‹ Œuvres de l'abbe GourdonChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Derniers moments de l'abbé Gourdon.

« Quand Dieu veut rappeler à lui ses élus, il arrive » fort souvent qu'il brise tous les liens qui les atta- » chaient encore à la terre , leur donne une vue claire » et nette de leur fin prochaine, les remplit des ter- » reurs salutaires de ses jugements redoutables, afin » de les purifier de leurs plus légères souillures; puis » se communique à eux par d'abondantes consolations » et d'inébranlables espérances, de sorte que la crainte » qui leur reste encore, n'est que le premier degré de » l'amour (*). »

\) GEBSON, OEuv. comp. t. 5, p. 702.

Gerson semble dans ces paroles avoir tracé l'histoire des dernières années du curé de Saint-Maurice. Il avait encore sa mère; Dieu la lui enleva. Elle mourut à la Borde, pleine de jours et de bonnes œuvres, entourée de la tendresse et des larmes de ses enfants. Semblable à son mari, son dernier mouvement fut le signe de la croix. L'abbé Gourdon eut la douleur de ne pouvoir lui fermer les yeux. C'était la dernière ancre qui le retenait à la vie ; désormais , il pouvait voguer vers les rivages de l'Eternité. On remarqua que son dépouillement, son détachement de toutes les choses créées, devint encore plus parfait et plus absolu. Cependant , nous venons de le voir dans ses lettres, son âme était parfois saisie d'épouvante et de tremblement, le Seigneur lui apparaissait comme un juge formidable. Dans la nuit de Noël 1845, il se manifesta à lui comme l'ami le plus tendre, resplendissant de célestes clartés. Le 8 janvier 1846, il racontait lui-même, en ces termes, cette faveur signalée : « Le jour de Noël, je dois vous le confier, à vous, ma » bonne fille, à vous, qui savez tout mon cœur, a été » l'un des plus heureux de ma vie toute entière. Dieu « m'a été d'une bonté inexprimable. Oh! qui me don- » nera de le remercier! qui me rendra ces entretiens » intimes avec lui! qui m'élèvera au-dessus de tout ce » qui frappe les sens! qui m'abaissera jusque dans la » poussière, pour reconnaître un si précieux moment ! » Je sentais si bien qu'il suffit cet amour incompa-

» rable à tous les besoins du cœur, que je lui sacrifiais » sans regret et sans réserve, ce que j'ai de plus cher » au monde. Je ne voulais plus rien même de vous, » que ce qui avait d'abord passé par lui. Cet état de » ravissement ne dure pas ; il n'y aurait plus de com- » bat pour aller au Ciel , s'il se prolongeait sur la » terre. Et d'ailleurs , qui mérite moins que moi ces » faveurs ? »

Etait-ce un avant-goût des félicités de la patrie véritable ? On peut le croire. Les nombreux amis de l'abbé Gourdon s'apercevaient depuis quelque temps , avec inquiétude , de l'affaiblissement progressif de sa santé. On croyait même que des peines secrètes minaient sourdement une constitution déjà fatiguée par l'excès du travail et du zèle. On se trompait sur les motifs véritables de ses tristesses; ce qui désolait surtout cette âme aimante, c'était le peu de foi et d'amour de Dieu qu'elle rencontrait autour d'elle. « La » religion, a fort bien dit une femme du monde, n'est » rien si elle n'est pas tout pour l'homme, si l'exis- » tence n'en est remplie, si l'on n'entretient pas sans » cesse cette foi à l'invisible, ce dévoûment, cette élé- » vation de désirs qui doivent triompher des pen- » chants vulgaires auxquels notre nature nous ex- » pose (*). »

Le curé de Saint-Maurice en était profondément

(*) !!*• de Staël, de l'Allemagne, t. 3, p. 272.

convaincu, et voilà pourquoi à la vue de celte indifférence, de ce christianisme vague, mou, sans force, sans énergie, qui dessèche comme un vent sec et aride un si grand nombre de cœurs, il éprouvait quelque chose de la sainte colère de ce pieux Israélite qui sentait ses reins frémir, et qui désirait la mort pour ne pas voir la désolation de la cité sainte (*). »

