semblable à celle d'un petit enfant. Ces miracles de chaque jour sont l'éternelle gloire de la confession catholique. L'intelligence de l'abbé Gourdon, toute d'élan, d'intuition, saisissait d'un coup d'œil ce que les connaissances humaines ont de plus élevé, et devinait le reste sans pouvoir s'assujettir à apprendre. Le Père Marie-Michel sut le façonner au frein et lui faire accepter des maîtres. Il lui imposait, à titre de pénitence, de lire, d'étudier avec soin, tantôt un ouvrage de saint Augustin, tantôt un livre de saint Jérôme; il s'appliquait surtout à le pénétrer, à le remplir, à le saturer, pour ainsi dire, des divins enseignements des livres saints. Il ne permettait pas non plus qu'il négligeât les auteurs ascétiques, convaincu que ces hommes d'une éminente sainteté, dont la conversation était toute dans le ciel (*) , que le Seigneur cachait dans le secret de sa face (**) , et comblait de ses grâces les plus précieuses, avaient déposé dans leurs écrits cette onction divine de l'esprit d'en haut (***) , de l'abondance de laquelle nous recevons la véritable sagesse (****). Parmi les mystiques, il aimait d'un amour de préférence et d'admiration les œuvres
(*) Philip. 5. 20. (**) Psau. 50. 2\.
(***) Jacq. M. 27.
[****) Jean. ^ . 16.
de sainte Thérèse et de Louis de Blois; cette préférence et cette admiration, il avait su les faire partager à son pénitent. L'abbé Gourdon avait dans son directeur une confiance sans limite-, il le respectait comme son guide dans les choses de Dieu, et le vénérait comme un saint. Souvent il répétait que ses moments les plus délicieux étaient ceux qu'il passait au milieu des trappistes; ses heures les plus heureuses étaient celles où il s'entretenait avec le révérend Père abbé. Ce commerce habituel avec les anges de la terre portait ses fruits-, il développait encore cette énergie, cette plénitude de sève sacerdotale que nous l'avons vu répandre au-dehors avec tant de richesse.
Msr Montault, dont tous les projets portaient le reflet de la grandeur et de la générosité, forma le dessein de construire à Bellefontaine un vaste bâtiment, où de jeunes prêtres pourraient, dans le repos et le silence, se livrer à de fortes études, qui ouvrirait un asile sûr à ceux qui rencontreraient dans le ministère sacré des pièges et des embûches, tandis qu'il offrirait une paisible retraite aux vétérans du sacerdoce qui voudraient finir leurs jours à l'ombre du cloître et s'y préparer à mourir. Le saint prélat proposa à l'abbé Gourdon la direction de ce précieux établissement si l'avenir permettait de le réaliser. Il accepta avec bonheur. Le calme, la solitude, cette idée de terminer sa carrière au milieu de ses amis de la Trappe, de mettre, comme il le disait, un intervalle
entre son ministère pastoral et sa tombe, lui souriaient délicieusement.
« Vous êtes tout à fait pris dans les liens du Père » Marie-Michel, mon cher pasteur, lui écrivait à ce » sujet Mme de Sesmaisons, et je ne m'en étonne pas; » le désert a tant d'attraits pour les âmes éprises de » l'amour divin. Dans le monde, quoi qu'on fasse, c'est » le corps qui semble faire les frais de la vie ; dans la » retraite, c'est l'âme, et quelle différence alors! Dans » le monde, on se glorifie; dans la retraite, on s'hu- » milie. Dans le monde, on se croit sain; dans la re- » traite, on se voit malade; et pourtant plus on se » glorifie, et plus on se ravale; plus on s'humilie, et » plus on s'élève; plus on se croit sain, et plus on est » malade; plus on se voit malade, et mieux on se » porte en effet. Inconcevable mystère pour ceux qui » s'éloignent de la Divinité, que cette excellence de » l'homme qui consiste à se trouver de plus en plus » détestable, et qui s'explique si naturellement lors- » qu'on s'approche de Dieu par la contemplation des » perfections infinies. »