‹ Œuvres de l'abbe GourdonChapitre 8 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Tous les peuples ont placé la mémoire de leurs grands hommes sous la sauvegarde des autels, unique source de l'immortalité. Les institutions humaines, fragiles et passagères comme les pensées de ceux qui les ont fondées, ne peuvent nous rassurer contre les ravages du temps, qui les ébranle et les dévore. On dirait qu'une voix céleste avait révélé aux païens euxmêmes ce bel oracle de FEsprit-Saint : Le nom de l'impie se corrompra comme son cadavre : Nomen impiorum putrescet (*).

Mais la religion, gardienne de la vérité, n'admel

Proverb. ch. -10 $.

point d'autre panégyrique que le simple récit des belles actions. Si elle permet à ses ministres de prêter leur voix à de justes éloges, elle ne les dispense pas de l'obligation d'instruire et d'édifier ceux qui les écoutent. Elle leur défend de changer la louange en flatterie- et ce n'est qu'en présence de la mort qu'elle souffre qu'ils parlent de gloire, comme si elle craignait que les honneurs rendus même à la vertu, ne devinssent un aliment pour Famour-propre.

Aussi, quelles leçons elle vous a réservées, nobles compagnons de Bonchamps, dans cette grande circonstance où le souvenir de ses exploits va retentir à vos oreilles, comme le bruit flatteur des applaudissements de la postérité! Tout ici fait naître des pensées graves, des réflexions sérieuses. Ces restes de votre général, débris précieux recueillis après une tempête, ce temple qui sort à peine de ses ruines, tandis que le pasteur vénérable (*) qui lui rendit son éclat, descend lui-même dans la tombe; ce monument funèbre, placé à l'ombre de la croix qui seule peut le défendre contre le néant trop prompt à engloutir les chefs-d'œuvre eux-mêmes-, ce lieu enfin qui garde encore les traces profondes du feu et du fer de l'ennemi : les horreurs de la guerre se représentent à vos yeux jusque dans les douceurs de la paix, et tempè-

(*) M. Grugel, curé de Saint-Florent, mort après avoir réparé l'église et le presbytère.

rent par le spectacle des maux que vous avez soufferts, des pertes irréparables que vous avez faites, l'orgueil presque légitime de vos glorieux travaux.

Il est vrai, Messieurs, que vous pouvez vous rappeler sans crainte et sans remords les malheurs de notre belle patrie : pas une voix n'oserait se faire entendre, pour vous en accuser. Je n'hésiterai donc point à remonter avec vous jusqu'à l'époque fatale qui fut pour la France consternée l'annonce des vengeances du ciel, et pour cette contrée fidèle le signal de la guerre sacrée. C'est là que s'ouvre la carrière héroïque du valeureux Bonchamps. Toutefois, nous ne pouvons passer trop rapidement sur des jours de honte et de douleur, qui ne rappellent au chrétien que des profanations et des blasphèmes; au sujet dévoué, que des attaques et des outrages contre le trône des Bourbons.

Les sages du siècle ont épuisé les calculs de leur politique sur cette étonnante révolution. L'homme religieux, accoutumé à chercher dans le ciel la source des mouvements qui agitent la terre, ne s'égare point dans des conjectures incertaines. Il ouvre les livres sacrés qui renferment le dépôt de la véritable science; voici ce qu'ils contiennent : // viendra un temps, dit le Seigneur, oh je ferai cesser tout cri de joie, dans les villes de Juda et sur les places de Jérusalem. On n'y entendra ni les chants de l'époux ni ceux de l'épouse; car cette terre sera dans la désolation. Des mains sa-

criléges souilleront les choses saintes et profaneront jusqu'aux tombeaux; elles arracheront de leurs sépulcres les ossements des rois, des prophètes et des prêtres, et livreront leurs cendres aux vents (*).

Oserais-je vous demander, ô Dieu de justice! pourquoi un peuple qui vous fut autrefois si cher, subira des châtiments si terribles?

Ecoutez la réponse du prophète : Celte nation n'entend plus la voix du Seigneur son Dieu; elle a rejeté ses avertissements salutaires. La foi de ses pères est éteinte dans son cœur, elle est bannie même de ses discours : Periit fuies, et ablata est de ore eorum (**).

Yoilà la cause et l'histoire de cette grande catastrophe.

Je me trompe, messieurs-, ce récit n'est pas complet : il y manque une ligne de sang, un mot inconnu jusqu'à nous, dans les fastes de la monarchie, le régicide, le meurtre du plus juste et du meilleur des rois.

Louis XVI,n'est plus; sa tête auguste, qui porta la couronne de Charlemagne et de saint Louis, a été vue pâle et sanglante dans la main d'un bourreau.

À cette affreuse nouvelle, les Vendéens ont frémi de désespoir et d'horreur.

Bonchamps, abîmé lui-même dans la douleur la plus profonde, entend du fond de sa retraite les gémissements de la fidélité; et, par un pressentiment

(*) Jérém. cl». 7 et .S, (**) Ibidem.

des glorieux destins qui lui sont réservés, il prête une oreille attentive aux élans de courage, aux cris de juste vengeance qui commençaient à retentir autour de lui.

