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CHAPITRE III

L'abbé Gourdon, curé de la cathédrale.

Les événements, plus forts que la volonté de l'homme, devaient bientôt faire évanouir ce projet si digne de son auteur. Les constructions commencées sont abandonnées; le Père Marie-Michel meurt dans les bras de son ami, qui lui-même est obligé de quitter cette Chapelle-du-Genêt, si chère à son cœur, pour aller prendre possession de la première cure du diocèse. En vain opposa-t-il une résistance que je serais tenté d'appeler désespérée. La volonté de son évoque devint si pressante, qu'il ne lui resta plus qu'à faire le sacrifice de ses affections les plus profondes. Ainsi se passe notre vie : presque toujours arrive le contraire

de ce que nous avons prévu ou désiré. On dirait que la Providence prend à tâche de nous faire sentir, à chaque instant, les amertumes de l'exil, afin, sans doute, de reporter toujours nos pensées et nos regards vers la patrie véritable. Je n'essaierai point de raconter les douleurs, les déchirements de cette séparation si cruelle pour le pasteur et pour le troupeau. Je me contenterai de transcrire la lettre suivante :

Combrée , 9 avril \ 857.

« Je suis tout à fait disposé, ma chère enfant, à » vous écrire ce soir, car je suis triste, et je pleure » presque autant que vous pleuriez lorsque je vous » grondais pour vos larmes; il y a deux minutes que » le père Brouillet et sa fille viennent d'arriver. M. Ré- » gnier et M. le principal de Combrée étaient dans ma » chambre; nous allions sortir pour nous réunir à nos » nombreux confrères; c'est l'heure du souper. Je me » croyais de force à voir mes anciens paroissiens, » mais le cœur m'a manqué : je n'ai pu leur parler, » je n'ose aller les voir, j'ai quitté ces messieurs; je » suis seul dans ma chambre d'où je ne sortirai que » pour la messe et la cérémonie, demain. J'espère » que je vais me remettre en vous écrivant, ma chère » fille, vous à qui j'ai tant de fois parlé de croix et de » soumission. Je n'ai pu vous voir avant mon dé- » part; nous aurions éprouvé dans des adieux ce que » je ressens aujourd'hui. Il n'est pas convenable qu'un

» prêtre montre trop sa faiblesse, même quand son » cœur est soumis à la volonté de Dieu. Notre Sei- » gneur affermissait son visage en allant à Jérusalem » pour consommer son sacrifice. Hélas! ma fille, » qu'est-ce que notre séparation comparée à celle du » Calvaire? »

Mélange touchant d'une sensibilité exquise et de ces fortes pensées de la foi qui, dominant toutes ses facultés, toutes ses affections, lui donnaient, pour accomplir les obligations et les devoirs que lui imposait la Providence, un courage, une puissance que rien ne pouvait affaiblir.

Curé de la cathédrale, il proposa un double but à la sainte activité de son ministère : approfondir les misères tant morales que physiques de son immense paroisse pour les soulager, ou les guérir; réunir sur le terrain neutre de la charité les fragments épars d'une société brisée par les dissensions politiques. On le voyait se présenter tour à tour dans tous les camps avec une égale aisance. Ne blessant les opinions de personne, il parlait volontiers de ses affections, de ses regrets; obligeant, serviable pour tous, il ne cachait rien, il ne dissimulait rien, et mettait dans tous ses rapports une confiance, un abandon, une franchise, un épanchement qui ne connaissaient d'autres limites que l'extrême bonté de son cœur. Toujours aimable, toujours spirituel, il possédait l'art de flétrir le vice ou la licence des mœurs, par un geste, par un

regard, par une parole, par une remarque piquante, ou par Tune de ces plaisanteries, que tout Angers répétait ensuite en souriant. Bientôt il connut toutes ses brebis, et toutes ses brebis le connurent; le connaître, c'était l'aimer. Il fit servir cette affection, cet ascendant universel, à multiplier les réunions de tout genre pour venir au secours des malheureux. Là se rencontraient pour la première fois, depuis plusieurs années, des hommes profondément divisés, étonnés de sentir leurs haines de parti s'affaiblir sous les divines influences de la charité, et faire place à une bienveillance mutuelle. De là, aux égards, aux rapprochements, aux prévenances, à l'estime, il n'y a qu'un pas. Ainsi, sous son bienfaisant patronage, l'unité se refaisait autant que les circonstances le pouvaient permettre, et le présent était une espérance pour l'avenir. A la tête de toutes les bonnes œuvres, il donnait l'exemple des sacrifices et de l'abnégation (*).

(*) Un petit marchand, de la rue Saint-Laud, étant venu lui révéler la présence des huissiers dans son magasin : — En vérité, dit-il, la Providence me sert à souhait, vous allez me délivrer du trimestre que je viens de recevoir

Dans une autre circonstance, il donna son traitement tout entier a une jeune personne dont la famille venait de faire des pertes considérables

Au milieu d'un hiver très rude, il aperçoit de sa fenêtre, dans un galetas voisin, une pauvre vieille femme transie par le froid, et s'efforçant de chauffer ses mains décharnées a la flamme va-

Nous trouvons écrit de sa main, sur son livre de dépense, ces mots significatifs : « M'étant assuré pouvoir » tenir le modeste ordinaire qui est établi à la cure, » je regarde comme inutile de continuer à tenir des > comptes détaillés. 1er janvier 1846. »

Goukdon, curé de la cathédrale.

On l'entendit s'écrier dans une de ses instructions : « Il ne suffit pas, pour être utile à ses frères, » de sentir leur malheur; ce n'est pas même assez de » ne mettre à ses largesses que les bornes de la né- » cessité ; il faut encore entrer dans le secret des cœurs » pour fermer des plaies inconnues; il faut défendre » celui-ci contre les fureurs du désespoir, arracher » celui-là aux liens d'une passion infâme. Montrer à » l'un la Providence s'avançant vers son lit de douleur » pour le rendre à la santé; à l'autre, le glaive de la » justice levé sur sa tête, et prêt à frapper s'il persiste » dans des habitudes ruineuses pour les siens, et » déshonorantes pour lui-même; il faut pleurer avec » la veuve sur les restes inanimés de l'époux que la » mort vient de lui ravir; il faut recueillir dans ses » bras ces enfants éperdus, privés pour toujours des

cillante d'une lampe près de s'éteindre. Ce spectacle l'émeut, fait couler ses larmes; il précipite ses pas, descend au bûcher, et croyant tous ses hôtes endormis, il charge un fagot de bois sur ses épaules et va lui-môme allumer un feu splendide, sous le toit oublié de la souffrance et de la pauvreté.

