CHAPITRE IV
Lettres de l'abbé Gourdon.
L'abbé Gourdon se montre avec toutes les richesses dont Dieu l'avait comblé dans ses nombreuses lettres spirituelles. Leur publication serait le plus beau monument élevé à sa gloire. Malheureusement, elles sont si personnelles, si intimes, que les heureux possesseurs de ces précieux autographes , ne pensent pas que l'on puisse , avant bien des années , les livrer à la publicité. Nous respectons leurs raisons, sans pouvoir les approuver entièrement. Pour diminuer autant qu'il est en nous les regrets du lecteur, nous rassemblerons ici quelques fragments de cette correspondance de piété si remarquable -, peut-être, ne feronsnous par là que les augmenter.
Lettre à une jeune personne.
« Ma chère Enfant ,
» Je suppose que vous avez déjà compris , malgré votre jeunesse, qu'il y a pour nous deux vies, bien distinctes l'une de l'autre, dans notre rapide passage au milieu de ce monde. Vous savez aussi que le bonheur et le malheur de notre éternité dépendent du choix que nous aurons fait à l'entrée de la carrière; car on meurt comme on a vécu. Quelques rares exceptions à cette règle générale ne peuvent pas rassurer un esprit raisonnable. C'est donc à vous d'examiner de quelle vie vous voulez vivre, maintenant que vous êtes appelée, par votre âge et votre position, à diriger votre marche vers le bien, ou vers le mal, vers la reconnaissance que vous devez à l'auteur de tout bien, ou vers l'ingratitude et l'oubli , qui flétrissent , dans tant de jeunes personnes , les dons les plus précieux du Créateur. Je vais essayer pour vous porter de plus en plus à prendre une décision , digne de votre immortelle destinée, de tracer les principales différences des deux vies qui se présentent à vous, pendant que vous êtes encore sur le seuil de votre carrière.
La première est la vie naturelle, telle que notre intelligence avide de vaines curiosités, que notre cœur
1G1 affamé de satisfactions sensibles, nous la figurent. Elle nous apparaît, au premier coup d'œil, comme ces créations romanesques , qu'une imagination brillante et facile orne de fleurs et embaume de parfums. Sa démarche légère respire l'élégance; elle accompagne toutes ses paroles des grâces d'un sourire continuel; son langage charme le cœur, et le jette dans le vague des plus riantes espérances; ses promesses sont pleines d'avenir et de sécurité. Elle tend la main à la jeunesse, et lui montre les heureux qu'elle a faits, pour l'engager à la suivre. Elle ne demande point d'efforts, point de retours pénibles sur soi-même : elle a des raisons pour justifier toutes les faiblesses , elle en aurait pour autoriser le désordre même. Elle ne peut pas toujours empêcher le remords de faire entendre ses sévères avertissements, mais elle sait donner le change à ses pénibles impressions, en multipliant les désirs, en leur présentant de nouveaux objets.
» Elle ne demande pas absolument qu'on abandonne tous ses principes, ni qu'on brûle ce qu'on avait adoré, dans les jours de l'innocence. Elle souffre que l'on garde , pour le maintien de la paix trompeuse qu'elle promet, quelques pratiques religieuses, et une sorte de régularité extérieure : mais il faut pour jouir de ces illusions, que ce reste de régularité, que ce fantôme de la piété éteinte, n'impose aucun sacrifice à la volonté. Il faut qu'on puisse tout voir, tout en-
tendre, tout juger, tout lire. Il faut que la conscience permette d'aller partout-, de jouir de tout, des réunions destinées à l'amour-propre et préparées par la vanité, des entretiens où Ton croit reconnaître la sensibilité si attrayante d'un cœur façonné à l'intrigue et à la coquetterie, où l'esprit distille le poison de la médisance et de la calomnie , où l'orgueil et la jalousie goûtent des joies amères, aux dépens de la justice et de la vérité. L'obéissance, l'humilité, la charité, l'amour du travail et de la prière sont bannis de cette vie légère, prétentieuse, égoïste, qui devient un insupportable fardeau, dès que les émotions lui manquent. Heureusement, il en est une autre plus digne de la noble ambition des enfants de Dieu. Elle semble bien dure à son début, mais elle s'adoucit bientôt, quand on l'embrasse avec courage et générosité ; elle ne se pare point d'ornements empruntés aux fêtes de la terre, elle ne fonde point ses promesses sur la parole de l'homme, elle ne se laisse point aveugler par l'éclat d'un triomphe, que le lendemain changera, peut-être, en un deuil irréparable. Elle ne s'appuie point sur un cœur de chair, qui ne peut donner ce qu'il n'a pas lui-même : la constance et l'avenir. Convaincue du néant de tout ce qui passe, elle porte son ardeur et ses vœux vers des biens plus solides que ceux qui, sous ses yeux , échappent sans cesse à la main qui croit les retenir. Cette vie inconnue à l'univers, avant que la lumière divine eut dissipé ses ténèbres , prend sa
source, non dans la nature, mais dans la foi, dans les exemples et les leçons du fils de Dieu, que son amour a fait descendre parmi nous. Elle se rappelle sans cesse à l'âme fidèle, qui admire sa bonté, qui adore sa puissance, qui s'éclaire de sa sagesse, et qui s'étonne de ses admirables communications. Plus on la pratique, cette vie du cœur, plus on la goûte, plus on la suit, plus elle devient chère; elle change par d'indicibles attraits les inclinations et les penchants ; elle inspire des gémissements plus doux que tous les plaisirs; elle ouvre dans le silence de la méditation les portes des Cieux pour en montrer la gloire. Elle révèle la grandeur de Dieu , et pourtant elle ne craint pas de l'abaisser jusqu'à nous, comme un père , pour consoler ses enfants. Les saintes pensées qu'elle donne remplissent l'âme du désir de n'être vu que de lui , de n'être qu'à lui, de lui rendre hommage en tout, de fuir le mouvement et le bruit pour être plus à lui, de le faire le roi de son âme , et de mourir dans son amour.
» Je regrette bien , ma chère enfant, de n'avoir à vous offrir que ces idées incomplètes sur un sujet si important pour vous. Vos propres réflexions les développeront, j'espère. Qu'elles vous soient, malgré leur imperfection, un témoignage de mon sincère et entier dévoûment. »
A un ecclésiastique.
« J'apprends avec une bien douce consolation, mon cher ami, que c'est l'obéissance qui t'a conduit au sous-diaconat. C'est ainsi qu'ont commencé tous les prêtres qui ont fait quelque bien dans l'Eglise ; c'est le premier pas de tous les Saints dans la carrière du ministère ecclésiastique. Tu n'as plus qu'à te préparer à marcher sur leurs traces. Tes sentiments et tes pensées, ton intelligence et ta volonté sont donc pour toujours consacrés au Seigneur , non seulement par ces engagements qui lient tous les chrétiens, mais par des obligations plus spéciales , plus étroites, plus solennelles encore que celles du baptême. Ton sacrifice est fait. Tu as pris rang parmi les consolateurs de l'Eglise, aujourd'hui plus désolée que jamais. Ce serait un malheur au-dessus de toute expression, dans les tristes jours qui nous sunt réservés, d'entrer dans le sanctuaire avec des vues qui ressembleraient, en quoi que ce soit, aux intentions humaines. Aussi, mon cher abbé, tu as rejeté bien loin de toi, tout ce qui pourrait altérer la pureté de ton offrande. Tu as accepté d'avance les tribulations journalières qui t'attendent; Dieu bénira ton entière soumission.