Avant ce dernier coup qui brisa leur âme, les habitants de l'Anjou avaient déjà été blessés dans leurs plus chères affections. Constants et religieux par caractère, ils souffraient impatiemment les innovations sacrilèges qui rendaient l'église de chaque village veuve de son pasteur légitime. Soumis par principes et par affection à l'autorité royale dont ils connaissaient les bienfaits, ils ne goûtaient point les promesses mensongères d'une fausse popularité; pleins de bon sens, dans leur simplicité, ils apercevaient sans peine, à travers les haillons d'une liberté repoussante, l'orgueil de la tyrannie et les désirs effrénés de la licence. Sensibles et généreux, ils versaient des larmes sur les martyrs de la foi et de la royauté; ils se sentaient appelés à partager leur couronne.

Cependant l'audace révolutionnaire ne connaît plus de frein. Assise sur les débris du premier trône de l'univers, ivre du sang royal qu'elle vient de faire couler, elle appelle la France entière à sanctionner son forfait. Elle a résolu d'armer tous les bras contre les puissances légitimes, trop faiblement coalisées pour enchaîner la révolution qui fera bientôt trembler tous les rois.

Le décret, qui ordonne de secourir les frontières

envahies, arrive jusque dans celte province, où des agents de la rébellion s'efforcent de le faire exécuter. Suivant leurs discours fanatiques, c'est le salut de la patrie qui commande le départ, qui exige un dévouement sans bornes. Mais, ô Vendéens! vous êtes en garde contre le langage artificieux des parjures. Pour vous il n'y a point de patrie sans le roi ! Vous n'irez point ensanglanter les rives étrangères qu'ombrage le panache blanc d'Henri IV, seul héritage dont la fortune ennemie ne puisse jamais dépouiller les enfants du Béarnais; vous ne combattrez point contre les chevaliers sans peur et sans reproche, forcés de quitter une terre qui les dévore, et qui n'ont emporté sous la tente du guerrier que leur honneur et leur épée.

Déjà j'entends (et c'est aux portes même de ce temple) les cris d'une sainte indignation. En vain les armes manquent au courage; en vain le bronze homicide a vomi la mort pour forcer les Vendéens à une honteuse soumission; le bruit du canon, si nouveau pour eux, les enflamme au lieu de les effrayer. Saint-Florent devient leur premier champ de bataille et le théâtre de leur première victoire. Ils ne la doivent qu'à eux-mêmes, car ils sont encore seuls et sans guide. Sans doute ils avaient une trop haute idée du marquis de Bonchamps, pour oser se présenter devant lui et le prier de se mettre à leur tête, avant d'avoir fourni la preuve de leur intrépidité.

C'est ce grand homme qui va désormais diriger leur ardeur , et n'eût-il que la gloire d'avoir toujours été digne de commander à de pareils soldats , ce serait assez pour que son nom traversât les siècles , couvert des applaudissements de tous les braves.

Peut-être, Messieurs, que, dans la juste impatience d'entendre raconter ses faits d'armes, vous m'accusez de m'écarter du principal objet de cette réunion solennelle ; mais j'ai cru que les éloges olïerts à l'armée vendéenne n'étaient point étrangers à la renommée de son général. Les lauriers qu'elle cueillit sous ses ordres, elle se plaît à les déposer autour de sa tombe.

Enfin, le signal est donné, la lice sanglante est ouverte. Toutes les cloches sont mises en mouvement , et le son lugubre du tocsin se prolonge des rives de la Loire aux bords de la Vendée. La population entière s'ébranle. Les airs retentissent des cris de vive la Religion catholique ! vive le Roi ! point d'alliance avec les impies; point de trêve avec les régicides!

La présence de Ronchamps excite des acclamations universelles. À sa démarche noble et fière, au feu qui brille dans ses regards, à la sagesse de ses discours, au sourire plein de bonté qui accompagne ses paroles, les Vendéens ont reconnu le général de leur choix, l'homme selon leur cœur. Flatté lui-même, malgré sa modestie, d'une confiance si honorable et si parfaite, il ne peut cacher le sentiment de bonheur t. i. 16

qu'il éprouve , tant est vive et profonde la joie d'un héros, à l'approche des combats et de la victoire.

Vous savez, Messieurs, qu'il avait été forcé de quitter les drapeaux de son régiment, pour garder son honneur menacé par un serment contraire à la dignité du trône. De retour dans ses foyers, il partageait avec vous la haine et les perséculious des révolutionnaires. Néanmoins, il n'avait pu se résoudre à quitter la France. La Providence l'enchaînait par des liens invisibles, sur cette terre désolée qu'il devait réjouir par ses exploits, avant d'être enseveli dans sa gloire.

Semblable au premier des Machabées, illustre comme lui par son origine, le bruit des armes avait flatté son courage héréditaire, dès ses jeunes années, et des îles lointaines avaient déjà mêlé son nom à leurs chants de triomphe. Ne craignez point qu'il se manque à luimême. Son sacrifice est fait. Il ne s'est point aveuglé sur l'issue de cette guerre d'extermination. Il y périra sans doute, mais son sang sera bien employé. Un jour les souvenirs de la Vendée rendront le sceptre aux Bourbons et la paix au monde. Cette espérance lui suffit.

Magnanime défenseur de l'autel et du trône, poursuis tes généreux desseins ! Qu'importe que la mort , jalouse de ta gloire, en arrête le cours, à la fleur de ton âge! La vie des héros ne se mesure point sur le nombre des années ; et la postérité , en comptant tes

hauts faits, trouvera que tu as fourni une carrière immense.