Le 30 avril 1846, il disait à la marquise de la B

« La vie m'abandonne; je suis triste jusqu'à la mort, » en contemplant cette soif insatiable de plaisirs et » des biens périssables qui dévore tant d'âmes au- » jourd'hui. Quand un prêtre ne peut plus faire con- » naître et aimer Dieu , il ne lui reste qu'à soupirer » après les demeures éternelles. » Le mois de Marie , célébré cette année avec tant de pompe, et dont les ornements et les harmonies attiraient à la Cathédrale la piété saintement curieuse de tout le diocèse (**) , lui donna de grandes consolations. Dès son enfance, il avait éprouvé une piété vraiment filiale pour l'auguste Mère de Jésus, qui, de même qu'à saint Ephrem, lui apparaissait comme le « vase trois fois béni de la » Divinité du Verbe , la rosée divine de nos âmes , le » complément des grâces de la Sainte Trinité, plus su- » blime que les cieux, plus pur que le soleil, l'encen- » soir d'or enfin , où le Verbe embrasant la nature

(*) I Machab. II. 7 et seq.

(**) Paroles de l'abbé Gourdon dans l'une de ses lettres.

» humaine de ses ardeurs, a rempli le monde de par- » fums délicieux et l'a purifié à force d'amour (*). » Le 19 mai, cédant aux instances de l'aumônier en chef de la maison centrale de Fontevrault, M. l'abbé Brouillet , son élève chéri , il partit pour aller clore la retraite qu'on y donnait alors aux jeunes détenus. Quelques jours auparavant, il avait dit à un ami : Dieu m'appelle, priez pour moi; je ne verrai pas la fête de tous les Saints. Déjà, le 2 novembre, on l'avait entendu au cimetière assurer ses auditeurs avec l'accent de la plus entière conviction, qu'il présidait pour la dernière fois à la cérémonie de la commémoration des défunts. La pensée de la mort l'occupait uniquement. Le 20 mai , il se rendit à Candes , où il passa plusieurs heures à prier au tombeau de saint Martin , avec une ferveur extraordinaire. Peut-être répétait-il avec ce grand évêque : « Seigneur, quelle que » soit l'ardeur de mon désir d'aller prendre posses- » sion de vos tabernacles, je ne refuse pas le travail. » Dans l'intimité d'une conversation sur le mépris des honneurs , il avoua à l'abbé Brouillet que depuis bien des années il n'avait pas même ressenti la plus légère tentation d'ambition. Cette âme était mûre pour l'éternité. À Fontevrault, il consacra tous ses moments de loisir à méditer dans les œuvres de saint Bernard, les passages où l'ange de Clairvaux parle de la mort

(*) Op. S. Ephremi Grœco-Lat. (. 2; prol. ch. 8.

et des joies de la vision béatifique. Son discours aux prisonniers fut tout charité et tendre compassion, et les fit fondre en larmes; heureuses larmes qui lavent et purifient , car le repentir est presque V innocence (*). »

De retour à Angers, ses travaux préparatoires pour la première communion de ses nombreux enfants, l'absorbèrent sans réserve. Ni l'extrême fatigue qu'il éprouvait, ni un malaise profond, général, qui lui enlevait jusqu'au sommeil, ne put ralentir ou affaiblir, un seul instant , l'ardeur de son zèle. Quand il songeait que Jésus-Christ allait s'incarner dans chacun de ses enfants, prendre leur chair, se l'approprier, se la rendre semblable, de sorte qu'on pourrait dire en vérité, qu'il demeurerait en eux, et eux en lui (**), son âme se dilatait; en présence d'un amour si incompréhensible, il n'éprouvait plus qu'un immense besoin de se dévouer à rendre moins indigne d'une telle faveur son bienheureux troupeau. Ce fut là comme le dernier effort de sa sollicitude pastorale. Deux jours après la communion des enfants, au moment où parcourant les rues que devait suivre la procession de la Fête-Dieu, il préparait, pour ainsi dire, les sentiers du Seigneur, il fut frappé tout à coup de la maladie cruelle qui devait le conduire au tombeau.

« A cette nouvelle inattendue, l'anxiété, la douleur

(*) Paroles do l'abbé Gourtlon.

(**) Joan. -15. A. 5.