» Deux choses vont maintenant occuper tes journées, ta vie, l'étude et la prière. Fortifie-toi dans la science
pendant que tu as le temps de lire et de méditer; car. dès que tu seras chargé du soin des autres, tu éprouveras combien il est difficile de travailler à son instruction personnelle. Apprends aussi à prier; car, c'est dans la retraite , c'est au séminaire qu'on forme cette heureuse habitude de prier partout, de prier en tout temps, par l'union de son esprit et de son cœur aux divines intentions de Jésus-Christ dans ses travaux apostoliques. J'ai déjà vu bien des prêtres se perdre par faute de cette indispensable habitude. Les dangers sont continuels; ils se renouvellent sans cesse; les flots de la dissipation se succèdent, comme les flots d'une mer agitée, et fatiguent l'âme d'un curé, d'un vicaire, sans relâche et sans remise. Le monde est à présent d'une si grande mobilité, les événements se répandent avec une telle rapidité, que les têtes les plus fortes sont comme ébranlées de ce bruit importun, et qu'on ne rencontre personne qui pense, et qui pense avec maturité et sagesse. Tous les rapports, même avec des confrères, ont ce caractère d'inquiétude et de légèreté , qui est le cachet du siècle, d'un siècle qui ne puise aucune de ses pensées aux sources de la foi. Il n'y a que la prière qui puisse nous affermir au milieu de l'agitation universelle. Tu te souviens peut-être de quelques-unes de nos conversations sur la nécessité de la foi pour prier avec fruit. La foi des patriarches et des prophètes, la foi des apôtres après la Pentecôte, la foi des trappistes, voilà ce qu'il faut demander avant
d'entrer dans l'exercice du saint ministère. C'est par la base que nous péchons tous. Notre foi n'est ni assez profonde, ni assez vive, ni assez ferme, ni assez puissante. Il y a toujours entre Dieu et nous , comme un espace immense, comme un médium épais que nous ne traversons point dans nos prières. Heureux les prêtres qui obtiennent la facilité de se remettre vivement et efficacement en la présence de Jésus-Christ, dès qu'ils en ont été un moment distraits par la fatigue inévitable qu'entraînent les occupations les plus légitimes n
Au même.
« Je t'assure, mon cher ami, que plus je pense
à mes profondes misères, moins j'ose prétendre à diriger les autres. Je trouve des écueils dans toutes les vocations, des dangers dans tous les emplois. Je voudrais souvent réunir mes pensées pour en faire comme une règle applicable aux besoins que j'éprouve, et à ceux que les autres m'exposent. Je crois après de saintes lectures, après quelques prières, que je vais enfin poser pour moi-même ces grands principes de vie spirituelle, dont la lumière, en m'éclairant d'abord, rejaillirait ensuite sur les âmes qui me sont confiées. Quand je viens à faire l'essai de mes réflexions, mon pauvre édifice s'en va en ruine; il me semble que tout s'échappe de mes mains.
» Tu ne peux donc pas compter, mon cher abbé , tirer un grand profit de notre correspondance, quoique je désire qu'elle continue pendant tes longues absences. J'ai un peu de loisir ce soir; je ne puis mieux l'employer qu'à te rappeler les résolutions que nous avions prises ensemble. Je ne doute point que tu ne les aies suivies; mais on ne peut trop les répéter. Tu sais que nous avons dit que la vie d'un prêtre doit être la vie de Jésus-Christ même, proportionnellement à la faiblesse humaine. C'est ce que nous appelions la vie de la foi, qui renferme la présence de Dieu, le dévouement de chaque heure à sa volonté, la confiance dans sa grâce, et le désir permanent de l'union intime qu'il a daigné demander à son père pour nous : Ut sint unum sicut et nos. Pour arriver à ce but heureux, il y a deux moyens efficaces, mais indispensables, la prière et la communion. La prière, que souvent nous avons tant de peine à rendre attentive, nous tient dans l'humiliation, en nous faisant non seulement reconnaître, mais même ressentir la faiblesse naturelle de notre esprit et la déplorable froideur de notre âme. C'est l'Oraison et la récitation de l'Office qui nous abaissent devant la majesté de Dieu, qui nous font comprendre combien nous sommes loin de la ferveur que devrait nous inspirer sa présence. Or, comme il est écrit que Dieu donne sa grâce aux humbles, le souvenir de cette douce promesse vient nous consoler dans notre abaissement; il
nous empêche de nous livrer au découragement qui naîtrait naturellement de la considération de nousmêmes. Plus nous sommes convaincus de notre faiblesse, plus nous cherchons à relever notre espérance, sans laquelle il est impossible de faire un pas à travers ces ténèbres, ces abîmes. Alors la Sainte- Eucharistie se présente à notre foi, comme lumière et comme force, comme remède et comme nourriture : alors les paroles de vie se retracent dans notre mémoire, et l'autel devient le refuge de nos cœurs désolés : Nid manducaveritis... non habebitis vitam in vobis. Nous aurons beau dire que les distractions nous suivent jusque-là, que nous ne sommes pas plus échauffés en sortant du banquet sacré qu'en nous y préparant, les paroles de Jésus-Christ ne passeront point, il nous dira toujours : Nid manducaveritis...
» Maintenant, mon cher abbé, pour entrer dans quelques détails qui soient plus appropriés à tes occupations, crois-tu que la surveillance des élèves, les ennuis, les fatigues que te causent leurs défauts, les soins que commandent leurs caractères si différents les uns des autres, les amertumes que te font éprouver des espérances trompées, des dérangements inattendus, des légèretés et des inconstances de chaque jour, soient un obstacle réel à la prière ou à la sainte communion? non, sans doute. Tous ces combats entrent dans l'ensemble de la vie pénitente que nous avons aussi promis d'embrasser, car ce fut dans tous
les moments celle du divin modèle. Pourvu que tu ne te laisses point monter la tête , que tu ne mérites point le reproche : Quare dubitasti? tu n'as pas besoin d'être content de toi; pourvu que tu fasses l'œuvre de la Providence, la récompense ne se fera pas
attendre.
» Tu te plains de n'avoir pas du côté de... les secours que tu désirerais. Hélas! mon cher ami, c'est une privation à laquelle il faut t'accoutumer de bonne heure. C'est avec Jésus-Christ lui-même qu'il faut parler de tes fautes; c'est à lui qu'il faut demander des conseils; car tu es destiné à diriger les autres, à soutenir les pécheurs; tu dois, par conséquent, être assez fort pour marcher tout seul... »
Au même.
«... Tu seras donc, mon cher abbé, un homme de prières, un homme de bons désirs, puisque tu te proposes de travailler au salut des âmes. Je pensais à toi pendant la Semaine Sainte, pendant la solennité de la Résurrection de Jésus-Christ. Je ne doute point de ton union avec le bon Maître dans ces touchants et adorables mystères, que la foi et l'amour nous rendent visibles. As-tu bien médité les paroles de saint Jean, ou plutôt celles du Fils de Dieu lui-même, rapportées par son disciple bien-aimé : Ul sint consummati m
unum? Ces trois mots renferment les devoirs, le bonheur et la gloire d'un prêtre; leur accomplissement suffit à l'emploi de toutes ses années : il n'a pas besoin d'une autre pensée que de celle de cette précieuse et incompréhensible unité qui liera le corps entier des élus à leur chef.