Mais tandis que je forme des vœux, les événements se précipitent. L'armée catholique a rejeté les soldats de la Convention au-delà de la Loire. Quelques jours ont suffi pour livrer plusieurs combats, pour remporter plusieurs victoires. On a déjà vu, du côté des royalistes, des marches savantes, des attaques imprévues, des retraites sagement ménagées pour attirer l'ennemi au piège qui lui était tendu. Ces manœuvres habiles révèlent aux républicains étonnés la présence d'un grand capitaine dans le conseil des chefs vendéens, lia journée de Beaupreau et de la Chapelle-du-Genêt, préparée par le génie de Bonchamps, rendue glorieuse par son courage, a fait trembler une assemblée coupable jusque dans le palais des rois qu'elle avait usurpé.

Des ordres sanguinaires, des décrets d'extermination annoncent que l'effroi s'est emparé des meurtriers de Louis XVI, de ces monstres abhorrés de la terre et du ciel, qui ne peuvent placer leur espérance que dans le nombre des bourreaux qu'ils ont pris à leur solde.

Malheur aux prisonniers qui tombent entre leurs mains ! malheur à l'enfance et à la vieillesse, aux bras trop faibles pour soutenir le poids des armes ! C'est sur ces victimes incapables de résistance qu'ils vengent la honte de leurs défaites. Le dirai-je, Messieurs, aurez-vous la force de l'entendre ? Des enfants sont ar-

rachés du sein de leurs mères expirantes , et élevés comme d'horribles trophées sur un fer ensanglanté.

Ces atrocités inconnues dans les siècles les plus barbares, ont fait couler les lnrmes de Bonchamps; elles n'ont point altéré la générosité de son cœur. Intrépide dans l'action, inébranlable dans le péril, il méprise la mort et semble commander à la fortune ; mais dès que son épée a déterminé la victoire, il parcourt le champ de bataille, en tendant la main aux vaincus. Jamais une pensée de vengeance n'a troublé cette âme vraiment héroïque-, jamais le regret d'un sacrifice personnel n'a occupé sa pensée. Son habitation devient la proie des flammes. Les soldats s'indignent qu'on ait osé violer la demeure de leur général; mais il défend de s'arrêter pour punir les auteurs de l'incendie , de peur qu'un moment ne soit dérobé à la cause générale, et qu'une goutte de sang ne soit versée pour un autre intérêt. Je ne dis pas assez, Messieurs : c'est alors qu'il engage tout ce qu'il possède pour subvenir aux besoins des braves qui avaient uni leur fortune à la sienne. Sa famille, objet de sa tendresse, n'a plus d'autre retraite que la tente souvent menacée qui le couvre lui-même. Elle partage les fatigues, les hasards et les veilles de la grande armée, dont les opérations s'étendent à mesure que le succès couronne les efforts des Vendéens.

Vous n'attendez pas, Messieurs, que je vous offre le tableau complet d'une guerre si féconde en événements.

Les bornes d'un discours permettent à peine d'indiquer comme en courant les actions les plus éclatantes du héros dont nous célébrons la mémoire. Ah! ce n'est pas sans regret que je passe en silence, si je peux m'exprimer ainsi , devant le front majestueux de la grande armée , dont chaque division a tant de droits aux plus justes éloges. Forcé d'abandonner à l'histoire les projets, les résolutions, les plans militaires de tant de guerriers immortels, j'entre avec eux dans les murs de Cholet , où ils ont réuni leurs colonnes victorieuses, qui se félicitent, se mêlent et s'embrassent aux cris mille fois répétés de Vive Dieu! Vive le Roi!

Mais bientôt à ce bruit confus, dont l'air est ébranlé, succède un religieux silence. On dirait que la gloire du Très-Haut va descendre sur les soldats de la Foi , comme elle descendit, au désert, sur les enfants d'Israël. Les ministres de la réconciliation s'avancent, environnés des pompes du sanctuaire. Le sang de l'Agneau sans tache rougit l'autel ombragé par l'éiendard des Lys. Des prêtres vénérables, interprètes des volontés du ciel , lèvent leurs mains pacifiques sur ces fronts ceints de lauriers, qui ne pensent plus s'abaisser que devant le Dieu des armées. Ces fiers chrétiens ont déposé leurs armes. Ils fléchissent le genou, pour recevoir le pardon dont les plus justes ont besoin à la veille d'une bataille.

Ils se lèvent, ils partent munis du signe de la croix. Quelle marche rapide et triomphante ! L'ennemi n'o-

sant se fier aux positions qu'il a prises , abandonne les Aubiers témoins de sa défaite, et se prépare, un moment, à défendre Bressuire : mais la frayeur le pousse encore, et il ne se croit en sûreté que derrière les murs de Thouars. Cette ville, qui soutint autrefois plus d'un siège , s'enorgueillit de ses vieux remparts , dans lesquels elle a reçu six mille hommes de garnison. La rivière profonde qui l'environne redouble sa confiance, et semble la mettre pour toujours à l'abri d'un assaut.