» soins de la plus tendre mère; il faut faire descendre » dans cette famille désolée toutes les consolations » du ciel; il faut apparaître au milieu des pleurs, des » gémissements et du tumulte, comme des anges de » paix dont la présence ranime l'espérance et le bon- » heur; il faut supporter la vue des maux les plus af- » freux, et les guérir de ses propres mains; il faut » mépriser les fatigues, regarder toutes les privations » comme des obligations de chaque jour, courir les » dangers des maladies contagieuses, et enfin, sacri- » fier, s'il est nécessaire, sa propre existence à tous » ceux qui imploreront notre secours. » La vie de l'abbé Gourdon était la traduction journalière de ses paroles.

« Un être qu'on ne sait comment qualifier, un monstre avait empoisonné ses femmes et ses enfants pour avoir leur bien.

» Les faits révélés par la cause, devant la cour d'assises, étaient à peine croyables : ils étaient vrais et la justice avait prononcé l'arrêt de mort. L'histoire est toute récente et les esprits en sont remplis (*). Le criminel était au château de la ville et tous les jours le curé de la cathédrale allait lui dire : « Acceptez, en » cet abandon, des adoucissements et des conseils... »

» L'homme résistait. Il en avait appelé en cassation, il conservait une lueur d'avenir. Mais le pourvoi étant

rejeté, l'exécution dut avoir lieu non loin du théâtre des crimes.

» On se met en route; deux personnes sont dans la voiture, escortée de gendarmes : l'une est le coupable, l'autre est le curé. Qui a le plus de tristesse et d'angoisse? je ne saurais le dire, et qui peut le deviner? Faites-vous une idée de ce voyage : la haine et la rage d'un côté, la patience et la charité de l'autre. Oh! quelle étude du cœur et de ses replis! Qui était là? qui pouvait entendre ? qui assistait à cette lutte entre le condamné et l'apôtre, entre l'homme de la mort odieuse et l'homme de la vie éternelle !

» On trouve un fleuve, on traverse un pont, le peuple s'attroupe; il pousse des cris, entoure la voiture... mais l'abbé présente son visage aux deux portières; il reçoit les injures, étend les bras, conjure l'orage, calme les flots terribles et dit au postillon : « Prenez le » galop ! »

» Situation étrange! Les roues font voler la poussière; l'empoisonneur, lui, voudrait les retenir... et le prêtre, qui dans ce moment d'effroi, d'honneur, de générosité, songe à le garantir du glaive, moins que de la violence et de l'outrage, précipite l'instant fatal!

» On franchit les bois, les ravins... Déjà blanchit à l'horizon le clocher qui s'élève au but... On voit sur la route, des groupes tumultueux se former; bientôt la foule est innombrable, les populations accourent de dix lieues; les femmes se comptent par milliers, et t. i. 9

se font remarquer par l'éclat 'de leur colère. Il faut que les gardes mettent le sabre à la main pour se faire un passage à travers les malédictions et les menaces...

» L'objet de cet appareil funèbre, l'homme pour qui désormais les minutes sont des siècles, encore impassible, glacé, passe devant le cimetière qu'il reconnaît, et, en voyant une fosse fraîchement creusée, il dit! « Elle est bien faite... c'est la mienne! »

— « Eh bien! recueillez-vous, lui dit le prêtre, le » moment est venu... celui de la vérité... Versez dans » mon sein vos aveux, et donnez-vous devant Dieu le » mérite du repentir! »

» Le cortège parvient au pied de Féchafaud.... Celui qu'on attendait en monte les degrés; son confesseur lui prête l'appui de son bras... Quel devoir et quel spectacle! Le bourreau s'empare de sa proie et soudain.... à un signe.... au bruit sourd de la tête qui tombe, un cri de triomphe s'est élevé dans les airs!...

« 0 peuple, que fais- tu? s'écrie le prêtre... Où suis- » je? quel aveuglement ! quelle est cette joie homi- » cide et féroce!... »

» Et du haut de cette chaire sanglante, un homme se dresse comme un prophète ; il parle au nom de la société entière, et sa voix de pudeur et de charité, sa voix descend comme du ciel pour donner à ces furieux de justice humaine, une leçon qui est inspirée par la plus sainte des vertus et des lois (*) ! »

(*) Mélanges, par M. F. Grille.

Personne mieux que l'abbé Gourdon ne comprenait les pauvres , et ne rappelait avec plus d'énergie à la société égoïste, de notre époque, les titres et la dignité que leur a donnés le Christianisme. Dans une circonstance solennelle, il leur adressa cette magnifique apostrophe : « Pauvres, vous êtes hommes; » malgré vos souffrances passagères, votre avenir est » immortel, et vous marchez comme les puissants et » les riches du monde vers le terme de toutes les » distinctions. Le tombeau nous confondra dans la » même poussière. Pauvres, vous êtes chrétiens-, vous » reçûtes, longtemps avant les maîtres de la terre, » l'annonce de l'ère nouvelle qui se levait pour les peu- » pies, assis dans les ombres de la mort. Vous seuls » entendîtes, autour du divin berceau qui renfermait » l'espoir encore ignoré de l'univers, les chants angé- » liques qui montaient vers le Très-Haut, pour lui » rendre gloire, et qui descendaient vers cette région » désolée, promettant la paix aux hommes de bonne » volonté. Pauvres, vous fûtes les premiers disciples » de la sagesse incarnée; vous portâtes jusqu'aux con- » fins du monde la bonne nouvelle de son Evan- » gile (*). » On le voit, à Angers, comme à la Chapelle, les malheureux tenaient la première place dans ses pensées. Mais, au milieu des préoccupations de toute espèce qu'entraîne le gouvernement de la pre-

(*) Oraison funèbre de Msr Montault.

mière cure du diocèse, le souvenir de sa chère Vendée le poursuivait sans cesse : et dulces reminiscitur Argos. Avec toutes les apparences de la gaîté la plus expansive, son pauvre cœur n'en était pas moins sous le poids d'une secrète et grande amertume. Ses lettres les plus intimes étaient un composé de tristesse et de mâle résignation qui émeut, et attache à la fois à celui qui les a écrites. « Mon cher abbé, écrivait-il à » un ami, je suis tout étourdi des affaires et des en- » tretiens du monde : c'est un tracas, un tourbillon à » y perdre la tête. Jusqu'à présent, je ne crois pas que » l'âme en ait souffert; mais c'est un état bien pénible » pour un prêtre que de vivre sans recueillement, » parce que la dissipation ôte le sentiment qui est si » doux au cœur et qui l'aide si bien à marcher... ô » Chapelle-du-Genêt! ô douce solitude de Bellefon- » taine! qu'êtes-vous devenues!... Je me réjouis beau- » coup du voyage que je dois y faire après la mi-août ; » mais je reviendrai encore ici plus triste. Je suis » trop vieux pour prendre racine. Ma vie m'est insup- » portable par les détails continuels dont je suis ac- » câblé. Du moins j'ai la consolation de n'avoir pas » choisi ma demeure passagère. Encore un peu de » temps et le ciel viendra; c'est ma seule espérance. » Je tâche, en attendant, de conserver la présence » de Dieu malgré les embarras qui m'absorbent... Je » ne sais ce que deviennent mes journées. Dieu soit j> loué! il faut bien que je meure à tout. Je ne suis