» La vie est bien courte, mon cher ami; la vieillesse vient vite avec ses impuissances et ses ennuis. Tu ne peux commencer de trop bonne heure à vivre de la vie sacerdotale, car ceux d'entre nous qui dissipent leur jeunesse, éprouvent des angoisses inexprimables sur le retour de l'âge, ou bien ils se livrent, comme des insensés, aux hasards d'une fin déplorable. Ranime donc tous les jours la grâce de ton ordination, demande qu'elle croisse à mesure que tu approches du sacerdoce, que la Mère de Jésus-Christ te prépare, pendant ce mois, à devenir de plus en plus semblable à son Fils, car elle ne peut nous aimer si elle ne trouve pas en nous quelques traits de celui qui a rempli son âme toute entière. »
Au même.
« Je m'étonne, mon cher abbé, de ce que je viens d'écrire. Je ne le rétracterai pas; mais je ne sais pourquoi je me suis lancé dans cette voie : ce n'était
point du tout ma pensée en prenant la plume : j'avais, ce me semble, un tout autre but. Je voulais te parler du sujet habituel de nos entretiens, de la présence intime de la Divinité, de la bonté inexprimable du Créateur, et surtout te rappeler la vie humaine de Jésus-Christ. C'est là, si je ne me trompe, le repos de l'âme pour un ecclésiastique. Nous ne sommes pas appelés, en général, aux illuminations qui ont ravi saint Jean, et plus tard sainte Thérèse. Heureuses les âmes que Dieu élève ainsi au-dessus des sens , et qui vont, jusqu'à la splendeur éternelle, s'environner de rayons plus purs que le soleil! Nous, hommes très ordinaires en toutes choses et surtout en piété, notre domaine, notre région favorite, c'est la vie du Sauveur au milieu des pauvres, des pécheurs, des ignorants. Notre demeure, c'est son cœur sacré, c'est son amour. Il n'est pas même, pas du tout nécessaire que j'en éprouve les goûts sensibles : c'est le pain des riches, et non les miettes du mendiant. Il suffit que je trouve en moi un désir constant, journalier, de me coller, si je puis parler de la sorte, à la volonté de Dieu, de marcher sur les pas du Sauveur, en criant à chaque halte que je suis tenté de faire : Trahe me post te. Cette voix est toujours entendue. Elle ne se perd point dans le vague des airs; elle frappe droit à l'oreille du Père... »
Au même.
« Je pense, mon cher abbé, que tu as un vif désir de consacrer tes forces renouvelées à ta sanctification et à celle des âmes qui te sont confiées. J'envie, toutes les fois que je suis à la campagne, la solitude et la paix de ces bons curés, dont je partageais, il y a sept ans, la vie recueillie et tranquille. J'espère que les jours passés au Pin, dans une si triste circonstance, ne me seront pas inutiles- mais je crains bien que mon retour, au milieu du tourbillon qui m'environne et m'emporte habituellement, n'affaiblisse mes bonnes pensées. Pour toi, mon cher ami, tu es presque curé de campagne, et tu peux éviter toutes les distractions dont je suis continuellement assailli. La vue des misères morales et physiques que tu as toujours sous les yeux, n'est pas peu propre à ramener tes idées au besoin de la prière et de l'union avec Dieu. Tu feras bien de te fortifier dans l'habitude de lui rapporter tous les événements de ta vie. Tu es jeune, tu as une nombreuse famille, tu peux être exposé, comme je le suis, à bien des coups inattendus, à bien des déchirements de cœur : toute la piété se résume dans la soumission à les sacrifier. »
A une personne pieuse.
« Ma bien chère fille,
» Je n'avais pas d'abord l'intention de vous écrire avant d'être arrivé au but de mon voyage; mais mon séjour ici devant se prolonger encore jusqu'à demain au soir, je suis heureux d'avoir un peu de loisir, et de pouvoir l'employer à l'expression des pensées qui m'occupent le plus souvent, et des sentiments qui me touchent le plus vivement. Il me semble qu'il y a déjà si longtemps que je ne vous ai dit un mot de consolation, que je ne vous ai adressé une parole d'encouragement dans vos ennuis et dans vos souffrances! Du moins je ne vous oublie point dans mes faibles prières. Je dis tous les jours la messe à l'autel de la Sainte Vierge dans l'église de l'Assomption. Vous croyez bien que je pense à vous, et que je demande pour vous tout ce que je vous désire.
» Je veux croire, ma chère fille, que je vous ai laissée bien bonne, et que vous continuez à l'être. C'est, comme vous le savez, le point important. Pourvu que nous soyons unis à Dieu, tout le reste va bien.
» Mais en supposant même que votre imagination n'ait pas joui de tout le calme dont vous éprouvez le besoin, que votre pauvre cœur, un peu ébranlé par
votre position, ne se soit pas toujours soutenu dans le désir unique de suivre les mouvements de la grâce , ma très chère fille, ne nous décourageons pas : vous savez que j'en reviens toujours à ce mot essentiel : ne nous décourageons pas.
» Nous sommes faibles, inconstants, pleins de ténèbres, toujours combattus par nos mauvais penchants, par l'orgueil surtout, et par l'amour des biens matériels et sensibles. Les anciens philosophes, qui ne comprenaient pas le secret de la lutte de la nature et de la grâce, disaient que nous avions deux âmes, une bonne et une mauvaise. Ne soyons donc pas étonnés de nous trouver comme nous nous trouvons tous, tantôt bien, tantôt mal, quelquefois dans la lumière, plus souvent dans l'obscurité; un jour disposés à la douceur, un autre jour prêts à répandre autour de nous l'amertume dont notre âme est remplie ; dans quelques bons moments, le cœur dégagé, enlevé jusqu'au ciel par la soumission et la confiance, respirant pour ainsi dire la pureté des anges et la désirant; dans d'autres, tout environnés d'images mondaines, et nous faisant peur à nous-mêmes. Je vous assure, ma bien chère fille, qu'il faut passer par toutes ces épreuves, qu'il faut boire tous les calices, pour aller au ciel.
» Vous avez une haute idée de la perfection chrétienne; vous avez bien raison de la regarder comme très élevée; mais il ne faut pas avoir le tort, qui vous
ferait un mal infini, de penser que vous n'arriverez jamais à l'amour de Dieu. Il ne faut pas vouloir éprouver, d'une manière sensible, ce qui ne réside que dans la volonté. Souvent la volonté même s'affaiblit et tombe. Il ne faut qu'un regret et une nouvelle résolution pour tout réparer.
» Tout ce qui nous plaît dans la bonté de certains caractères, tout ce qui nous charme dans le dévouement et l'indulgence de nos meilleurs amis, tout ce qui nous rassure et nous attendrit dans la tendresse d'un père, n'est qu'une image trop imparfaite des perfections du Dieu que nous servons. »
vin.
A une fille de la Chafelle-du-Genêt.
17 août 1835.