» éclatent de toutes parts; dans les mes, sur les places » publiques, on s'aborde avec tristesse, on s'interroge » avec inquiétude, on se communique ses craintes ou » ses espérances ; aux pieds des autels, on pleure et » on prie. » Quelques jours s'écoulent: «A l'intérieur » du presbytère se passe une scène déchirante ; dans » un appartement voisin de la chambre où l'abbé » Gourdon gisait sur son lit de douleur, un saint prê- » tre , qui avait été son premier professeur , et qui » était demeuré son ami, M. Boutreux, chanoine de la » Cathédrale, recevait les consolations suprêmes que » l'Eglise prodigue aux mourants. M. Gourdon est lui- » même affaibli par le mal déjà prolongé , qui lui » cause de dures souffrances; une émotion trop forte » peut lui être fatale ; mais son ami va mourir , il le » sait: rien ne peut l'arrêter. Il se lève péniblement, » et, porté plutôt que soutenu par le bras de son » fidèle serviteur, il va presser la main de l'ami qu'il » devait bientôt rejoindre dans une vie meilleure (*). » Le mal paraît céder à l'énergie des remèdes. Après d'atroces douleurs supportées avec ce courage, ce calme du chrétien que rien n'altère, un mieux marqué se manifeste. Le curé de Saint-Maurice reparaît dans son église. Le bonheur renaît avec l'espérance dans tous les cœurs. Les médecins lui prescrivent du repos et l'air natal. La famille de Civrac en profite pour le

(*) Omis, funcb. de M. Gourdon, par M. l'abbé Fruchaud.

solliciter de venir au château de Beaupreau; il accepte , et comme pour s'essayer à ce voyage , il va passer quelques jours à la maison de campagne d'une amie, Mlle Lemasson. Le 17 août, il écrivait à sa sœur. « Ma chère Louise, dans quelques jours, » j'aurai le bonheur de vous revoir tous ; c'est là une » de ces grâces inespérées, dont je ne saurais trop re- » mercier le Seigneur. On s'accorde à dire que je suis » beaucoup mieux; si j'échappe à la mort, ce sera » pour moi une raison nouvelle de consacrer à la » gloire de Dieu, les restes d'une vie qui ne peut dé- » sormais être bien longue. » Le 24 , il arrivait à Beaupreau. La joie de toute la contrée fut immense. Celle de ses anciens paroissiens de la Chapelle-du- Genêt avait quelque chose de particulièrement touchant. Quelques-uns d'entre eux, nous ayant rencontré dans les champs, vinrent à nous, avec empressement, et nous dirent les larmes aux yeux : — Savez-vous , le curé Gourdon est au château; nous l'avons vu, nous lui avons parlé, Dieu Fa rendu à nos vœux, il n'y a plus rien à craindre. Pour lui, sans combattre l'illusion générale, paraissant même l'éprouver, il ne la partageait pas. Il répondit à un ami qui le félicitait : Mon mieux est trompeur, je porte la mort dans mon sein. Hélas! ses prévisions n'étaient que trop réelles; la maladie, reprenant le dessus, se manifesta de nouveau avec une violence extrême. M. l'abbé Dandé le vint voir. Déjà sa conversation était au Giel\ il le trouva

uniquement occupé du compte que Dieu allait lui demander de tous les instants de sa vie, attristé par la pensée qu'il mourait loin de son troupeau! Comme le vicaire -général de Nantes l'assurait que Dieu le guérirait, ne fût-ce qu'en faveur des prières que tant d'âmes ferventes allaient adresser pour lui au Ciel, il reprit en souriant : « De grâce, que ceux qui m'aiment » véritablement ne demandent pas la conservation de » ma vie ; il est bon que je meure! »

Cependant la famille de Civrac, à laquelle il était uni par une de ces affections qui se confondent avec les souvenirs des premières années, et dont on eût pu le regarder comme un des membres, lui prodiguait les attentions et les soins les plus tendres. Ses parents, ses domestiques veillaient avec une infatigable tendresse à son chevet de douleur, et ses nombreux amis se pressaient en foule pour le visiter. Lui, il ne se permettait pas de jouir de ces consolations; il s'imposait le silence le plus absolu, s'isolait, se concentrait en Dieu, et ne voulait pas d'autre confident, pas d'autre soutien. Ce silence inaccoutumé, ce désir de solitude paraissait au public étonné un effet de l'engourdissement que produisait sur ses organes l'intensité de ses souffrances. Il n'en était rien toutefois. Ceux qui l'ont vu de plus près, qui ont été les dépositaires de ses pensées les plus intimes, savent que son intelligence n'avait subi aucun affaiblissement. Dans toute sa conduite, il était mu uniquement par

un sentiment héroïque d'expiation, par le besoin de se dépouiller de toutes consolations humaines et de converser avec Dieu seul.