» plus à moi ni à personne; priez pour que je sois » tout à Jésus-Christ... La douleur est une grâce puis- » qu'elle est une semence de joies éternelles... Dans » mes bons moments, je remercie Dieu de mes souf- » frances, je le prie instamment de les augmenter » encore, afin de m' unir plus intimement aux amer- » tûmes de Jésus, dont il est écrit qu'ilfut triste jusqu'à » la mort. Cette ferveur est de courte durée. Que je » suis faible et imparfait!... Si encore je pouvais, de » temps en temps, aller me retremper à Bellefon- » taine!... Tout m'a été enlevé à la fois....

» Je sens que ma santé se mine et s'altère; le mo- » ment de la délivrance approche. Mes amis font tout » ici pour la retarder ; ils ont décidé pour moi un » voyage aux Pyrénées. J'ai le cœur gros de cette ab- » sence qui ne me fera aucun bien , et me donnera , a à mon retour, un déluge d'affaires. J'ai cru devoir » céder au conseil des médecins , à la demande de » toute ma paroisse et aux ordres de mes supérieurs. » Pour utiliser ces quelques semaines passées loin de » mes ouailles, j'ai le projet de rencontrer dans mes » courses quelque bon père jésuite avec qui je ranime- » rai mes résolutions , et je vous viendrai à la fin » d'août avec un peu plus de ferveur et de générosité, » si Dieu écoute mes prières. »

Les prévisions du curé de Saint-Maurice furent heureusement démenties; il retrouva aux eaux de Cauteiv I s ses forces et sa vigueur premières. Une belle na-

lure avait toujours eu pour lui l'attrait le plus puissant. Les Pyrénées, avec leurs montagnes gigantesques, leurs vallées si gracieuses , leurs sites majestueux ou terribles , le remplirent d'un enthousiasme qu'il ne se lassait pas d'exprimer. « Il est impossible , Mademoi- » selle, de se faire une idée de l'aspect saisissant » qu'offrent les Pyrénées. La main de Dieu est im- » primée sur toutes leurs masses; c'est bien là qu'on » peut dire avec l'apôtre que les choses visibles sont les » ombres des réalités éternelles. Les sommets de ces ma- » gnifîques montagnes, toujours couverts de neiges, sont » comme autant de miroirs où tombent et se réfléchis- » sent les rayons du soleil incréé, tandis qu'au bas de » leurs flancs décharnés et sans verdure , une riche » végétation atteste, elle aussi, la Providence »

Son cœur, distrait par ces émotions fortes et variées qui le remuaient et l'agitaient agréablement en tous sens, sentait s'alléger le fardeau de ses souvenirs et de ses regrets. Ces distractions bienfaisantes ne pouvaient être que d'une courte durée; il avait hâte de revenir au milieu de son troupeau, où tant d'affaires, de bonnes œuvres et d'âmes affligées réclamaient sa présence.

« Mon cher curé, je suis de retour à Angers, depuis » quelques jours à peine, mandait-il à un de ses amis. » Je n'y trouve que travail, désolations, angoisses, in- » fortunes. C. vient tous les matins prendre les conseils » de M. de et les miens. Nous lui trouverions un

asile, si le pauvre C... éprouvé parla Providence comme tous les amis de Dieu, n'était pas sur le point de tomber en faillite. Quand je vais chez cet excellent homme, qui a été la providence de tous les malheureux, que je vois sa belle-mère qui ne pense qu'à faire du bien du matin au soir, sa femme qui a l'air d'un ange, et ses trois gros enfants qui me sautent sur les genoux; quand je pense que cette intéressante famille ne se doute pas du malheur qui la menace , mon cœur se fend , j'ai peine à retenir mes larmes.... Madame de.... est venue de son côté m'annoncer la ruine entière, sans ressources, de son

vieux père qui est en enfance. Le jeune B -se

meurt, ses parents sont inconsolables, ils voudraient que je fusse constamment avec eux. La misère, dans quelques parties du port, est à son comble; tous ces pauvres ouvriers sans ouvrage n'ont d'espoir que

dans leur curé

«Hélas! ma destinée n'est-elle pas, quelque part que ce soit, de devenir le centre où viennent se réunir toutes les douleurs? Je ne me plains pas de cette disposition de la Providence , car le maître a dit : On ne peut aller au ciel que par beaucoup de souffrances, et par beaucoup de tribulations. Vous le savez par expérience; prenons courage, nous vieillissons, et notre carrière s'abrège. La récompense sera grande, et rien ne pourra troubler notre bonheur. » Il fut arraché quelques instants à ces cala-

mités privées qui assiégeaient son cœur, et qu'il vient de nous décrire avec une sensibilité touchante , par la mort de Mgr Montault : « Ange de bénédiction » et de paix, chargé, après des malheurs inouïs, de » rassembler dans ce diocèse les débris dispersés d'Is- » raël, et de relever les autels de leur ruine; pre. de » tous les infortunés, modèle de toutes les vertus épis- » copales, dont chaque journée était distribuée avec » un art si parfait, qu'elle suffisait à l'accomplissement » de tous ses devoirs, et qu'elle ressemblait au lende- » main de ce digne et saint prélat qui, à force d'hu- » milité, sut se créer un titre de gloire d'un moment » de faiblesse, et dont le souvenir est béni au ciel et « parmi nous (*). »

Le curé de Saint-Maurice , de cette voix qui avait célébré avec tant d'éclat les héros de nos dernières guerres de religion et le descendant des preux , rendit à la mémoire de celui qu'il nommait son père et son ami, des hommages « dignes de nos respects et de » l'affection qui nous attachèrent à lui ; dignes des »- regrets inconsolables des anciens de la tribu sacrée, » courbés sous le poids de leurs pénibles impressions , » bien plus que sous leurs travaux et leur vieillesse , » qui gémissaient étonnés de survivre à leur chef, » tandis que les jeunes lévites accoutumés au doux » nom qu'il leur donnait dans sa tendresse, se pres-

(*) L'abbé Gourdok, Omis, funèb. de M&r Montault passim.