Elle se berçait encore de trompeuses espérances, pendant que les Vendéens commençaient leur attaque. Leur courage s'exalte en raison des obstacles qu'ils ont à surmonter. La défense est vive et opiniâtre. L'art , la nature et la science militaire semblent s'être réunis pour repousser les assiégeants; mais ils voient sans frayeur leurs rangs éclaircis par la mort , leurs munitions épuisées par six heures d'une lutte meurtrière. Enfin Bonchamps qui avait porté tout le poids du combat, s'indigne d'une si longue résistance. Il s'élance à la nage , le sabre à la main , et parvient à l'autre rive, malgré le feu terrible qui la protège. Ses fidèles cavaliers qui lui ont dévoué leur existence , le suivent dans ce périlleux trajet. La plage est jonchée de cadavres , et le sang des républicains se mêle au cours des eaux qui n'ont pu les défendre. Thouars se remet à la discrétion du vainqueur dont la générosité rehausse encore la vaillance.

Là aussi se couvrirent de gloire Lescure et La Rochejacquelein, noms consacrés à l'immortalité, dans des pages dignes de leurs exploits-, Stofflet qui soutint si longtemps l'honneur de notre pays; d'Elbée, dont la cendre délaissée repose encore aux lieux qui le virent mourir en héros chrétien; Cathelineau, le prodige de ces temps si fertiles en merveilles.

Pendant que les Vendéens chantent leur triomphe , un cri d'alarme se fait entendre. Charette qui marche l'égal des plus illustres défenseurs de la légitimité, va succomber sous le nombre toujours croissant des forces républicaines. Il appelle d'Elbée qui vole à son secours; mais ce guerrier, emporté par son courage , s'expose en vain à tous les dangers, pour suppléer à des dispositions que demandait la prudence. Sa droite est enfoncée, et sa fuite a réjoui les rebelles dans les plaines de Fontenay. Combien l'absence d'un seul homme influe quelquefois sur le sort des combats! Bonchamps, retenu aux rives de la Loire , dont la sûreté demandait son œil vigilant et exercé, n'avait point dirigé cette attaque où l'ardeur des Vendéens fut trompée.

Du moins nos braves ne laisseront pas à l'ennemi le temps de proclamer sa victoire. Ils reviennent à la charge, comme des lions furieux d'avoir manqué leur proie. Le même champ de bataille, témoin de succès si divers, entre les mêmes combattants, s'étonne d'avoir sitôt changé de maître. Le héros à qui

la fortune est fidèle, était accouru, au bruit de cet échec, pour laver dans le sang l'affront fait à nos drapeaux. Ils sont vengés. Quarante pièces de canons, des munitions et des armes, plus précieuses aux Vendéens que tous les trésors , sont le fruit de cette fameuse journée. Hélas ! l'armée catholique ne goûtera point la joie d'avoir vaincu. Un monstre digne de servir sous l'étendard des régicides, se jette anx pieds du général victorieux dont il ne peut plus éviter les coups. Il obtient sans peine la liberté et la vie : car Bonchamps épargnait les fuyards, dans l'espérance de les rendre au Roi. Mais le traître n'use de la double grâce qu'il vient de recevoir, que pour assassiner son bienfaiteur, qui tombe, baigné de son sang, entre les bras de ses soldats consternés.

Je ne vous peindrai point, Messieurs, le désespoir qui saisit tous les cœurs , à la vue de cet attentat : assez d'autres douleurs nous attendent, dans la suite de ce récit. La Vendée est, si j'ose parler de la sorte, la patrie du véritable sentiment. Rien n'égale l'affection vive et pure, le respect tendre et sincère dont les généraux furent constamment l'objet , au milieu des camps royalistes.

Incapable de marcher à la tête de son armée, le héros qu'arrêtent ses souffrances , remet le soin de sa vengeance entre les mains de Fleuriot, et ce choix suffit à la gloire d'un brave. Pour lui, résigné aux ordres de la Providence, dont il a toujours adoré les des-

seins, il médite sur son lit de douleur les moyens de sauver sa patrie. Les autres généraux , accoutumés à demander ses conseils , s'honorent de profiter de ses lumières. Ils viennent, dans sa retraite, lui soumettre leurs projets , et charmer ses ennuis par le récit de leurs victoires; car c'étaient alors les beaux jours de la grande armée.

Enhardis par leurs succès, les Vendéens ont arrêté le siège de Saumur, dans leur conseil militaire ; et ils portent à Bonchamps cette nouvelle qu'il avait tant désirée. L'impatience de courir de nouveaux dangers, de cueillir de nouvelles palmes, lui fait oublier sa blessure ; il se lève , il se revêt de ses armes, malgré les pleurs d'une épouse désolée qui le conjure d'accorder quelque soin à la conservation d'une -vie si précieuse.

Mais le zèle de la fidélité dévorait cette âme ardente. L'image de l'héritier de la couronne , abreuvé d'outrages par les bourreaux de son père , les princes de la maison de France, étonnant le monde de leur constance et de leurs infortunes, étaient toujours présents à sa pensée. « Point de repos, s'écrie-t-il ; il n'en est plus pour un Vendéen. Je veux mourir pour mon Dieu, pour mon Roi ! Puisse mon dernier regard se reposer sur l'autel lavé de ses souillures, sur le trône sortant de ses ruines! je n'ai plus que ce désir. Un jour mon fils recueillera le prix du sang que je vais répandre. » Douce espérance que du moins son cœur paternel emporta dans la tombe! Hélas! elle ne

devait point se réaliser. Comme une tendre fleur que le vent du midi a desséchée se penche sur sa tige flétrie, se décolore et tombe ; ainsi le jeune fils du héros, penché sur le sein maternel, laisse échapper son âme innocente qui s'envole vers le séjour de la paix. L'armée royale avait emporté Saumur, pendant que Bonchamps s'avançait, à marches forcées, pour partager la gloire de cette importante conquête. Son retour doubla le bonheur de la victoire, et fut célébré comme un second triomphe.