Une personne qu'il affectionnait lui ayant demandé ce qu'il pensait : « Mon enfant, lui répondit-il, depuis » ce matin je suis tout occupé de ces paroles de Jésus » sur la croix : Mon Père, pourquoi m'avez-vous » abandonné? Elles renferment un bien grand mys- » tère de renoncement et d'amour. » Continuellement il méditait la passion du Sauveur et les vérités éternelles.

Lorsqu'on le levait de son lit, il se faisait tourner le visage vers la Chapelle-du-Genêt, dont il apercevait de sa chambre le clocher et l'église qu'il avait reconstruite sans qu'il en coûtât le moindre sacrifice à ses paroissiens. Cette vue le réjouissait. Qui pourrait dire les liens étroits qui unissent un pasteur des âmes à ses brebis! Quelquefois, il manifestait le désir ou l'espoir de retourner mourir à Saint-Maurice. Du reste, au milieu des douleurs que les médecins assuraient devoir être inouïes, pas un murmure, pas une plainte, pas même une demande sur ce qu'on pensait de son état. On eût dit que, tout absorbé en Dieu, il n'était déjà plus de ce monde.

On conservait encore une faible espérance de le sauver; des messes innombrables étaient dites, des prières et des larmes abondantes étaient versées aux pieds des autels; elles ne devaient pas être exaucées.

Le 5 octobre, il eut une crise terrible : on le crut mort; les derniers sacrements lui furent apportés par M. le curé de Beaupreau qu'il estimait particulièrement; il les reçut de la main de M. l'abbé Dubois, cet ancien instituteur de son enfance, qu'il avait toujours vénéré comme un saint, et que la Providence semblait avoir placé à ses côtés, dans ses derniers jours, comme l'ange des bons conseils et des pieuses inspirations. La crise passée, il dit : « Dieu veut que je demeure » quelques jours de plus sur cette terre; que sa vo- » lonté soit faite ! » Un de ses anciens vicaires étant venu à Beaupreau, il eut avec lui des épanchements intimes qui le pénétrèrent d'admiration, et lui firent comprendre jusqu'à quel point ce prêtre était détaché des affections terrestres, et aspirait à la possession de son Dieu. Il lui restait bien encore un certain effroi de ses jugements; mais l'espérance et l'amour surabondaient. Mme CL., venue d'Angers pour le voir, poussa un cri en entrant dans sa chambre; il lui prit affectueusement la main, et, d'un regard infiniment expressif, il lui montra le ciel. « Ma chère Louise, » disait-il à sa sœur bien-aimée , console-toi ; dans » quelques années nous nous reverrons au sein de » l'Eternel. » Ses forces s'affaiblissaient rapidement; il ne pouvait plus parler qu'avec une peine extrême; on voyait, au mouvement de sa physionomie, qu'il méditait et priait intérieurement. Il reçut pour la dernière lois les secours de l'Église. Le 23 octobre 1846,

vers les neuf heures du matin , il fit trois fois le signe de la croix, ouvrit les yeux, les leva un instant vers le ciel, pencha doucement la tête sur sa main gauche, et expira, sans agonie, à 56 ans 7 mois et 4 jours. Son visage était resté grave et d'un calme parfait; il semblait contempler l'éternité avec l'immortelle espérance des justes. La mort de l'abbé Gourdon remplit de deuil et de tristesse tout le diocèse. À Angers, une pauvre femme mourut à cette nouvelle, étouffée dans ses sanglots.

Deux jours après, le 25 octobre, M. Denécheau, premier vicaire de la cathédrale , faisait entendre ces touchantes paroles accueillies par les larmes de toute une population qui pleurait avec lui un père :

« Au milieu de la désolation générale, dans le grand deuil où nous nous trouvons, vous n'attendez pas de moi, M. F., que je poursuive en ce moment le cours ordinaire de nos instructions : ce que vous attendez, je le vois , c'est l'expression profondément sentie de nos justes regrets, c'est l'épanchement d'une douleur que mon cœur ne peut plus contenir, et que les vôtres ont déjà répandue en larmes et en prières au pied des autels.