» saient autour des autels qu'ils arrosaient de leurs » larmes (*).

Le curé de Saint-Maurice croyait avoir épuisé sa douleur , et voilà qu'une autre tristesse réclame des expressions nouvelles, « avant que le temps, qui seul » cicatrise de pareilles blessures, ait put verser sur l'a- » mertume de nos regrets, son baume consolateur (**). » Les cendres de Mgr Montault n'étaient pas encore refroidies, et déjà le caveau qui les recelait s'ouvrait pour recevoir les dépouilles mortelles de son successeur, surpris par une mort imprévue, au milieu de ses visites pastorales, et comme enseveli dans son zèle. L'abbé Gourdon reparut dans la chaire pour mêler sa voix à de si grandes espérances trompées, et environner des hommages de vénération et d'amour les « précieuses reliques de cet homme de Dieu, dans le » sens le plus complet de ce mot de l'Apôtre (***), et » dont la perte était un immense malheur, non seu- » ment pour l'Église d'Angers, mais encore pour l'É- » glise de France toute entière (****). Le front habituellement si pur de l'orateur était, cette fois, chargé de sombres nuages; il y avait dans ses paroles je ne sais quel lugubre pressentiment qui oppressait l'âme. En

(') L'abbé Gourdon, Omis, funèb. de Mer Montault passlm. '/') Oraison funèbre de Mgr Paysant, p. 36. {***) Ibidem, p. 7.

) Paroles de Mgr L'arch. de Besançon.

apprenant la mort de Mgr Paysant , il s'était écrié : « Je ne survivrai pas longtemps à ce digne et ver- » tueux prélat. » Il termina son discours par ces mots qui glacèrent d'effroi tout son auditoire. « Nous en » avons la confiance, c'est la dernière fois que notre » voix qui s'affaiblit et s'altère retentira sur un pareil » cercueil. Nous serons enfermé dans le nôtre, avant » que le nouveau guide que le ciel nous destine ait » terminé son ministère de justice et de paix. »

Ces idées d'une fin prochaine qui ne le quittèrent plus, loin d'abattre son courage, l'exaltaient et accroissaient encore l'ardeur et l'activité qu'il apportait à l'accomplissement de tous ses devoirs. Ainsi la flamme qui va s'éteindre jette une lumière et plus pure et plus vive. On eût dit que l'abbé Gourdon avait hâte de terminer sa course , et qu'il avait chargé la charité d'épuiser les restes de sa vie. Sa cure était le rendez-vous ordinaire de tous les paysans de la Vendée qui avaient à Angers quelque affaire. Ils trouvaient chez lui, avec l'hospitalité la plus généreuse, un dévoûment toujours prêt à les servir, et ces témoignages d'une affection véritable, suprême aumône du cœur qui donne à tous les autres bienfaits un prix infini.

A Saint-Maurice , qu'il aimait de cet amour qu'une mère porte à celui de ses enfants qui lui a coûté le plus de veilles et d'inquiétudes, de soupirs et de larmes, il semblait se multiplier dans les salons des

grands, dans les réduits les plus obscurs de l'indigent, dans les riches magasins du négociant, dans l'humble atelier de l'ouvrier. Dans les rues, sur les places publiques, il abordait tout le monde avec une cordiale affabilité, quittait les personnages les plus élevés pour aller s'entretenir avec les petits, écoutait avec intérêt ce que vous aviez à lui dire, ne se lassait jamais, ne se fatiguait jamais de vous entendre, se donnant et se livrant, pour ainsi dire, à tous et à chacun. Toujours le sourire sur les lèvres, il avait pour tous des paroles aimables, des interrogations pleines d'affabilité, de ces mots qui se gravent, de ces familiarités délicieuses qu'on n'oublie plus. Maître des cœurs, et jouissant d'une popularité immense, cette autorité et cette popularité n'avaient de prix à ses yeux qu'autant qu'elles pouvaient l'aider à maintenir ses paroissiens dans les sentiers de la vertu, ou à y ramener ceux qui s'en écartaient. C'est près des pécheurs surtout que sa charité le rendait inimitable. Il connaissait tout le prix d'une âme, il savait combien la conversion d'un enfant prodigue cause de bonheur au ciel et sur la terre. Aussi que de soins, que de peines, que d'industrie, que de prévenances, que de sacrifices offerts, que d'ardentes prières pour l'amollir, le vaincre, le ramener à la maison de son père! Un jeune homme, sorti d'une école spéciale, est mis, par les circonstances, en rapport avec le curé de Saint-Maurice; il ne tarde jwis ;i lui* être attaché parles liens de la reconnais-

sance. L'abbé Gourdon lui parle de Dieu, de Jésus- Christ, de l'Eglise, de ses devoirs de chrétien; le jeune homme veut changer la conversation; l'abbé Gourdon le presse. — « Monsieur le curé, lui dit-il en- » fin, je vous avouerai, sans détour, que je ne crois » pas. » Une discussion sérieuse s'engage; pendant plusieurs mois, il lui fait une sorte de cours de religion; l'esprit de ce jeune homme s'éclaire, ses ténèbres se dissipent, une conviction pleine et entière naît dans cette intelligence élevée; il ne la dissimule pas, mais le cœur résiste. Un soir qu'ils avaient causé longuement, sans aucun résultat, l'abbé Gourdon, le visage animé et comme inspiré, se lève, l'embrasse, le presse sur son cœur; puis, tombant à genoux, il s'écrie : « 0 mon Dieu, sauvez cette âme! » Le jeune homme attendri lui saisit la main, la couvre de ses larmes, et, après quelques moments de lutte intérieure : « Monsieur le curé, dit-il à son tour, voulez- » vous me confesser. » Le cri du pasteur avait pénétré le ciel, ce pécheur était converti. « C'est ainsi, dit » saint Grégoire de Naziance, qu'un pasteur véritable » travaille à faire passer chez ses ouailles l'amour de » Dieu qui possède tout son être : soutenant les uns » par ses conseils et ses prières, frappant les autres » d'une main légère; stimulant l'indolence, réprimant » l'ardeur immodérée; prévenant les chutes, ou ap- » prenant à ceux qui tombent comment on se relève; » prêchant à tous le bon vouloir, car l'homme, animé

» d'une volonté sincère, est déjà sur la route de la » vertu (*). »

Il n'était pas moins sensible aux infirmités du corps qu'à celles de l'âme. Ses visites aux malades de toutes conditions et de tout âge étaient journalières. « On ne » saurait s'imaginer combien il était auprès d'eux » riche en propos qui trompaient l'ennui, en conso- » lations qui ranimaient le courage abattu, en dévoû- » ment qui charmait, et qu'on ne croyait pas acheter » trop cher, en l'achetant au prix de la souffrance (**).»