Maîtres enfin du théâtre de la guerre, les généraux vendéens se déterminent à franchir le fleuve qui les sépare de la Bretagne, où tant de vœux les appellent, où tant de bras sont levés pour frapper avec eux le monstre de l'impiété et de la tyrannie.

Ce serait le moment peut-être de développer le grand et salutaire projet que votre général avait si souvent présenté comme seul capable de délivrer la France. Il avait toujours pensé qu'il fallait donner plus d'étendue à la ligne des opérations royalistes , et la pousser, par la Bretagne et la Normandie, jusqu'à l'Océan, où une nation amie et qu'ils devaient croire généreuse, seconderait les efforts de la fidélité. Mais le coup imprévu qui fait tomber Cathelineau, aux portes de Nantes, ne laisse à Bonchamps que la gloire d'avoir sauvé l'armée, par la fermeté de son courage et l'habileté d'une retraite que lui seul pouvait rendre régulière avec de pareils soldats. Comment n'auraient-

ils pas écouté sa voix et suivi ses ordres? Il leur montrait ses cicatrices encore saignantes , et ils savaient que s'il exposait ainsi les restes de sa vie, c'était pour conserver la leur.

Je l'avouerai, Messieurs, l'admiration m'arrête à chaque pas, sur une route où je ne rencontre que des prodiges. Malgré moi, je prolonge un récit qui devrait être terminé. Que peuvent ajouter , en effet , à la renommée du héros de l'Anjou, les journées sanglantes de Châtillon, de Bressuire, de Martigné, où une nouvelle blessure le rendit plus cher à ses soldats ; des Ponts-de-Cé, de Coron où la terre sacrée se purgea de la présence odieuse d'un infâme scélérat dont le nom ne souillera point ma bouche ? C'est lui qui présida au meurtre de son Roi, et qui priva la postérité des dernières paroles du fils de saint Louis montant au ciel.

0 mon pays! ô mes concitoyens! j'entends rugir les hordes barbares que la Convention alarmée de vos progrès a déchaînées contre vous, et qu'elle a chargées d'anéantir cette noble contrée. Je vois les assassins surpasser encore, par l'excès de leur rage, la rage de ceux qui les ont envoyés. Pour vous , debout sur les ruines de vos chaumières, sur les cadavres de vos femmes et de vos enfants, vous donnez, vous recevez la mort, sans cruauté et sans faiblesse. Vous frappez, vous tombez, en criant : Dieu et le Roi! Bonchamps noms commande, Bonchamps vous soutient par ses

généreux exemples ; il se présente partout le premier. Souvent abattu par un plomb meurtrier , il se relève toujours plus grand et plus terrible. Devant ce tableau, les orateurs se taisent , les braves se prosternent , la France essuie ses larmes, et l'histoire prépare des pages immortelles : il ne faut plus d'autres louanges. Vous me permettrez cependant, Messieurs, de m'arrêter un instant aux champs de Torfou, où la république a rassemblé ses forces victorieuses de tous les points de la Basse-Vendée. L'infatigable et valeureux Charrette n'avait pu ralentir, dans leur course menaçante, tant de colonnes aguerries dont le poids écrasait sa courageuse armée. Sur que sa voix sera entendue du général de l'Anjou, qui, sans crainte comme sans envie, volait partout où le péril était le plus menaçant, il pousse un cri vers ce généreux frère d'armes. Mais déjà l'affaire est engagée. Que clis-je! la victoire incertaine penche vers les drapeaux de Valenciennes et de Mayence : les Bretons s'ébranlent; ils ont pris la fuite. Hâtez-vous, accourez, soutiens de la sainte cause! Vous êtes son unique espérance! 0 Ciel! mes vœux sont exaucés. Le nom de Bonchamps s'est fait entendre. C'est lui ; je le reconnais au calme de son visage, à la fierté de son regard, à ce bras sanglant qu'il ne peut encore déployer. Les fuyards se rallient, ils entourent le héros. Le combat recommence avec une nouvelle fureur. Trois fois la cavalerie vendéenne se précipite sur les bataillons mayençais : trois fois

cette troupe immobile reçoit la charge, en ralentit l'impétuosité. Bonchamps, oubliant encore cette fois sa blessure, abandonne son coursier, saisit l'arme d'un soldat, et se jette au plus fort des rangs ennemis. La mêlée devient générale ; on se bat corps à corps, avec des cris effroyables • le sang coule à grands flots; c'est une lutte de géants. Enfin les républicains cèdent le champ de bataille; mais ils reculent sans cesser de combattre. Leurs cadavres amoncelés couvrent trois lieues de retraite, sanglant témoignage de leur bravoure, digne d'une meilleure cause.

Nous touchons, Messieurs, à des jours de douleur. En vain Montaigu se réjouit d'une nouvelle victoire, en vain Châtillon, si célèbre dans nos annales, a vu Bonchamps frapper encore d'un coup terrible les ennemis de la Foi, forcés de suspendre leur marche incendiaire : les royalistes sont épuisés par des pertes qu'il est impossible de réparer. Sans cesse la Convention vomit des troupes nouvelles contre un pays qui ne fournit point de recrues; car tous ses enfants, transportés du môme enthousiasme, sont à la fois sous ses drapeaux. Et comment, en effet, huit mois d'une guerre de chaque jour, des combats et des massacres sans nombre, n'auraient-ils pas épuisé jusqu'à la dernière goutte du sang vendéen?