«... J'aime à me persuader que la fête solennelle que nous venons de célébrer, n'a point passé sur votre pauvre cœur, sans y répandre quelques gouttes de la rosée céleste. Je ne crois pas avoir prié pour aucune de mes filles plus sincèrement que pour vous. Hélas! je ne compte point sur les faibles efforts de mon amitié pour vous; mais j'éprouve le besoin de parler de vous sans cesse à celle qui fut le modèle de la vertu parfaite, c'est-à-dire de la soumission et de la confiance. Remarquez bien ces deux paroles : soumission et confiance. Dieu lui-même, mon enfant, a pris
soin de vous préparer le calice de la pénitence. Il y a dans votre âme un point douloureux que nous ne pouvons guérir. Il est nécessaire que vous souffriez et beaucoup et longtemps, peut-être; mais l'assurance de trouver dans vos ennuis même la réparation de tant de jours perdus, de tant de sentiments consumés loin de votre fin dernière, doit vous soutenir et vous encourager. Souvenez-vous d'être la servante du Seigneur, et de faire en tout ce qu'il vous commande. Il ne s'agit point du goût, point des consolations, mais de la fidélité, malgré les impressions de l'amour-propre et les dissipations de votre pauvre tête. C'est là pour vous, ma petite sœur, le point essentiel; c'est aussi celui-là que vous avez le plus de peine à garder. Je vous vois d'ici triste et découragée dès que vous avez passé un mauvais jour. Ma chère enfant, comment ne seriez-vous pas un peu ébranlée de cet air du monde et de ses scandales? N'est-il pas vrai que vous ne pouvez plus respirer à votre aise, et que vous regardez la... comme imprégnée des funestes émanations du choléra spirituel? Ne trouvez-vous pas que la piété se ressent elle-même de ces impressions inévitables? Combien vous devez bénir le Dieu des miséricordes! La comparaison que vous faites, sans doute, de notre petite vie de la Chapelle-du-Genêt, vie d'humilité, de privation, de recueillement et de réparation, avec l'existence toujours en l'air, en prétention, en fausse joie que vous
remarquez parmi les gens qui vous entourent; n'estelle pas capable de vous faire adorer les vues de la Providence sur vous , qui aviez si peu mérité ses bontés? Tant que la vue du monde et de ses désordres ne nous fortifie pas dans nos saintes résolutions, nous avons lieu de croire que notre amour est encore bien faible, et qu'il n'a pas été assez éprouvé. »
A une jeune postulante du monastère des trappistines de Notre-Dame-des-Gardes.
27 octobre 1832.
« Je me réjouis bien sincèrement devant Dieu, ma chère fille, du bonheur que vous avez de vivre dans la pieuse solitude où la Providence vous a conduite , pour vous faire goûter les dons du Seigneur. Je demande sans cesse pour vous les grâces de docilité et de persévérance, dont vous avez besoin pour parcourir une carrière que vous commencez bien jeune , et qui peut se prolonger beaucoup avant que vous soyez rendue au terme.
» L'Esprit-Saint dit que ceux-là sont heureux qui portent, dès leurs premières années, le joug aimable du Seigneur.... Combien devez-vous donc être reconnaissante, ma chère enfant, vous que la bonté du divin maître a appelée à l'honneur de le servir, dans un âge où tant d'autres s'abandonnent aux vaiï. i. 12
nés pensées du monde! Ne vous effrayez point, je vous en prie , de quelques nuages qui viendront de temps à autre troubler la sérénité de votre cœur , et vous cacher la douce lumière que nous aimons tant à voir briller devant nos yeux, pour nous servir de guide. Nous ne sommes pas ici-bas dans le lieu du repos, dans la véritable patrie. Il n'est pas juste que nous n'ayons que des douceurs , sous un chef couronné d'épines. Vous vous rappelez, ma fille, ce que que je vous ai dit de la sainte agonie du bon maître au Jardin des Oliviers , et de cette tristesse mortelle qui ne lui laissa plus que la force de dire : Que voire volonté soit faite!
» Après quelques combats et quelques gouttes du calice amer que Jésus-Christ a bu jusqu'à la lie, nous irons partager la douce et éternelle ivresse des élus. Nous allons, ces jours, célébrer leur triomphe et leur bonheur. Ma chère enfant, pensez à saint Joseph, à sainte Thérèse, à saint François de Sales. Souvenezvous de moi devant nos protecteurs. »
« Mademoiselle ,
» Je vous adresse et je vous prie de recevoir cette traduction des Psaumes que je suis charmé de vous offrir. Il faut déjà un peu d'habitude des grandes pensées de la foi et des généreux sentiments qu'elle fait
naître pour lire avec plaisir les pieuses et magnifiques paroles du Roi prophète. Peut-être vos premiers pas dans une carrière encore nouvelle pour vous, seront un peu difficiles. Ne vous rebutez pas, ne vous découragez pas; lisez, relisez, réfléchissez, demandez la lumière. Les divines Ecritures sont couvertes de ténèbres qu'il faut avoir le courage de dissiper. Dieu se découvre à ceux qui le cherchent avec sincérité. Dès qu'on a entendu son céleste langage, on ne peut plus écouter sans ennui les vains discours du monde. Les illusions de la vanité, les rêves de l'imagination, les prétendus besoins du cœur, les joies insensées d'un succès éphémère, enfin, les trompeuses espérances d'une vie qui s'écoule avec la rapidité d'un torrent, apparaissent dans tout leur néant.
» Alors les bons désirs naissent, la confiance les affermit, l'amour dicte des prières pleines d'abandon et d'efficacité. La reconnaissance inspire des accents d'une piété toute filiale, qui vont droit au cœur de Dieu. Les surprises de la fragilité , les mauvais moments, les infidélités même, n'ébranlent plus une âme qui met son bonheur à demander pardon, à renouveler vingt fois par jour les résolutions qu'elle a formées. Elle est sûre de trouver auprès de son père l'indulgence dont elle a besoin, la bonté qui l'assiste et l'encourage, la tendresse qui l'attache et l'enhardit.
» Dans cette heureuse disposition, les paroles des Psaumes deviennent l'expression nécessaire des im-
pressions qu'elle éprouve. Elle les répète, elle les médite, elle partage tous les sentiments qu'elles rendent avec une admirable énergie. Le regret , l'espérance , le respect, l'admiration, la joie, l'enthousiasme des hautes perfections du Seigneur, le ravissement des œuvres de son amour, passent tour à tour sur le cœur, comme des émotions délicieuses qui présagent la félicité du Ciel.
» Croyez-bien, Mademoiselle, que vous êtes appelée à goûter ces douceurs, qu'elles vous sont préparées et que vous en jouirez bientôt. Une seule condition vous est imposée , c'est l'immolation entière de votre volonté. L'entreprise est grande, elle est digne d'une âme immortelle, à qui la terre n'offre rien qui puisse la satisfaire. Ayez confiance, le succès vous est assuré. »
A la même.
« Mademoiselle ,
» Je répare l'oubli que j'ai commis hier; je vous envoie les Psaumes dont je vous ai parlé, comme d'un livre propre à entretenir et à fortifier la véritable piété. Je désire que vous vous attachiez à le lire, à méditer les sublimes accents qu'il contient, et à répéter avec le prophète, les soupirs de la douleur et les vœux de la confiance. C'est entre ces deux sentiments qu'une
âme éclairée par la grâce , se plaît à partager sa vie. Elle gémit de son exil et de ses infidélités toujours renaissantes, mais ses gémissements sont doux et paisibles. Ils ne l'empêchent point de se reposer dans le sein de la miséricorde. Elle pleure et ne doute point; elle chancelle et ne tombe point, parce qu'elle a déjà tendu la main à celui qui la relève avant qu'elle soit renversée. Elle n'affronte point les périls; elle craint les écueils et les vagues ; car elle connaît sa faiblesse et son ignorance. Mais elle marcherait sans frayeur sur les flots en courroux, à la voix de son Dieu; elle lui a remis son sort entre les mains, elle s'est donnée elle-même sans réserve et sans retour; elle ne vit plus que pour Dieu. »
A la même.
18 mai.
« Nous allons nous préparer, ma bien chère fille, à célébrer bientôt le retour glorieux du Rédempteur au Ciel. Il va nous appeler par les grâces de ce mystère, aux pensées célestes, aux espérances immortelles qu'il nous a méritées sur la croix.