Mais si quelques-uns de ses paroissiens, connus pour vivre dans l'éloignement des sacrements, venaient à tomber dangereusement malades, alors son zèle, sa sollicitude pastorale ne connaissaient plus aucun repos, jusqu'à ce qu'il les eût réconciliés avec leur Créateur, et les eût placés dans le chemin des espérances éternelles. Que d âmes, jusque-là insouciantes de leur salut, il a ainsi, sur les dernières limites de l'éternité, rendues à la vie véritable! Lorsque la mort visitait quelques familles , il avait un don spécial pour adoucir, ou pour calmer les regrets les plus amers. Des consolations pleines de suavité coulaient de ses lèvres, sans effort, avec cette abondance, cette plénitude de vérité, que les grands enseignements de

(*) Saint Grég. de Naz., Élog. de saint Ath., p. 64. {**) Quel, mots d'élo. et de reg., par l'abbé Stanislas Fouré, p. M.

l'Evangile, sur le présent et l'avenir de l'homme,

peuvent seuls donner.

« Il a fallu, ma chère fille, écrivait-il le 16 mai 1837, que je fusse bien occupé, pour vous laisser ignorer la part que j'ai prise à vos douleurs. Mon silence n'a pas été volontaire : je n'ai pas une minute dont je puisse disposer; mais j'ai des pensées et des sentiments qui vous sont dévoués, et qui ne changeront point. Je suis persuadé que vous croyez bien que je n'ai point oublié de demander au bon Dieu la force dont vous avez besoin pour supporter la terrible épreuve qui est venue fondre sur vous tout-à-coup. Croyez aussi, ma chère enfant, que j'ai porté le souvenir de votre père au saint autel, et que j'ai prié pour lui de tout mon cœur. Hélas! nous ne pouvons rien faire de plus, les uns pour les autres, quand la Providence nous enlève de cette vie de tribulations et de combats, pour nous appeler au jugement que nous devons tous subir. Je crains bien, ma chère M..., que votre cœur si sensible n'ait perdu de son courage et de sa paix dans cette triste circonstance. Vous avez eu grand besoin de vous souvenir de la confiance inébranlable que je vous ai recommandée et que je vous recommande encore. Je vous ai souvent dit que notre bon Maître a sur vous des vues de miséricorde, qu'il vous prépare une place dans la demeure où il n'y a ni crainte, ni pleurs, ni inquiétude. Je ne vous dis pas ces

» choses légèrement; soyez sûre que j'ai réfléchi avant » de vous les assurer. Séchez donc vos larmes, levez » vos yeux vers la patrie où vous retrouverez ce que » vous avez de plus cher; dites, comme le saint » homme Job : J'ai dans mon sein une espérance iné- » branlable d'être consolé pour toujours des agitations » et des épreuves que vous permettez, Seigneur, non » pour me décourager et me perdre, mais pour me » purifier et me rendre digne de vous. »

Sa sœur venait, en huit jours, de perdre deux de ses enfants; il lui adressait ces lignes : « Ma chère » Louise, je ne t'ai pas oubliée un moment au milieu » de toutes les épreuves que la Providence fait peser » sur ton cœur de mère, si sensible et si tendre...

» Tu dois te souvenir de m'avoir souvent entendu » dire que chaque année qui s'écoule nous montre » plus clairement les desseins de Dieu sur nous, qui » sont de nous conduire au bonheur par les souffran- » ces et la résignation. Je ne doute pas que tu ne pro- » fîtes de tes sacrifices pour être plus que jamais dé- » vouée à la croix du Sauveur. Malgré le monde et » ses tourments, malgré les hommes et leurs murmu- » res, il en faut toujours revenir à la volonté du ciel : » il n'y a point de paix , point de consolation ailleurs » que dans la soumission.

» Je pense que tu regrettes bien vivement tes chers » enfants; mais, ma chère Louise, leur âge et le bon- » heur parfait dont ils jouissent, sont des adoucisse-

» ments bien précieux pour ta foi. Ils sont devenus » des anges qui te protègent du haut de la céleste » patrie. Je désire de tout mon cœur que la Sainte » Vierge, qui a offert avec son divin Fils l'adorable » sacrifice de la croix, te console et t'encourage... »

Quelques semaines s'écoulent; il lui écrit de nouveau : « Ma chère Louise, j'apprends par une lettre de ton bon curé, que tu es encore exposée à une rude et terrible épreuve. Si tu es destinée à un troisième malheur, si nous n'obtenons pas du ciel la conservation de ton enfant, tu te consoleras, j'espère, par la pensée qui t'a soutenue il y a quelques mois. C'est un si grand bonheur, ma chère amie, de changer pour la joie infinie des élus les misères de cette vallée de larmes, qu'une mère qui a donné des habitants à la céleste patrie, trouve, dans la pensée de les revoir bientôt , un adoucissement aux pertes les plus cruelles. Il n'y a rien dans la nature de plus sensible que le cœur d'une mère, et je connais toute la tendresse que tu portes à tes enfants. Aussi, puisque la Providence t'enlève ce que tu as de plus cher, c'est une marque certaine du dessein qu'elle a de te rendre heureuse pour l'Eternité. Prends donc courage , ma chère Louise : nous ne serons pas séparés pour longtemps. Le Seigneur nous assure que ses consolations surpasseront infiniment nos tristesses, et que nous ne nous souviendrons plus de nos maux, dans le séjour de la paix. Que ta confiance en la

sainte Vierge, la consolation des affligés, te soutienne. Tu sais qu'elle était sur le Calvaire à la mort de son divin Fils. Elle offrait le sacrifice de son cœur désolé pour nous tous : il est juste que nous lui rendions amour pour amour. Notre Seigneur a renfermé toute la piété dans ce peu de paroles : Mon fève, que votre volonté soit faite ! Tâche , ma chère sœur , de répéter souvent cet acte de soumission, et tu goûteras la paix au milieu de tes plus dures épreuves. » Comme ce langage remue l'âme , dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus élevé; comme il l'arrache à la pensée de ses angoisses , par celle de Dieu , par la pensée des vérités les plus hautes, les plus riches d'espérances !