Nos généraux attaqués sur tous les points, pressés de toutes parts, se sont repliés sur Cholet. Mortagne devient la proie des flammes, et les sombres lueurs

de cet incendie annoncent l'approche des républicains. Le feu les précède toujours, les ruines les accompagnent, la destruction les environne et les fait tressaillir : c'est leur nature, passez-moi cette expression, de vivre de la mort.

À Dieu ne plaise, cependant, que je confonde sous le même anathême tous ceux qui ont combattu contre la Vendée : elle se lèverait de ses ruines pour me démentir. Elle fut malheureuse; elle ne sera jamais injuste. Elle plaint, elle excuse l'erreur; elle ne condamne que le crime.

Si Cholet tombe au pouvoir de l'ennemi, il n'y a plus pour nous d'espérance ni d'asile, le pays est livré à la discrétion des bourreaux. Quel avenir, Messieurs, pour des femmes, des enfants, des soldats laboureurs, pour les chefs eux-mêmes! Quel moment que celui où ces grands cœurs, près d'entamer une action décisive, se découvrent les uns aux autres, et se communiquent leurs plus secrètes pensées !

Dans ce jour solennel qui doit décider du sort de nos armes, tous les yeux se tournent vers Bonchamps, comme à l'approche d'un écueil, les regards des passagers se fixent sur un pilote habile. Les autres guerriers, le général en chef lui-même, rendant hommage à la supériorité de son génie, le prient de régler et conduire la bataille et d'assigner la place de chaque combattant. Sans doute vous remarquerez cet accord unanime qui exclut tout sentiment d'ambition person-

nelle et qui dépose tant de titres aux pieds du plus digne. Il ne trompera point la confiance générale. Les républicains se crurent engagés avec des troupes réglées, tant il y avait eu d'habileté dans les dispositions, tant il y eut d'ensemble dans l'attaque.

J'abandonne le reste à vos tristes souvenirs. Bonchamps fit des prodiges. Il se surpassa lui-même dans cette cruelle agonie de la Vendée. On le vit presque seul renverser des escadrons entiers, comme si le Dieu des armées eût remis dans ses mains l'épée de l'Ange exterminateur. C'est sous cette noble et imposante image qu'il se montra à sa dernière bataille. Maintenant il ne paraîtra plus que sous les traits du chrétien.

Nous avons besoin nous-mêmes de nous rappeler les principes de notre foi, les espérances d'une meilleure vie, pour nous consoler du coup mortel qui a terrassé le héros : c'est le but et l'objet de ma seconde partie.

SECONDE PARTIE

Craignez Dieu, observez ses commandements; car c'est tout l'homme : Deum time, et mandata ejus observa : hoc est enim omnis homo (*). Cet oracle de l'Esprit-Saint, s'il était bien compris, terminerait toutes les vaines discussions de la philosophie sur le bonheur et la destinée de la nature humaine. Il renferme la substance des conseils de la sagesse éternelle.

(*) Eccl. cap. \ï} f. |r>.

Connaître la céleste intelligence qui s'est manifestée ù la terre avec une bonté infinie, adorer la Majesté suprême devant laquelle les peuples et les rois sont comme s'ils n'étaient pas; bénir la puissance du Créateur dans ses œuvres magnifiques ; lui offrir, chaque jour, l'hommage de la reconnaissance et de la soumission, c'est le seul usage légitime qu'un être intelligent et libre puisse faire de sa volonté et de sa raison. Plus l'esprit s'élève et se fortifie, plus il aime à s'anéantir devant la grandeur du Très-Haut. « Peu de science éloigne de la foi, dit un philosophe célèbre (*), beaucoup de science y ramène. » Plus le cœur se règle et se purifie, plus il goûte le bonheur de croire à la parole divine, le bonheur plus grand de la pratiquer : Qui confidunt in Mo intelligent veritatem, et fidèles in dilectione acquiescent illi(**). L'incrédulité est donc tout à la fois la marque d'un esprit égaré par les folles prétentions de l'orgueil, d'un cœur agité par le mouvement désordonné des passions.

Cette vérité n'a pas besoin de preuve dans une assemblée de Vendéens. D'ailleurs, Messieurs, interrogez l'histoire; elle ne vous fournira pas une exception depuis Julien l'Apostat jusqu'à Voltaire , dont la plume a souillé tout ce qu'il y a de pur dans nos annales, tout ce qu'il y a de sacré dans notre culte;

(*) Bacon.

(**) Sap. cap. o, f. 55.

depuis Celse jusqu'à Rousseau qu'une admiration insensée décorait du titre de bienfaiteur de l'humanité , pendant qu'il abandonnait à la pitié publique les malheureux fruits d'un commerce illégitime.

Néanmoins, jamais l'impiété ne montra plus à découvert le double caractère de la corruption et de la révolte, qu'à l'époque fatale qui précéda les malheurs de la France. Jamais elle n'avait exercé un empire aussi absolu.