» Oui, nous l'avons perdu ce pasteur bien-aimé qui, depuis quatre mois, semblait devenu l'unique objet de nos pensées , de nos inquiétudes et de nos alarmes , frappé qu'il était du mal cruel dont nous suivions aveo

anxiété les funestes progrès, dont nous cherchions à détourner le cours à force de supplications et de prières, nous réfugiant vers le ciel quand la terre impuissante nous refusait tout espoir. Nous l'avons perdu ce digne et vénéré pasteur qui , pendant dix ans , vous prodigua, avec un zèle infatigable, sa santé, ses forces, sa vie.

» Dieu Fa voulu!... Elle ne se fera plus entendre dans cette chaire cette voix amie dont les accents frappaient si doucement nos oreilles et nos cœurs , cette voix éloquente, illustrée de bonne heure par d'éclatants succès , et qui plus tard se complaisait à donner ici aux graves enseignements de l'Evangile tant de clarté et de charmes, tant de persuasion et de puissance.

» Cet autel du saint sacrifice, ah! il regrette, il pleure avec vous le prêtre pieux, nourri dès son jeune âge des leçons de l'antique foi , puisées au berceau de ses pères , dans une contrée fameuse par son inviolable fidélité aux traditions du christianisme.

» Et vous qui réclamiez plus spécialement ses soins, vous dont il dirigea plus particulièrement la conduite, vous pleurez, inconsolables, le guide de votre conscience, la lumière de vos âmes. Vous le dites, et nous le sentons, vous avez fait une perte immense.... Patient, bon, indulgent comme le Dieu dont il était l'organe, miséricorde vivante auprès de la douleur et du repentir, qu'il savait bien compatir aux misères,

excuser la faiblesse, toucher d'une main douce et délicate aux plaies vives de lame! et cependant, juge exact, malgré sa clémence, éclairé par sa haute intelligence, par la connaissance approfondie des hommes et des replis intimes du cœur, comme il savait également signaler les dangers! Et la sagesse de ses conseils et la sûreté de sa direction vous traçaient toujours sans déviation les justes limites du devoir, la voie droite du ciel.

» Voilà, M. F., en quelques mots bien incomplets, le prêtre que la main de Dieu nous enlève* mais l'homme que nous perdons du même coup , il ne fut pas doué de qualités moins remarquables et moins dignes d'être appréciées.

» Quel homme en effet avez-vous trouvé plus obligeant, plus facile à s'oublier lui-même pour les autres? Venez lui confier vos intérêts ; non-seulement il pénètre les choses et les difficultés d'un rapide et profond coup d'œil ; mais à l'instant votre affaire devient la sienne propre, il agit, il s'empresse pour vous sans repos, sans se rebuter jamais. Ah! elle était si généralement connue cette nature excellente, cette âme si prête à faire le bien , que de tous côtés , de près , de loin, à toutes les heures du jour, on venait réclamer auprès de sa charité aide, conseil ou protection, et lui, dont le bonheur est d'être utile , ne peut contenir jamais l'insatiable désir qui le sollicite à rendre service et à obliger.

» Elle était incroyable cette heureuse variété d'aptitudes qui rendait M. Gourdon également propre à traiter toutes les affaires, cette admirable souplesse de caractère qui savait s'abaisser jusqu'au plus petit, s'élever jusqu'au plus grand , se maintenir enfin au niveau de toutes les classes, de toutes les positions.

» Charme de la société par les agréments de son esprit, la candeur de son âme, une égalité d'humeur inaltérable, une franchise qui ne sait rien dissimuler, on le voit s'accommoder sans contrainte à tous les caractères, se plier avec une facilité merveilleuse à toutes les exigences même les plus pénibles du monde , et malgré la différence des sentiments , des intérêts, des opinions, exciter indistinctement autour de lui des sympathies aussi promptes à se former que difficiles à se rompre : témoins, tant de cœurs désolés aujourd'hui par sa perte , témoins , toutes ces larmes que nous avons vues, ces sanglots que nous avons entendus, ces regrets si vifs et si touchants : « Il est dur » de vieillir quand on voit succomber si jeune encore » un si parfait ami , sur l'appui duquel on eût pu » compter dans toutes ses peines, à ses derniers mo- » ments. »