Toutes les qualités du cœur et de l'intelligence , du chrétien et du prêtre, que l'abbé Gourdon possédait à un degré si éminent, n'étaient pas néanmoins sans quelques imperfections. On découvrait parfois en lui, sous les traits de l'homme mûr , l'écolier naïf et ingénu , qui ne tenait pas assez compte de la gravité, portait trop loin la plaisanterie , et provoquait le rire outre mesure. Dans ces rares moments, où son esprit s'évertuait et devenait presque frondeur, il aimait trop à mettre en relief l'originalité de certains savants , dont la tête se trouble à force d'étude. Il eût été plus digne de lui de proposer à l'admiration des jeunes prêtres , les grands orateurs et les grands théologiens qui font la gloire du catholicisme. Alors , la paresse et la mét. i. 10

diocrité n'auraient pu s'autoriser de ses paroles, et prétendre, dans leur orgueil, arriver sans travail aux succès qu'il devait à une nature d'élite, et qu'eût incontestablement augmentés pour lui-même la lecture plus fréquente et plus approfondie des Pères de l'Eglise et des apologistes modernes.

L'un de ses amis, M. l'abbé Dandé, vicaire-général de Nantes, nous disait : « Si l'on passe un quart d'heure » avec le curé de Saint-Maurice, on connaît tous ses » défauts-, on pourrait habiter ensuite avec lui pendant » dix ans qu'on ne découvrirait que des vertus. » Mot délicieux de vérité et de grâce qui est à lui seul tout un portrait.

Une des lois les plus étonnantes de notre réhabilitation par la grâce, c'est que la Providence se sert habituellement des imperfections mêmes des justes, pour les rendre plus parfaits. Louis de Blois, ce chantre sublime des divines miséricordes, adressait à l'un de ses amis ces belles paroles : « Continuez de nourrir au » fond de votre cœur un tendre amour pour Dieu, et les n défauts que vous n'avez pu détruire deviendront, en » quelque façon, une source de consolations -, car, de » même qu'une terre fertile recouverte d'un vil fu- » mier , en devient plus féconde , ainsi l'âme dont la » volonté est droite, fertilisée, pour ainsi dire, durant » cette vie, par ses imperfections et par ses misères, » en recueillera, au jour de la visite du Seigneur, un » fruit délicieux , si elle les supporte avec patience. »

C'est en ce sens que saint François de Sales parle de ses chères imperfections.

L'orgueil, étant le mal le plus enraciné dans l'âme humaine, a besoin d'être combattu, sans cesse, par l'humilité. Or, quoi de plus propre à retenir dans une humiliation salutaire les chrétiens fervents, que le spectacle continuel de leur incurable faiblesse.

Tous ceux qui ont connu l'abbé Gourdon, dans l'intimité, savent que ses imperfections étaient pour lui un sujet continuel d'amertume. Souvent, croyant être seul, il fondait en larmes au pied de l'autel, s'accusait tout haut devant Dieu, et le suppliait avec instances de le délivrer de ses infirmités spirituelles (*). À Angers, ses vicaires l'ont entendu bien des fois, le soir, lorsqu'il faisait, dans sa chambre, son examen de conscience, gémir sur les misères de la journée, et en demander pardon dans des paroles entrecoupées de sanglots. Ainsi, Dieu tirait de ses imperfections l'accroissement de ses mérites. Leur image et leur souvenir qui le poursuivaient partout, étaient un heureux préservatif contre les atteintes de l'amour-propre, un aiguillon continuel à chercher en Dieu seul sa force , sa joie et son espérance; il était véritablement fort avec l'apôtre, parce qu'il était faible (**).

(*) Ce fait nous a été affirme par plusieurs personnes de la Chapelle-du-Geuêt qui en avaient été les témoins. ') 2« Corinth. 12. 10.

Cette conviction de sa faiblesse était chez lui si vraie, qu'il la manifestait en toutes circonstances, avec une rare humilité.

Madame PL.,, qui n'était pas du nombre de ses pénitentes, lui témoigna, au milieu d'une visite qu'il lui faisait, le désir de l'entretenir en particulier. Il lui répondit, avec son affabilité ordinaire, qu'il était à sa disposition. — Monsieur le curé, reprit-elle avec quelque embarras, si vous le permettez, ce sera au confessionnal-, soyez assez bon pour me donner votre heure. Elle s'y rendit, l'esprit agité, inquiet, craignant de l'avoir blessé. Il l'accueillit d'une manière toute paternelle. — Vous avez redouté mon indiscrétion, lui dit-il, et vous en aviez malheureusement le droit; il est vraiment déplorable que dans le poste que j'occupe , et à mon âge , on ne puisse que trop légitimement concevoir de pareilles défiances. Il l'entretint ensuite avec la plus grande paternité. Ses paroles avaient tant d'onction et d'à-propos que non seulement elle y trouva les consolations qu'elle cherchait , mais qu'il lui semblait , nous assurait-elle , entendre les paroles d'un ange, plutôt que celles d'un homme.

Dans une autre occasion, un de ses meilleurs amis, de la bouche duquel nous tenons le fait , l'engageait vivement à ne pas repousser les offres qui lui étaient faites d'un évêché , dans lequel ses talents et son esprit éminemment conciliateur, pouvaient opérer un grand bien. Le curé de Saint -Maurice s'en défen-

dait avec esprit. Son ami redoublait d'instances et ne laissait pas une objection sans réponse. Enfin, l'abbé Gourdon s'arrête, se croise les bras, le regarde fixement : — Mon cher ami, lui dit-il, croyez-vous de bonne foi , qu'avec mon laisser-aller et mes imperfections , je puisse être évêque? A mon âge, on ne se corrige plus-, non, non, c'est ma résolution bien arrêtée: je ne serai jamais évêque. Ces mots furent prononcés avec un air , un geste , un accent si convaincus , que son interlocuteur , saisi d'admiration , jugea indiscret de le presser davantage.

La défiance et le mépris de nous-mêmes fondés sur la connaissance de notre néant , fortifiés par la confiance en Dieu , par la connaissance de ses perfections inénarrables , voilà les deux éléments de l'humilité, de cette abnégation de nous-mêmes que Jésus-Christ exige avant tout de ses disciples (*).

Par là , Dieu entre en pleine possession de l'homme : il règne sur son intelligence par la foi , il règne sur sa volonté par l'obéissance, deux vertus fondamentales qui constituent Y adoration en esprit et en vérité (**), et n'existent que par l'humilité.