C'est au moment des funestes progrès de toutes les idées nouvelles, que Bonchamps fait son entrée dans le monde. Les cœurs religieux frémissent à la vue des pièges tendus à son innocence. Mais s'il est assez heureux pour les éviter, assez fort pour résister au torrent, on peut assurer que la Providence l'a couvert de son ombre protectrice, et qu'elle le destine à servir d'exemple à la terre dont elle prépare la juste punition. La grâce divine, ajoutant ses dons précieux aux faveurs de la nature, montrera bientôt, dans cet élu du Seigneur, tout ce qu'une âme chrétienne renferme de trésors.

0 Bonchamps! c'est sous cet aspect si glorieux pour la Foi, que j'aime surtout à te représenter. C'est aussi la consolation de tes compagnons d'armes, de se rappeler tes vertus encore plus que tes hauts faits. Vous qui avez bu jusqu'à la lie le calice amer des douleurs de la Révolution, Vendéens, prêts à terminer votre course laborieuse , viendriez-vous entourer ce tombeau t. i. 17

de vos larmes et de vos prières, s'il renfermait les cendres d'un impie? Ah! je connais vos sentiments; ce qui adoucit vos regrets, ce qui vous donne la force de rendre à votre général un dernier hommage, c'est que vous avez vu la pureté de son cœur, et que vous croyez qu'en quittant cette terre d'exil, il n'a fait que vous précéder dans le séjour de l'immortalité. Conservez cette douce confiance qui trouvera, j'espère, de nouveaux motifs dans le tableau de sa vie chrétienne.

La carrière militaire était presque la seule qui fût ouverte à la noblesse. Les enfants des grandes familles ne semblaient naître que pour sacrifier leurs jours et leur fortune à la gloire du trône et à la sûreté de l'Etat. Les rois eux-mêmes ne paraissaient jouir de toutes les prérogatives de la couronne que lorsqu'ils étaient armés chevaliers sur un champ de bataille. Quatorze siècles n'ont pu éteindre cette ardeur du sang français qui survit à tant d'autres inclinations que le temps a changées.

Le jeune Bonchamps, entré de bonne heure au service, fit sa première campagne dans la guerre de l'Inde, et c'est au-delà de l'Océan qu'il goûta les premières douceurs de la gloire : mais elle ne l'enivra point de ce fol orgueil qui fît croire à tant d'autres qu'il suffisait d'avoir vaincu hors de sa patrie, pour être en état de la réformer. Trop sage pour ne pas admirer la France, la plus ancienne et la plus heureuse des monarchies chrétiennes, il considérait les

institutions nouvelles, dont un aveugle enthousiasme célébrait le bonheur, comme ces fleurs étrangères qui se dépouillent de leurs parfums en changeant de climat. Il attendait des lumières du prince et de son autorité paternelle , les nouveaux bienfaits que demandaient de nouveaux besoins. Il savait que le cœur des Bourbons va toujours au-devant d'un sujet fidèle; mais il savait aussi que la main des factieux, essentiellement destructive, ne pouvait toucher aux bases de l'Etat, sans couvrir la France entière des ruines de cet antique et superbe édifice. Il jugeait de la Révolution par le caractère de ceux qui en précipitaient le mouvement, et voyait la chute du trône et l'avilissement de l'autel à travers les promesses trompeuses dont les novateurs enivraient les peuples égarés. Pourquoi ne dirai-je pas qu'une illumination céleste ouvrit alors devant lui la carrière du martyre, fermée depuis si longtemps, et fit briller à ses yeux, au-delà des tribulations de la Vendée, les palmes immortelles qui devaient ceindre son front après son sacrifice?

Je respecte les secrets de la justice éternelle; je sais que ses desseins surpassent nos faibles pensées; mais j'ai vu, dans tous les châtiments que la France a subis, la conduite manifeste de la Providence, et c'est lui rendre hommage que de la faire remarquer.

De peur que les maux ne devinssent sans remède, de peur que les regards de la Divinité ne trouvassent plus où se reposer dans le royaume de saint Louis,

le ciel s'était réservé des victimes innocentes dont le sang apaisait sa colère et préparait aux bourreaux même qui le faisaient couler, les grâces du repentir et celles du pardon. Si j'osais faire un rapprochement dont votre piété ne serait point effrayée, parce qu'elle en comprendrait l'intention, je dirais : De même que le sang du Fils de Dieu devint le salut du monde, de même le dévouement sublime de la famille royale et celui des fidèles serviteurs qui s'immolèrent avec elle, obtint pour nous l'heureuse Restauration dont nous admirons les prodiges.

Le héros méritait d'être placé au nombre de ces généreuses victimes. Dès qu'il connaît sa destination, il s'y dévoue tout entier; il ne voit plus que la mission de dangers et de gloire dont il se sent revêtu. Plein de respect pour la volonté divine , pour la main toute-puissante qui frappe et qui guérit, il a puisé dans ce sentiment inaltérable, non-seulement le calme, la constance, l'intrépidité du guerrier, mais encore la douceur, la modestie, la miséricorde du chrétien: vertus dont l'heureuse union le rendit si cher à son armée, et força ses ennemis à répéter des éloges qu'ils ne pouvaient lui refuser.

Vendéens! n'oubliez jamais que les grandes pensées descendent du ciel, et que leur source féconde coule du trône de l'Éternel. Malheur à vous, si la religion qui vous a mérité l'admiration du monde, cessait de vous enflammer de son souffle divin, car l'âme de

l'impie, indifférente et glacée, est toujours stérile. C'est la Foi qui inspire les desseins héroïques et qui donne le courage de les accomplir.