» Voyez-vous, chère enfant, la gloire de Dieu-même, devenue le prix de la constance et des sacrifices; le séjour du bonheur parfait, devenu notre demeure; mais auparavant , mais dans le chemin de l'exil , la
croix, rien que la croix, toujours la croix et ses épines. Si j'ai un regret, un regret qui pénètre mon âme jusqu'au vif, c'est d'oublier que la croix est notre unique moyen pour arriver au but que nous nous proposons. Plus j'y pense, plus j'en suis convaincu, et plus, hélas ! je m'en éloigne peut-être. Oh ! mon enfant , ne nous en éloignons pas; ne cherchons point ici-bas ce qu'on n'y trouve point : le bonheur et la paix qui en est le principe.
» Je réfléchis souvent au principal obstacle qui trouble tous nos rapports avec Dieu -, le résultat de mes observations me conduit toujours au môme point: Nous donnons trop d'empire à la nature , tombée de sa première innocence, qui relevait jusqu'au Créateur. Il faut pour remonter à la hauteur de notre origine , il faut combattre les sens et leurs aveugles désirs; ne pas estimer au-delà de sa valeur réelle ce qui passe si promptement , ce qui ne satisfait jamais qu'imparfaitement, ce qui laisse après soi tant de vide et d'inquiétude.
» Il faut avoir le courage d'attendre les ravissements ineffables de l'autre vie, et ne pas chercher si avidedement ce que nous savons bien ne pouvoir trouver avant notre dernier jour. Il faut surtout prier et méditer; sans ce retour sur soi-même, tout se ruine et se confond »
A la même.
« Ma chère enfant, que de cœurs sont dans la douleur! C'est le petit nombre qui profite des épreuves inévitables de la vie; ce sont les âmes dans lesquelles la foi l'emporte sur la nature, les âmes qui ont accepté sans réserve et sans retour l'exil de la terre , comme une pénitence et une réparation.
» Hélas! quelle multitude de cœurs désolés commencent dès ce monde à goûter, sans mérite et sans espérance, le calice amer des tribulations semées sur le chemin de la vie! Oh! mon enfant, pour nous, ne soyons pas assez aveugles pour nous tromper à ce point sur notre destinée. Nous savons que nous ne sommes nés que pour souffrir , que Jésus-Christ, l'homme de douleur, doit être notre modèle. Nous savons le malheur que nous avons eu cle l'offenser bien des fois-, nous serions aujourd'hui et pour toujours dans les feux cle sa justice, s'il n'avait dans sa miséricorde attendu le moment de notre repentir. Faisons donc pénitence , regardons ce peu d'instants qui nous séparent de l'éternité, comme un pèlerinage de retour vers la patrie. Nous connaissons la corruption de la nature et l'obligation rigoureuse qui nous est imposée par les leçons, et surtout par l'exemple du Sauveur, de combattre et de vaincre nos penchants.
Voilà notre foi, et pourtant, nous ne savons pas toujours faire l'application de ces principes. Nous disons d'un côté que nous n'avons d'espoir que dans les sacrifices,, dans les sacrifices du cœur et de la volonté surtout, puisque ce sont ceux que Dieu exige avant tous les autres; et d'un autre côté, oubliant cette belle et salutaire théorie, nous semblons dans la pratique croire que nous avons besoin de jouissances et de joie Oh! ma chère enfant, accordons-nous
avec nous-mêmes, et si nous n'avons pas la force de suivre la lumière qui nous est donnée, demandons du secours , gémissons, pleurons nos faiblesses; prions notre bonne mère, et espérons. Tout est promis à la confiance; mais il faut mourir à soi-même, à ses goûts et à ses attraits
A la même.
« Quel jour que celui d'hier! c'était la fête patronale du collège Mongazon. Le supérieur m'avait tant pressé d'aller chanter la messe à ses élèves, que j'avais cédé. J'étais au milieu des souvenirs les plus touchants de ma vie. Mon enfance, ma consécration à Marie, ma jeunesse écoulée , le cœur de mon second père tout près de moi dans une urne funéraire , les grâces qui ont suivi une éducation si chrétienne, la vue de ces enfants assistant, comme j'assistais, il y a qua-
rante ans à la fête de Marie, ma main les bénissant comme notre bon père nous bénissait alors : Que vous dirais-je? ma chère enfant, la vie écoulée, la vie qui s'avance, la vie qui s'ouvre à peine; ces contrastes si frappants du temps qui passe avec l'immobile éternité; Dieu, l'autel, l'auguste sacrifice... C'était presque trop de joie, d'émotions vives, d'impressions que je ne peux décrire; il faut être prêtre pour se faire une idée de la messe célébrée dans un pareil moment. Vous ne m'avez pas quitté , mon enfant , vous m'êtes encore plus chère à l'Eglise que partout ailleurs. Priez pour moi ; j'oserais dire que vous le devez. »
A la même.
« Ma bien chère fille,
» Il est à croire que je quitterai Cauterets demain, et que j'irai coucher à Pau, près du berceau d'Henri- Quatre, où je trouverai plus d'un souvenir, cher âmes principes et à mes affections.
» Mon Dieu, comme le monde passe et s'écoule! avec quelle promptitude les plus grands hommes et les plus grandes choses sont précipités dans l'abîme du passé! 11 n'y a que vous, Seigneur, qui ne passez point, qui êtes toujours le même, toujours bon, toujours juste, toujours sage, toujours plein d'amour pour nous, qui ne vous aimons point! Vous seul pouvez
communiquer à l'âme fidèle, à celle même qui ne fait encore que commencer à le devenir, votre lumière ineffable, aux rayons de laquelle elle voit, sans trouble et sans effroi, les grandeurs de la terre tomber les unes sur les autres. Vous seul lui dites dans un langage qu'elle comprend, que tout doit finir, excepté les divines et généreuses affections que vous lui inspirez. » » Je voulais vous dire, ma bien chère fille, que, malgré mon départ tout préparé, je veux m'annoncer à vous par une lettre, que j'aurai le temps, j'espère, de conduire jusqu'au bout de ce grand papier. Vous désirez que je vous écrive encore une fois; ce désir s'accorde trop bien avec mes sentiments, pour que je ne m'empresse pas d'y répondre. D'ailleurs, votre dernière lettre m'a fait tant de plaisir, que j'éprouve le besoin de vous l'exprimer... Dieu soit béni! mon enfant, c'est lui qui vous a conduite à M... pour que vous appreniez et que vous n'oubliez jamais que le pain sec est plus sain à l'estomac que les sucreries et les ragoûts , comme dit saint François de Sales. Il est vrai que cette nourriture est celle des pauvres et des pénitents; mais que sommes-nous donc, devant le Père céleste, si nous ne reconnaissons pas dans sa présence notre misère, et le besoin que nous avons de réparer tant de jours perdus? Courage, ma chère fille, je vous répète ce que je vous ai souvent dit : Dieu nous veut, il faut finir par être entièrement à lui. Vous savez que l'Ecriture compare la perfection
à une haute montagne. Ici, quand on veut arriver au sommet des Pyrénées, on commence par prendre un guide, que l'on suit pas à pas, et l'on ménage ses forces. On ne prétend pas arriver plus tôt que ceux qui savent les chemins. Si l'on s'arrête et qu'on se décourage, on ne reste pas sur le flanc de la montagne, ce n'est pas un lieu de station, on est forcé de revenir jusqu'au fond de la vallée; les plus courageux finissent par atteindre le sommet, où ils trouvent des lacs d'une eau limpide, qui étanche leur soif, et un horizon sans bornes, qui leur découvre la beauté et la grandeur du ciel... Au reste, ce n'est pas aux pieds des Pyrénées qu'on admire le plus ces imposantes masses; ce n'est pas même à leur sommet qu'il faut les juger. C'est à quinze ou vingt lieues de distance qu'on les voit dans toute leur majestueuse beauté. Je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis, quand elles m'apparurent pour la première fois. J'étais dans le coupé de la diligence, et je parcourais lentement la route presque circulaire qui serpente autour du bassin d'Àuch, remarquable par sa culture et sa fécondité. Je me réjouissais de voir bientôt cette antique cathédrale qui renferme des chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture, et dont les magnifiques vitraux causent une si juste admiration à tous les voyageurs. Il faisait un temps superbe, et pas un nuage ne troublait la clarté du soleil. En levant les yeux vers ma droite, ]<■ vois se dérouler à l'extrémité de l'horizon
une chaîne immense de rochers gigantesques, dont les têtes couvertes de neige, et toutes resplendissantes des rayons du soleil, me paraissaient toucher l'azur des cieux et se confondre avec le firmament. Leur base était enveloppée d'une atmosphère transparente qui laissait échapper leurs bizarres conformations : elles me donnèrent l'idée des vagues de l'Océan amoncelées les unes sur les autres, et s'élevant du fond des abîmes jusqu'à la hauteur des cieux; car le mouvement de la voiture rendait pour moi cette scène mobile : les montagnes marchaient pour ainsi dire, et cette marche imaginaire, dans une étendue sans bornes, me remplissait à la fois d'admiration pour la grandeur des œuvres de Dieu, et d'une sorte de terreur de sa puissance. Je me mis à prier, et à répéter avec le roi-prophète : Que vos œuvres sont magnifiques, Seigneur! Qu'est-ce que l'homme en comparaison des merveilles de la création? mais, ni les monts, ni les mers, ni les étoiles, ni le soleil, ne sont capables de vous connaître. Pas un de ces témoignages de votre puissance ne peut vous aimer, vous qui êtes amour! Moi, j'ai reçu de vous un cœur, et je ne vous le consacrerais pas!