Qu'est-ce en efïét que la foi? c'est l'humilité de l'Esprit qui s'écrie : — Seigneur , je ne suis de moimême qu'ignorance et ténèbres; j'attends de vous

0 Matth. 16. 24.

(**) Joan. 4. 25.

la lumière. Qu'est-ce que l'obéissance? C'est l'humilité du cœur qui s'écrie à son tour : — Seigneur, je ne suis que faiblesse et corruption ; en vous est mon espérance et ma force. Par ce double dépouillement , et de notre pensée aveugle et chancelante pour nous associer à la pensée divine , et de notre volonté lâche et perverse pour la remettre aux mains de Dieu, nous nous élevons sans mesure; la vie divine s'accroît en nous , dans la même proportion que la vie animale (*) s'affaiblit et s'efface; de degré en degré, nous atteignons cet état de transformation et de grandeur, où nous pouvons, à l'exemple de l'apôtre, prononcer cette bienheureuse parole: Ce n'est plus moi qui vis , c'est Jésus-Christ qui vit en moi (**). Ces principes de toute vie spirituelle, de toute piété véritable, avaient été, dès l'enfance , pour l'abbé Gourdon, comme un aliment invisible (***), comme un breuvage surhumain, qui avaient gardé son cœur des voluptés sensuelles, et avaient prémuni son âme contre toutes les séductions du monde. La vérité seule, suivant la judicieuse remarque d'un ancien, empêche l'homme de broncher (****). Mais l'orgueilleuse raison de Sénèque ne comprenait pas que la possession pleine et entière de la vérité est la consé-

0 2e Corinth. 5. 4.

(**)Gal. 2. 20.

(***) Tobie 12. 19.

(****) Seneca, p. xcv.

quence logique du renoncement à soi-même, que l'humilité est la perfection souveraine, puisqu'elle nous dépouille de notre ignorance et de notre néant superbe, pour nous remplir de la force et de la science de Dieu même. Cette fermeté de caractère , cette foi vive, cette noblesse, cette grandeur de pensées et tout cet ensemble de qualités rares qui distinguaient l'abbé Gourdon, et lui donnaient une supériorité si marquée, avaient pour cause principale ses anéantissements continuels devant la majesté suprême.

Plus l'homme a le sentiment de sa misère , plus il éprouve le besoin de la prière. Le prophète humilié disait : — J'ai crié vers vous, Seigneur, comme les petits de l'hirondelle (*).

La prière était pour le curé de Saint-Maurice, comme une seconde vie. Il est vrai, son âme n'avait jamais pu se façonner aux règles communes, à des exercices suivis. Les méthodes ordinaires, utiles, nécessaires aux autres, ne convenaient point à ses ardeurs. Il allait à Dieu par des voies qui étaient en harmonie avec sa nature. Le commerce qu'il entretenait avec lui était si habituel que plusieurs fois on l'a entendu avouer, dans l'intimité, qu'il perdait très rarement la pensée de la présence de Dieu ; qu'au milieu des rires, des conversations les plus animées, son cœur lui était étroitement uni. Il ne se souvenait pas

(*) ls. 58. n.

d'avoir jamais éprouvé le moindre ennui , la moindre fatigue dans la récitation de son bréviaire. Ce devoir sublime de chaque jour, dans l'accomplissement duquel le prêtre cesse d'être lui-même, pour devenir médiateur entre le ciel et la terre , était pour lui , au temps de ses plus grands travaux, un délassement, un rafraîchissement délicieux. Il savait par cœur presque toutes les prières des divins offices qu'il citait avec autant d'à-propos que de bonheur. Son intelligence, toute remplie de la pensée de Dieu , saisissait , comme celle de Daniel, le langage des êtres répandus dans la création , qui bénissent (*) le Seigneur ; leur concert de louanges élevait son cœur et le provoquait à la reconnaissance. De là, les élans d'amour qui s'échappaient de son âme, lorsqu'il parcourait les campagnes, et donnaient à ses paroles tant de charme et de poésie. De là encore cet entraînement invincible de son esprit à jeter au milieu des discours les moins sérieux, certaines réflexions graves et inattendues, et à y mêler le grand nom de Dieu. Nous lisons dans une de ses lettres : « Je ne suis pas libre , » mon enfant, de vous écrire aujourd'hui plus longue- » ment. Je me réjouis d'avance de nos entretiens , du » bien qu'ils nous feront à l'un et à l'autre, et des grâ- » ces dont la bonté de Dieu les accompagnera. Il en » sera le sujet} car je voudrais pouvoir dire avec saint

(*) Dan. 5.

» Bernard : Dans ce que j'entends, dans ce que je lis, » dans ce que j'écris, je ne trouve rien qui me plaise, » si le nom de Jésus ne s'y rencontre pas. C'est notre » ami divin, c'est lui qui nous a unis, c'est à lui que je » vous recommande sans cesse au saint sacrifice. »

Lorsque l'abbé Gourdon montait à l'autel , il était , pour ainsi dire, transfiguré en un autre homme. Toutes les puissances de son être paraissaient absorbées par le respect et le recueillement. Profondément ému, il mêlait, selon l'expression de saint Augustin, le sang de son cœur caché dans ses larmes, au sang de V agneau sans tache renfermé dans le calice.

Les saintes inspirations qu'il puisait dans l'auguste sacrifice , il les retrouvait encore dans la Bible , le seul livre qu'il lût dans les dernières années de sa vie. La majesté des Ecritures le ravissait. Il ne pouvait se lasser d'en méditer les pages divines; mais les mystères de la croix, des humiliations du Sauveur et de son incompréhensible amour pour les hommes; la petitesse, l'inanité de toutes les créatures, étaient le sujet habituel de ses méditations et de ses pensées.

Il y revenait sans cesse, en chaire, au tribunal sacré, dans ses lettres, dans ses conversations. Les conséquences pratiques qui en découlent lui étaient devenues familières, au point qu'il paraissait, conformément au conseil de saint Paul , user des choses de ce monde , comme nen usant pas ; elles lui avaient donné un tel empire sur lui-même , que les procédés

les plus blessants et même les outrages, le trouvaient insensible.

Un malheureux, étranger à sa paroisse, mécontent de sa décision dans un différend où il l'avait choisi pour arbitre, l'insulta avec une insolence inouïe-, l'abbé Gourdon saisit le bras d'un ami qui l'accompagnait, et s'éloigna sans proférer un seul mot. Le surlendemain , le même homme vint, en notre présence, lui demander un service important ; il le reçut avec une bonté extrême, et s'empressa de faire ce qu'il désirait. Pour nous, nous ne pûmes nous empêcher de témoigner notre étonnement d'une charité que nous sentions être audessus de nos forces. L'abbé Gourdon nous répondit, en souriant : « Que voulez-vous, ce n'est pas sa faute » s'il a la mâchoire un peu lourde -, comment conser- » ver un souvenir amer des paroles qui lui sont échap- » pées, quand on songe combien de fois Dieu nous a » pardonné nos péchés? » Lorsqu'un prêtre est ainsi maître de lui , que la nature humaine , dans ce qu'elle a de plus vivant, est ainsi vaincue, immolée, il ne faut pas s'étonner si son âme est inondée des lumières divines. Là, est le secret de cet art merveilleux qu'avait l'abbé Gourdon, de conduire les âmes dans les voies les plus élevées de la vie parfaite. La bouche parle cle l'abondance du cœur- semblable à la flamme, elle allume de ces incendies que le temps , loin d'éteindre , ne fait qu'alimenter et accroître.