« Mais l'hommage le moins suspect , l'éloge le plus complet de M. Gourdon , c'est votre concert unanime de larmes et de regrets, à vous, pauvres et malheureux, à vous qui souffrez la faim, le froid, la maladie, les privations, h vous surtout dont la pudeur dérobe

aux regards importuns des hommes une détresse, objet d'injustes mépris : vous craignez de ne plus rencontrer ce cœur qui comprenait si bien vos souffrances, cette main si facile et si douce à s'ouvrir en bienfaits, cette sensibilité compatissante, pleine de tact, de ménagegement, de délicatesse, qui secourait sans humilier, cette charité sans bornes , qui , comme celle de Vincent de Paul, semblait prendre à tâche de soulager à elle seule toutes les misères humaines.

» Et cet homme nous l'avons perdu !... Usé de travaux avant l'âge , il est allé terminer loin de nous une carrière qui aurait dû se prolonger encore pour nos besoins et notre affection ; il a fini ses jours au sein de l'amitié, du dévoûment filial, pleuré comme un père, dans une noble famille, heureuse pourtant dans sa douleur de recueillir son dernier soupir.

» Sans plainte, sans murmure, tranquille et résigné, sans parole d'ostentation, sans discours étudiés, avec simplicité et en silence, il veut consommer son sacrifice, il veut immoler tout, jusqu'à ses plus chères affections; il s'interdit, pour se purifier davantage à l'approche de l'éternité, jusqu'à ces consolations ordinaires qui environnent le lit des mourants: déjà séparé des hommes et du monde , ne vivant plus qu'en Dieu , il s'endort paisiblement du sommeil des justes.

» Nous ne le verrons plus, M. F., mais il nous restera toujours de lui une chose précieuse, le souvenir du bien qu'il a fait, l'image de ses vertus-, il nous reste

l'espoir et le désir de le rejoindre un jour, afin que le pasteur et le troupeau soient heureux ensemble au sein de Dieu, dans l'éternité. »

L'Union de l'Ouest publiait ces lignes :

Beaupre.ni, 23 octobre.

« Aujourd'hui, hélas! nous avons dépassé ces craintes qui, dès le commencement de la maladie de l'abbé Gourdon, se firent sentir dans tous les rangs de la société, et qui augmentaient ou diminuaient selon les bulletins livrés à l'avidité publique, mais au-dessus desquelles planait une douce espérance, refuge aimé de notre douleur. La mort , après nous avoir tenus longtemps en suspens, vient d'achever son œuvre et de frapper son dernier coup. Depuis ce matin nous sommes des brebis sans pasteur. Celui que nous aimions tant à écouter, celui dont la parole toujours si noble, si nombreuse, quelquefois si profonde, si saisissante et si tendre, jetait dans la chaire de la cathédrale une clarté si vive, inspirait des résolutions si généreuses, est étendu sur son lit funèbre, et gardera désormais un éternel silence

» C'en est fait de ces communications intimes , de cette direction spirituelle que sa patience, son tact, sa perspicacité, sa piété, sa foi, une entente admirable du cœur humain rendaient si suaves et si utiles.

» Les pauvres , en passant devant le presbytère de Saint-Maurice, ne pourront plus dire : Il est là!... si

le travail nous manque, si un accident survient, nous ne serons point oubliés- sa charité inépuisable veillera sur nous, nous défendra contre la misère; il accueillera nos femmes, nos enfants avec cette paternité qui s'approprie quelque chose de l'indigence et du malheur, et soulage même lorsqu'elle est privée du plaisir de l'aumône. »

Beaupreau, 24 octobre.

« Si les paroissiens de Saint-Maurice et les nombreux amis de l'abbé Gourdon, dans la ville d'Angers, n'ont pu le contempler sur son lit de mort et soulager leur douleur en priant près de ses restes vénérés, en les escortant à l'église et jusqu'à la tombe, qu'ils se consolent, en apprenant combien celui qu'ils pleurent a été dignement honoré par les populations au milieu desquelles il a rendu le dernier soupir.

» Ce matin, tous les chemins qui conduisent à Beaupreau ressemblaient aux rues d'une grande cité , où la foule se presse et se coudoie : on venait des villes voisines, on venait des bourgs, on venait des villages, des châteaux, des fermes, des chaumières; c'était à qui arriverait le premier, à qui s'approcherait le plus près du cercueil où reposait la noble dépouille du curé de la cathédrale. Cet empressement n'avait rien de bruyant et de tumultueux; chacun gardait le silence par respect, par religion et par amour.