» Vous voyez, ma très chère fille, que je vous écris tout ce qui me passe par la tête; cet abandon vous prouvera du moins ma confiance et mon affection, car vous voyez bien que je parle du fond du cœur. »
A la même.
« Ma bien chère fille,
» J'avais commencé à vous écrire lundi, je ne pus que tracer quelques lignes; il me fallait céder la place à des devoirs plus pressants, quoique moins doux, que celui qui me rappelle et vos sentiments et vos besoins. Vous avez eu raison de croire que je suis heureux d'avoir pu ménager un instant pour vous le consacrer; soyez persuadée que je comprends vos douleurs, que je partage vos chagrins, et que je les porte tous les jours à l'autel. Hélas! ma chère enfant, que puis-je faire autre chose que de vous recommander à celui qui vous a dit : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! Je sens combien la nature souffre de ces coups redoublés de la Providence, dont les impressions retentissent jusqu'au fond du cœur; mais ce n'est pas la main d'un homme, d'un ami, d'un père même, qui fermera des plaies incurables à tout autre qu'à celui qui les fait. C'est moi , dit le Seigneur, qui blesse et qui guéris, qui conduis jusqu'aux portes de l'abîme et qui en retire suivant les desseins éternels de ma sagesse... »
A la même.
11 novembre.
« La fête des élus a dû vivement saisir nos cœurs, ma bonne et chère fille; entre cette éternité de bonheur que la Toussaint nous rappelle, et une autre éternité qui nous presse de ses terribles menaces, il n'y a pas de milieu, notre foi ne nous permet pas le doute; renseignement catholique est certain; il s'agit vraiment pour nous de vaincre ou de mourir. Oh! si nous méditions cette nécessité, si nous nous en pénétrions le cœur et l'esprit, comme de vrais chrétiens, nous n'aurions pas besoin d'autre considération pour tout sacrifier à cette effrayante nécessité. Si jusqu'à présent nous avons manqué de courage, si la vie humaine avec ses tromperies nous a séduits et entraînés, reprenons un vrai désir de renoncer à toutes ces illusions, prions, réfléchissons, recueillons-nous. Dieu ne nous parle que dans le silence et la méditation...
Il n'y a de danger que dans l'affaiblissement de la confiance; c'est ce défaut qui fit adresser à saint Pierre ce reproche : Pourquoi avez-vous douté, homme de peu de foi? Mais il faut aussi se défier de la sensibilité de son cœur dans ses rapports avec Dieu. Nous avons parfois des émotions délicieuses; plus elles sont
rares, plus nous soupirons vivement après leur retour. La piété n'est pas dans les impressions de l'organisation-, elle est dans la volonté d'être à Dieu, froidement s'il veut qu'elle reste froide, péniblement s'il lui plaît de nous cacher sa lumière. La piété est comme les arbres qui croissent au sommet des montagnes. Leurs feuilles sont le jouet des vents, leurs branches éclatent sous l'effort des tempêtes, leurs têtes ellesmêmes sont brûlées par les feux de la foudre; mais, au milieu des orages, leurs racines s'enfoncent plus profondément, et leurs troncs, dépouillés de tout ornement, se tiennent debout et s'élèvent vers le ciel. » Ma très chère enfant, la piété est un acte positif, une résolution sans inconstance, qui n'a besoin pour être agréable à Dieu, que de racines et de troncs; sacrifions tout le reste pour conserver l'essentiel... »
A la même.
« Ma bien chère fille,
» Vous avez appris par M... le motif qui m'a empêché de vous faire mes remerciments de l'aimable obligeance avec laquelle vous m'avez adressé le compterendu de votre voyage. Cette course, à travers les épreuves dont Dieu sème tous vos pas, m'a bien serré
le cœur pour vous, m'a bien inquiété et bien fatigué, non seulement parce que je souffre de vos souffrances, mais parce que je crains toujours aussi que votre sensibilité ne trouble la paix de votre âme, et ne diminue le prix de vos croix. Cependant je conserve ma douce espérance, et je vous vois sans cesse gravissant la montagne sainte, et vous établissant peu à peu dans le repos qui vous attend.
» Je pense à vous, ma très chère fille, je prie pour vous dans mes loisirs inaccoutumés; je m'efforce, de mon côté, de profiter et de mes ennuis et de mes légères contradictions, pour me rendre moins indigne d'être écouté du Père des miséricordes. Vous savez que quand je serai moi-même bien fidèle aux résolutions que vous connaissez , il est impossible que vous ne vous ressentiez pas des grâces qui me seront accordées, puisque je désire si vivement vous les communiquer.
» J'espère pouvoir vous aller voir la semaine prochaine; j'essayai mes forces jeudi, et je me fis conduire à***. Je revins fort content de mon état ; je pris néanmoins hier une cinquième médecine , qui sera la dernière s'il plaît à Dieu. Je suis bien ennuyé de mon régime de médication journalière. N'admirez-vous pas combien je suis docile aux prescriptions de la faculté, moi qui ne m'étais jamais servi de la médecine? mais j'ai pensé que ne pouvant rien faire pour remplir mes devoirs habituels, pas même célébrer la sainte messe,
j'aurai du moins à offrir les mauvaises potions qu'on me fait avaler...
» Vous n'aimez point que je vous dise : Je ne veuxpas vous devenir trop nécessaire; quand je ne serais plus pour vous l'interprète des desseins de la Providence, elle ne perdrait rien de ses droits sur vous, en vous communiquant ses desseins par une autre bouche. Et pourtant, au milieu des réflexions que je fais dans ma solitude actuelle , je me sens plus pressé que jamais de vous répéter les leçons du renoncement absolu.