Le 2 mai 1841, entrait au presbytère de Saint-

Maurice un jeune paysan au visage calme et ouvert; ses traits exprimaient à la fois la possession de soimême, l'énergie, la dignité et la plus suave piété; ses pieds étaient poudreux, et indiquaient une longue marche. — « Te voilà, Pierre, s-'écrie l'abbé Gour- » don; ah! que je suis heureux de te voir... » À cette exclamation paternelle , Pierre se montre embarrassé; on dirait qu'il craint d'y répondre. « Qu'as-tu » donc, mon ami, tu es bien grave. — C'est vrai, » M. le curé; mais aussi j'entreprends une grande » chose : je m'en vas à c'te Trappe qui est par delà » Le Mans sur le chemin de Paris. — Tu vas à la » Trappe de Mortagne? — Mon Dieu oui, vous nous » disiez si souvent qu'on ne pouvoit trop en faire pour » le bon Dieu, qu'à la fin je me suis décidé à tout » quitter pour lui. — Mais tu étais utile, nécessaire à » ta mère, pauvre veuve placée à la tête d'une » grande métairie. — Je n'en ignore point : c'est ben » pour çà que je ne me suis point hâté... Il y a ben » dix ans que çà me grouloit par le cœur de me faire » moine; j'attendois terjou que mon petit frère Jean » fût évalué et eût tiré à la conscription... Au jour » d'aujourd'hui qu'il est libéré, et qu'il est point mal » habile , il m'a été d'avis que je devois suivre ma » vocation... — Tu auras bien souffert pour t'ouvrir de » ton projet à ta mère? — Je creyois que je n'en vin- » drois jamais à bout... L'hiver, au foyer, quand les huches flamboient, je voulois l'y dire, el je nïii

» étois pas à la main... Dès que j'y essayois, les ge- » noux me balloient, les lèvres me trembloient, les » reins me clinchoient, j'en avois le hoquet, et ne » pouvois avrer les paroles de ma bouche... Ben des » fois, ma mère, à qui je faisois compassion, me di- » soit : écoute, Pierre, ne me cache ren; si tu t'agrées » pas tout par toi, s'il te faut une femme, t'inquiètes » pas, je t'en trouverons ben qu'iune. Je sommes » point riches; mais j'avons bon renom; ton père étoit » un quertien comme on en voit guères, il n'a pas fait » tort à personne de ce qui tindrait dans l'œil... Plus » que ma mère m'entreprenoit, plus que ça me faisoit » de la poienne de l'y faire aconnaître que je voulois » m'en aller chez les moines... Enfin, hier de ressiée, » que j 'étions tous deux au logis, ça partit tout d'un » coup*, je l'y dis : ma mère, si vous m'an permettez, » je m'en vas à la Trappe perrier pour enter vous et » faire pénitence ; c'est un si bon adroit que la Trappe » pour son salut... J'avois pas fini mon discours que » ma mère, après avoir un petit bout de temps tersau- » té et perdu son respir, me répondit, en levant les » yeux au ciel : Pierre, le bon Dieu est ton premier » père, t'es plus à lui qu'à moi. Vas où qui t'appelle, » si je t'arrêtois un quart-d'heure dans le chemin de » la perfection, j'en mourrais de chagrin... Comme » après ça ma mère et moi j'en pouvions plus, je sor- » tis dehors pour être quasiment plus à mon aise... » Mais c'étoit au moment où que l'on ramenoit le

» bestial des champs... Vlà-t-il pas que mes bœux » se mirent tertous à s'arrêter et à me regarder... » Leur manière de faire me touchit encore, c'étoit » comme si ils m'avoient dit : pourquoi t'en aller, je » t'avons t'y pas ben servi... Il n'étoit pas jusqu'aux » abres que j'avois planté et écusé qui semblèrent » vouloir m'arrêter au pays... Sainte Vierge! qu'on a » de racines sur la terre... Le courage alloit me man- » quer, quand, par bonheur, je débouris mon crucifix » dans mes mains, je me jetis à genoux, et je deman- » dis au ciel du renfort... Là, en songeant à la pas- » sion de Notre Seigneur Jésus-Christ, il me prit » comme une honte; je rougissois d'être lâche... Je me » levis, je m'en retournis chez nous me coucher, et » j'ai mové dès à matin avant jour.

» — C'est bien, Pierre; seulement, je ne comprends » pas que tu aies préféré la Trappe de Mortagne, si » éloignée de ton village, à la trappe de Bellefontaine » dont tu étais le voisin. — C'est pas l'embarras, c'eût » été plus commode, comme vous dites; mais voyez- » vous, monsieur le curé, je sais par trop tendre... Si, » une fois sous le capuche, nos gens étoient venus » me voir et avoient braillé en me quittant, je n'y » aurois pas tint; j'étois dans le cas de jeter le froc » aux orties, ou, pour le moins, d'avoir le cœur ferdi » pour longtemps... Vaut mieux prendre plus dur, » et persévérer davantage. — La persévérance, mon » ami, est, en effet, ce qui doit te paraître difficile,

» car tu es jeune, vigoureux, et annonces une longue » vie. — Ah! monsieur le curé, la plus longue vie » finit ben vite, on est bentôt au bout; j'en ai eu l'idée » l'autre semaine... Je péchions un étang; il étoit » large, profond plus qu'on ne peut dire; c'étoit un » amas d'eau terrible... Eh ben, quand j'avons eu » levé la bonde, et que c'a s'est mis à coure, en un » ren de temps, tout s'est échappé... N'on ne savoit » sèment pas ce que c'étoit devenu; et pis que c'a » fait-il de vivre dans une vieille âge?... L'on n'en a » que plus de plaisir à tomber dans les mains de Dieu, » si on s'est ben comporté. »

Ce dialogue , que nous avons cru devoir conserver dans toute sa naïveté , est un poëme sublime où l'on voit aux prises la nature et la grâce, et où l'on sent la force de Dieu dominer les sentiments les plus vifs et les plus légitimes, et renouveler les prodiges de la Thébdide. Pierre Palapierre appartenait à cette génération d'hommes que, pendant seize années d'un humble ministère pastoral passées à la Chapelle-du -Genêt, l'abbé Gourdon forma pour Dieu et pour la société.

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