»À la levée du corps, soixante prêtres sont venus lui faire une garde d'honneur ; quatre des plus âgés ont pris les coins du poêle; quatre autres plus jeunes, un cierge à la main ceint d'un crêpe funèbre , conduisaient le deuil. La famille avait admis dans ses rangs, comme pour leur témoigner sa reconnaissance et se distinguer elle-même, le marquis et le comte de Civrac. Dans l'innombrable cortège qui suivait, toutes les conditions étaient mêlées : le gendre de Bonchamps , son petit-fils , le général de Quinsonnas , le vieux colonel de Jourdan, le comte Joseph d'Àrmaillé, la comtesse de Vaudreuil, Mmc du Reau, Mlle de Scépeaux marchaient d'un pas égal avec le métayer vendéen, le pauvre artisan et la femme du peuple.

» La messe d'enterrement a été chantée par M. Rabouan, curé de Saint-Martin de Beaupreau.

» Au cimetière , M. le chanoine Dubois a revêtu l'étole et fait l'absoute ; pendant que sa voix émue récitait les prières, bien des larmes ont coulé

» J'ai surtout remarqué la profonde tristesse des paysans de la Chapelle-du-Genêt , dont M. Gourdon avait été le desservant. Plusieurs d'entre eux semblaient anéantis, en regardant le fossoyeur accomplir sa pénible tâche.

» L'abbé Stanislas Fouré. »

On lisait dans Y Improvisateur : « Ce soir, mon âme est profondément triste; je viens d'apprendre la mort

de l'abbé Gourdon, respectable et pieux ami, dont la perte m'inspire de vifs regrets.

» Au sortir de l'adolescence, je l'avais rencontré providentiellement dans le chemin de la vie, où il guida longtemps mes pas : par ses encouragements et ses conseils, il fut toujours ma consolation et mon plus ferme appui au moment du danger.

» Ange tutélaire, lorsqu'il venait s'asseoir au chevet du lit de douleur de ma pauvre mère, ses prières et sa présence conjuraient la souffrance et la mort.

» L'abbé Gourdon fut, non-seulement un prêtre selon l'Evangile et selon Dieu, mais ce fut encore un homme d'exception. Loin d'être émoussée par l'habitude de voir souffrir et mourir , sa sensibilité semblait avoir acquis quelque chose de plus exquis dans l'exercice des devoirs de sa pieuse mission.

» Sa haute intelligence n'ôtait rien à son extrême bonté , dont l'étendue ne pouvait être comparée qu'à celle de son génie. Dans sa charité immense , l'abbé Gourdon embrassait comme Dieu l'humanité toute entière.

» Il savait tendre une main secourable à ceux qui chancelaient au milieu de la voie , et ne manquait jamais d'y faire rentrer sans secousse ceux qui s'en étaient écartés.

» A l'exemple divin du Christ , il recherchait les grands coupables, comme étant les plus malheureux ;

aussi de nombreuses et éclatantes conversions signalèrent-elles sa carrière évangélique.

» Ses convictions religieuses étaient si profondes, qu'il avait reçu de Dieu le pouvoir de les transmettre aux autres.

» Son éloquence simple et facile savait toucher et convaincre ; la vérité dans sa bouche devenait irrésistible, et ses moindres paroles laissaient un ineffaçable souvenir dans l'âme de ses auditeurs.

» N'écoutant que la voix d'un zèle au-dessus de ses forces, sourd aux conseils de la prudence, l'abbé Gourdon est mort victime de son dévoûmenl.

» Semblable au vaillant soldat qui expire sur la brèche, il a succombé sous le poids de ses travaux évangéliques.