» Il faut que le couteau du sacrifice pénètre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. Plus j'y pense, ma bien chère fille, plus je suis effrayé du peu de foi que nous avons. L'Evangile, encore suivi par quelques âmes, en théorie, n'entre point assez dans les habitudes pratiques de notre vie. Il me semble que nous sommes trop dissipés, trop entraînés vers les choses du dehors, trop pressés de jouir un peu, en attendant la mort, des consolations passagères de la vie actuelle. Les Saints craignaient ce que nous recherchons; ils avaient toujours peur de s'amollir; ils prenaient le Calvaire tout entier, et ils ne demandaient à le quitter qu'au moment où une voix céleste leur disait : Il n'y a plus de temps, l'Eternité commence. Oh! qu'elle vient vite, ma très bonne fille, cette incompréhensible Eternité. Je crois par moments, dans mes longues insomnies, qu'elle me presse el m'engloutit, que je quitte t. i. 13
tout , que tout me quitte, que je vous laisse un peu triste, cherchant la trace de mon passage et ne la trouvant plus. La crainte des jugements du Seigneur me pénètre alors jusqu'à la moelle des os, comme dit le Prophète, et je ne sais quelle terreur augmente pour moi l'horreur naturelle de la destruction.
» Il faut aussi que je le dise : au plus fort de ces imaginations , rendues plus vives par l'affaiblissement de mes organes, l'image de Jésus-Christ, victime de propitiation, m'apparaît comme un signe consolateur dans d'affreuses tempêtes. Je me plais à me figurer, hélas! ne serait-ce point une illusion? que je veux tout lui donner, ne rien garder pour moi, étouffer le cri perçant de la nature , jusque dans ce qu'elle appelle un besoin essentiel, une nécessité indispensable. Vous êtes là, vous pensez comme moi, vous répétez avec moi : Tout est à vous, mon Dieu, tout est à vous! Vous êtes à moi, je suis à vous, en vous, pour vous à jamais, sans réserve, sans fin, sans inconstance. Alors le calme se fait , la paix laisse couler ses eaux délicieuses, la paix qu'il faut faire revenir, quand une infidélité de quelques moments nous l'a fait perdre, quand un acte d'entraînement nous en a ôlé la douceur et la force.
» J'espère monter à l'autel aujourd'hui; je vous y porterai, soyez-en sûre; il y a huit jours que je n'ai eu ce bonheur. »
A la même.
1er septembre. 1844.
» Ma bien chère fille,
» Vous me reprochez de me laisser trop effrayer par l'examen de mes années écoulées i par la crainte des jugements du Dieu trois fois saint, qui demandera aux prêtres un compte si terrible des grâces dont ils sont les dispensateurs. N'est-il pas juste cependant qu'en voyant approcher le terme, qu'en recevant ces avertissements secrets, que la santé qui s'ébranle, que les forces qui s'affaiblissent, font comprendre à un homme raisonnable; n'est-il pas juste à lui de reporter ses regards sur le passé, et d'en apprécier l'emploi et les fruits? Or, ma chère enfant, quoique je ne sois pas disposé à faire à tous de pareilles confidences, je ne dois pas vous cacher à vous, que je porte nuit et jour le poids de mon inutilité.
» Je ne vois rien en moi, rien dans les âmes dont je suis chargé, qui me présente des motifs plausibles de sécurité, à la fin de ma carrière. Je roule dans ma tète bien des projets, je forme des résolutions que je n'accomplis point, parce qu'elles tendent toutes, en dernière analyse, à me pousser vers une solitude complète , et surtout vers la prompte renonciation à
tout acte du ministère. Vous savez que j'ai toujours eu l'espérance de voir la bonté de Dieu m'ouvrir un asile contre la dissipation qu'entraîne pour moi le contact journalier avec le monde. J'ai toujours attendu de l'infinie miséricorde de celui qui a daigné descendre du Ciel pour sauver les plus grands pécheurs, qu'il me ferait rompre tous les liens humains , et qu'il me purifierait par la pénitence. Peut-être la crainte habituelle dont j'ai le cœur serré, est-elle une annonce de ces heureux moments. Laissez-moi donc l'attendre sans blâmer le retour affligeant que je dois faire, sur moi-même.
» Pour vous, chère enfant, soyez fidèle, et réjouissez-moi au sein de mes misères Quand nous vien-
drez-vous? Une apparition même bien courte me ferait du bien »
A la même.
18 août 1844.
« Vous êtes désolée de mon silence; hélas! je le le sens , je vous entends vous plaindre , je me désole moi-même de vous laisser sans consolation. Mais le temps , le temps inexorable fuit devant moi , il m'échappe, et je fais pour l'arrêter d'inutiles efforts. Du moins, je ne vous ai pas oubliée auprès de notre commune Mère, pendant ces jours qui lui sont consacrés.
Je suis heureux dans les regrets que j'éprouve, de penser que le souvenir de jeudi porte octave, et que je vous écris après ce long retard , sous les auspices de la mère de Dieu.
» Je n'ose me persuader que vous ayez goûté toute la joie intérieure que je vous ai souhaitée pendant cette belle solennité. Si la miséricorde dont j'ai si grand besoin moi-même, est descendue sur vous, ah ! ma chère fille, mandez-moi que vous avez vaincu toutes vos faiblesses. J'ai si grand besoin d'être consolé , je suis triste, fatigué de ma vie continuellement tourmentée par des occupations qui usent mes forces. Je souffre depuis deux mois, je n'en dis rien pourtant, parce que je n'ai rien d'arrêté dans ma tête sur l'avenir de ma vie. Ce que j'éprouve le plus habituellement, c'est un serrement de cœur, une crainte incessante des jugements de Dieu. Je repasse dans ma mémoire les actes de mon ministère, et la manière dont je l'ai rempli. Mon Dieu! ma fille, que ces pensées incertaines sont effrayantes, quand elles vous accompagnent partout.
» Quel bien ai-je fait à tant d'âmes qui m'ont été confiées? (juel discernement ai-je mis dans la manière de les conduire? À vous, ma chère enfant, que j'ai iant de fois exhortée, tant de fois nourrie du pain de l'amour céleste, quels avantages vous ai-je procurés? quelques douceurs humaines, quelques épanchechemehls d'une affection sincère, illusions peul-êlre
tout humaines, que nos cœurs ont prises pour des impressions de la grâce! Il me semble, ma chère fille, que la bonté éternelle m'appelle à un renouvellement complet. Je voudrais répondre à cette invitation toute de miséricorde , et me consacrer enfin sans réserve aux saintes pensées de la foi. Je vois si clairement que la mollesse de nos cœurs et de nos désirs est un honteux esclavage, que tout ce qui n'est pas éternel n'est pas digne de nos sublimes destinées, que le sacrifice et le sang d'un Dieu exigent bien plus que nous ne faisons.
» Il me semble que je suis prêt à accepter tout ce qui pourra me rapprocher du divin Modèle. Je voudrais que vous fussiez pénétrée des mêmes sentiments, je sens que ce soulagement m'est nécessaire »
A la même.
8 janvier.
« Ma bien chère fille ,
» Vous êtes bien mécontente de votre père; il n'a pas même donné signe de vie à sa bonne fille depuis sa longue absence, pas même un petit mot à M...., malgré ses instances et ses visites réitérées, pour emporter au moins un souvenir. Ah! je l'avoue, il y a presque de la dureté dans ce silence; mais pourtant il n'y a point d'oubli, croyez-moi bien. Je suis tellement
accablé, que je ne peux dérober un instant à mes embarras pour vous le donner. Consolez-vous, ma chère enfant, vous n'entendez pas, vous ne voyez pas mes pensées; mais vous savez bien qu'elles vont droit à vous, au milieu du mouvement qui m'emporte. J'espère que mes vœux d'heureuse année vous trouveront prête à partir, et que vous me les rendrez bientôt de vive voix. Je suis charmé d'avoir un instant de liberté pour vous les adresser, car j'aurais bien honte de vous voir, avant de vous avoir renouvelé l'assurance des sentiments que vous connaissez bien, sans doute, mais dont vous aimez à entendre répéter les expressions. Ce n'est point que je désire apprendre encore un retard dans notre rapprochement, tant et si longtemps espéré, je veux seulement vous dire que je souffre de penser que vous vous plaignez de moi.
» Soyez heureuse, chère enfant, pendant les jours que la Providence vous accorde , avant de nous demander le compte rigoureux de ce qu'elle fait pour nous. Soyez heureuse, non du bonheur imaginaire qu'une femme trop sensible se figure dans les rêves de son imagination, ou dans les illusions passagères des impressions matérielles, mais soyez heureuse de la paix annoncée par les anges aux âmes de bonne volonté , au milieu de l'harmonie céleste qui retentit sur le berceau de l'Homme-Dieu. Je n'ose vous demander, comment vous avez goûté ces belles fêles; el néanmoins, j'ai tant espéré pour vous! Je vous
ai vue pendant celle nuit , plus brillante que le plus beau jour, au pied du Verbe incarné, priant, adorant, regrettant, tendant à la divine Mère du Sauveur vos mains suppliantes, regardant saint Joseph, le type des époux sans tache, vous dégageant peu à peu des désirs et des instincts de la terre, et vous associant par votre cœur tout entier aux concerts des esprits célestes. Je vous ai vue ange, ou du moins prête à le devenir. Oh! que j'aurais aimé à vous savoir près de l'autel de Marie, à vous donner de ma main de prêtre et d'ami, la chair virginale de l'Enfant-Dieu.
» J'ai dit la messe ce matin pour vous. Courage, espérance, mes souhaits à votre mari, à vous, mon enfant, tout vous est donné en celui qui vous a mis dans son amour. Tout vous est assuré par votre dévoué père et respectueux serviteur. »
A la même.
Dimanche des Rameaux.
« Ma bien chère fille,
» Je crains bien que, malgré ma bonne volonté, ce souvenir ne vous arrive qu'après votre départ pour vous rapprocher de nous. Il vous arrivera toujours quelque jour, et vous prouvera du moins mes intentions. J'ai tant pensé à vous, et je vous désire tant!
Mais je suis vraiment accablé , et il ne me reste pas un moment. Nous nous dédommagerons, j'espère, pendant ces jours de recueillement et de repentir, de prière et d'amour. Oh! combien, ma chère enfant, les souvenirs de la Semaine sainte sont différents des pensées du monde , des habitudes de la vie ordinaire ! Je pensais à vous, ce matin, en me prosternant pour baiser le pavé du sanctuaire, après avoir lu le récit de la mort de l'Homme-Dieu. Ce cri de douleur, qui s'échappe de son cœur avec son dernier souffle, ne doit-il pas, ô ma chère enfant, retentir jusqu'au fond de nos âmes, et les attacher à la croix? Ne doit-il pas nous donner une vue plus nette et plus vive du néant de toutes les illusions de la vie, qui ne peut nous donner ni joie complète, ni plaisir durable.
» Les jouissances du cœur, elles-mêmes, ne sont douces et pures qu'en les regardant comme une goutte qui s'échappe de l'océan de l'amour divin qui doit réunir et rassasier les cœurs purifiés par l'humilité et la pénitence. Oh! ma chère enfant, que cet avenir, qui s'approche si promptement, nous donne de force pour en mériter les douceurs par la croix! Prenez donc courage, femme chrétienne, rangez-vous à la suite des pieuses compagnes de la Mère de Dieu; suivez en esprit le Sauveur portant sa croix, et frappez votre poitrine en pensant que ce cœur qu'elle renferme a peut-être quelquefois cédé à d'autres inspirations qu'à i :elles de la croix.
» Chose étonnante et qui prouve combien nous avons besoin de réflexion et de prière ! nous ne pouvons vivre que d'idées religieuses, nous languissons loin du soleil de justice, nous nous desséchons quand nous ne sentons plus ses divins rayons. Le poids de nos ingratitudes nous tue, et pourtant nous les aimons, parce que nous oublions que tout ce qui vient de nous, pour retourner à nous, nous frappe de mort. C'est en adorant le Verbe éternel, anéanti sous la justice de son Père, que nous nous convaincrons de la nécessité indispensable de nous immoler sans retour. Une fois ce sacrifice consommé , tout irait bien. Prions sans cesse dans cette douce espérance. »
A la même.
Mai 184f..
« Ma bien chère fille, » Je vous fais attendre, comme toujours, ce que vous désirez, un mot, un souvenir, une preuve d'attachement... J'espère néanmoins que, malgré le retard de ces lignes, elles vous trouveront encore à Paris. Nos solennités quotidiennes, magnifiques comme les merveilles dont vous êtes éblouie, me laissent peu de temps pour vous dire que je pense beaucoup à vous. Je ne vous enverrai point, pour répondre à vos descriptions, celles de notre mois de Marie dont les or-
nements et les harmonies attirent la piété saintement curieuse de toutes les parties du diocèse. Vous nous arriverez assez tôt, j'espère, pour en être témoin.
» Ce n'est point de cet éclat passager, ma bien chère fille, que je suis occupé en vous écrivant, mais bien d'une autre lumière vers laquelle les œuvres du génie et même les œuvres de la religion, plus admirables sans doute, doivent élever votre cœur et vos pensées. Il m'arrive plus d'une fois par jour, ma bien chère enfant, de me sentir l'âme serrée, et comme troublée d'une impression de crainte, en me représentant que vous passez vos journées au sein de cette immense cité, dans laquelle le premier auteur des dons admirables qui vous étonnent et vous ravissent, tient si peu de place. Les désirs les plus modérés n'ont pour but que la curiosité; les travaux les plus assidus, que la gloire humaine ou les jouissances de la vie. Tout est vide des saintes impressions de la foi, du respect dû à l'autorité tutélaire de Jésus-Christ et de son Eglise, dans les usages, les habitudes, le langage et l'aspect même matériel.
» On respire partout l'empressement d'une impatiente mobilité, qui ne permet ni repos ni réflexion, et l'on n'atteint jamais la satisfaction complète qui devrait suivre tant de mouvement. On se couche à Paris, bien plus fatigué d'esprit et de corps que partout ailleurs. C'est un lieu bien propre à faire méditer ces paroles de l'Ecriture sainte : L'œil ne se rassasie
point de voir, ni l'oreille d'entendre. Cette vérité m'a souvent fait une profonde impression. On s'accoutume cependant avec une grande facilité à cette vie extérieure, et dont le mouvement continuel empêche de sentir et de voir les plaies de son âme, qui ne peut plus et qui ne veut plus revenir à elle-même.
» On trouve jusque chez la plupart des personnes pieuses un tel mélange de frivolité , d'estime des choses mondaines mêlées aux exercices et aux œuvres de la religion, qu'on s'éloigne sans scrupule de la gravité et de la sévérité de l'Evangile, tant l'exemple est engageant. Il faut, mon enfant, quand on veut suivre les impressions de la foi, combattre cet entraînement, et faire de vrais efforts pour garder en soi la place de Dieu, sous peine de souffrir ensuite, et de se plaindre bien souvent de ses lassitudes morales. En un mot, il faut du courage et surtout beaucoup de confiance... »
Ne dirait-on pas ces pages échappées du cœur de saint Jérôme, de saint François de Sales ou de Fénélon?