» Marie le Royer de Chajntepie. »

M. Victor Pavie, son paroissien et son ami, écrivait dans un remarquable opuscule ces lignes vivement senties : « Assez ! voilà que sans le vouloir nous changeons de théâtre pour suivre le pasteur populaire sur la nouvelle scène à laquelle il était réservé. Dix années d'œuvres semées à pleines mains et à pleines lèvres dans le rayon d'une paroisse et presque d'une cité; — effusion de l'esprit, épanchement du cœur, enjouement de l'écolier uni à la capacité du maître, motiveraient notre hommage quand même la douleur publique ne l'eût pas converti en devoir. Homme d'or

à qui le ciel eût aisément pardonné un soupir d'adieu pour ce monde si animé par sa présence, et redevenu si triste après lui (*). »

Les journaux des départements voisins mêlèrent leurs hommages à ceux de l'Anjou; à Paris, Y Ami de la Religion, Y Univers et la Presse remplirent leurs colonnes de son éloge. Pas une parole de blâme ne retentit sur cette tombe environnée de tant de prières et de larmes, de reconnaissance et d'amour. Pour que rien ne manquât à ce concert unanime de louanges, deux de ses anciens vicaires, à qui bien des années passées près de sa personne avaient permis d'approfondir les inépuisables trésors de miséricorde et de vertu renfermés dans ce noble cœur, vinrent, tour à tour, exprimer sur son cercueil, en termes touchants et pathétiques, leur douleur, celle du clergé et du diocèse; l'abbé Stanislas Fouré, le mardi 3 novembre, dans l'église de Beaupreau, au sein de cette Vendée qui pleurait dans l'abbé Gourdon un de ses enfants les plus chers, son orgueil, sa gloire; et le jeudi suivant, à la Chapelle-du Genêt, au milieu de ses anciens paroissiens qu'il avait tant aimés, et dont la piété filiale interrompait à chaque phrase l'orateur par des soupirs et des sanglots; M. l'abbé Félix Fruchaud, le 3 décembre, du haut de la chaire de Saint-Maurice qui retentissait encore de ses accents pleins d'élo-

(*) Bonchamps et sa statue, p. 12.

quence (*), en présence de Mgr l'évêque environné de plus de deux cents prêtres, d'une foule immense où tous les rangs de la société se confondaient pour témoigner à sa mémoire, et la grandeur de leur affliction, et l'amertume de leurs regrets.

Le curé de Saint-Maurice n'avait fait aucunes dispositions testamentaires, laissant à la famille de Civrac le soin de ses funérailles , et celui de recueillir sa modique succession pour la partager aux siens; legs d'une vieille amitié , rempli avec autant de cœur que d'affection. Quelques jours après, les frères de l'abbé Gourdon vinrent trouver les dépositaires de ses dernières volontés, et leur dirent : « Notre frère nous » a souvent répété que pendant sa vie il viendrait à » notre aide, mais qu'après sa mort nous ne devions » compter sur aucun héritage. Nous sommes prêts à » abandonner aux pauvres tout ce qu'il a pu laisser. » Qu'il y a de générosité et de grandeur dans ces âmes de métayers vendéens ! elles n'ont pas oublié que noblesse oblige. Ce vœu d'abnégation et de charité, qui contraste d'une manière étrange avec les mœurs de notre époque, n'ayant pu être exaucé, ils désirèrent du moins que tous ses vêtements fussent remis aux mains du vénérable abbé Desgarets pour être distribués à des séminaristes indigents. Il leur restait encore à payer la dette de la reconnaissance. Ils rem-

(*) Oraison funèbre i>;>Lro \ re.

plirent ce devoir sacré avec tous les ménagements d'une délicatesse exquise. M. le comte Henri de Civrac choisit le crucifix de son ami, souvenir précieux qui à lui seul rappelait sa vie toute entière; l'abbé Stanislas Fouré accepta son prie-Dieu. Depuis cette douloureuse époque jusqu'au moment où nous écrivons ces lignes, un an s'est écoulé. Le temps qui affaiblit, altère ou détruit tout ce qui n'est pas véritablement grand, n'a pu entamer la mémoire de l'abbé Gourdon; le deuil, la tristesse, causés par sa mort, sont aussi universels que le premier jour; loin de s'affaiblir, ils se sont encore accrus. Ainsi s'accomplissent ces paroles de l'Esprit-Saint : « Le souvenir du juste ne périra » pas, ses os fleuriront dans son tombeau, et ses œu- » vres seront, parmi les hommes ses frères, une sert mence de lumière et de vie qui se perpétuera d'âge » en âge, de génération en génération (*). »

0 Psal. \\\. 7. Sap. 5. 46. Eccl. 46. \A. Prov. 4. 48. 10. 7. 4 Macb. 57.

ORAISON FUNÈBRE

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