J'en appelle à vous, interprètes de l'armée d'Anjou, qui portâtes aux pieds de Bonchamps les vœux de la Vendée. Ne vous parut-il pas, à cet instant décisif, comme environné d'une lumière divine? Ne fûtes-vous pas frappés d'une religieuse terreur, lorsqu'il vous adressa la parole, et qu'il vous découvrit, avec l'accent d'un prophète, les hasards et les devoirs de la nouvelle carrière dans laquelle votre fidélité allait vous lancer sans retour? Dites-nous ce que vous ressentîtes, lorsqu'il vous présenta sa main pour s'unir à vos destinées, à la vie et à la mort, et qu'il vous fit jurer de respecter partout la faihlesse désarmée, et de ne verser le sang qu'au milieu des combats? Serment plus glorieux que la plus éclatante victoire, qu'il voulut entendre de la bouche de chacun de vous, avant de se mettre à votre tête, tant son cœur plein d'humanité redoutait les fureurs de la guerre civile! Soldats de Bonchamps! vous avez rempli vos saintes promesses. Reposez avec une juste confiance vos yeux mouillés de larmes sur le marbre animé de tous les feux du génie, qui rappelle si bien l'âme compatissante de votre général. Pleurez avec sa veuve qui se souvient de votre fidélité; partagez la douleur de sa fille chérie, dont les traits font revivre de si touchants souvenirs -, recevez dans vos bras ce noble enfant,

présenté par sa mère à l'armée vendéenne, et qu'elle a conduit autour de cette tombe, pour qu'il apprenne à vivre digne du nom de Bonchamps, digne du nom de Bouille , pour qu'il se souvienne à jamais qu'il doit doublement compte à la vertu et à la gloire du sang généreux dont il est sorti. Pontife vénérable, levez sans crainte vos mains vers le ciel, elles n'en feront point descendre l'anathème : vous n'avez que des bénédictions à répandre, comme vous n'avez que des bénédictions à recueillir, car il n'y a point de parjure dans la Vendée.

L'armée d'Anjou ne pouvait manquer de devenir le modèle des armées royales, sous la conduite du chef qui l'avait adoptée : les exemples donnent tant de force aux leçons! Aussi l'histoire la place-t-elle la première, non seulement dans les fastes de la bravoure et de la victoire, mais encore dans les souvenirs de la discipline et de la modération. Les autres Vendéens ne lui contestent pas cette distinction dont le mérite tourne à l'honneur de son général, si religieux, si pur, si éloigné de toute intention que la vertu désavoue.

On l'accuse d'avoir trop écouté, pendant la guerre, le désintéressement qui refuse le pouvoir et qui fuit les honneurs. Mais sa modestie ne l'éloigna jamais du péril; elle ne prenait point sa source dans la crainte. L'humilité chrétienne, aujourd'hui si peu connue, ne ressemble point à la faiblesse.

Je conviens qu'un disciple de la religion de Jésus- Christ ne peut se reposer sur ses propres forces. La vue de la croix étouffe en celui qui l'adore jusqu'à la pensée d'une vaine confiance. On ne le voit point, esprit dominant et superbe, imposer ses conseils comme des oracles, ni placer ses ambitieux projets au-dessus de l'intérêt public; mais plus il connaît la fragilité humaine, plus il se tient assuré du secours de la Providence, qui choisit, quand il lui plaît, les choses même qui ne sont pas, pour confondre l'orgueil des plus hautes renommées.

Je ne craindrai donc point de rappeler ici combien l'humilité de Bonchamps fut sincère, à la nomination du premier généralissime de l'armée catholique. Avant cette époque, les généraux, entourés des braves qui les avaient proclamés, suivaient dans leur indépendance mutuelle les élans de leur zèle et les inspirations de leur génie. Tantôt séparés, tantôt réunis, ils portaient aux républicains disséminés sur leur territoire, de ces coups de mort qui retentissaient jusqu'au cœur de la Convention.

Le développement immense que des succès toujours croissants donnaient à leurs saintes entreprises, les obligèrent de remettre le commandement général entre les mains d'un seul, afin que l'accord et la précision des manœuvres ajoutassent les secours de la tactique militaire à l'intrépidité des soldats vendéens.

Ce fut dans le château de Saumur, emporté la

veille par Henri de La Rochejacquelein, que le conseil délibéra sur cette importante affaire. Comme nous l'avons déjà dit, Bonchamps reparaissait pour la première fois à l'armée, après sa blessure. La joie de son retour remplissait les cœurs; le bonheur de le voir tenait, s'il est permis de le dire, toutes les volontés suspendues à la sienne : il pouvait disposer des suffrages. Il avait tant de droits à la confiance universelle, que son nom était sur toutes les lèvres et prêt à retentir au milieu des soldats, impatients de connaître celui qui recevra le serment de l'obéissance générale. Le héros se lève; il parle le premier... Cathelineau est revêtu des insignes de l'autorité suprême. L'armée rend hommage au sentiment qui a dicté ce choix dont aucune opposition ne trouble la gloire.

Ainsi, Vendéens, vous devez tout à Bonchamps, même l'honneur inappréciable de voir l'un de vos camarades donner des ordres à vos généraux, de qui vous recevez l'exemple d'une soumission sans bornes au pouvoir qu'ils viennent d'établir.

Mais déjà Cathelineau n'est plus. On ne vivait pas longtemps à la tête de la grande armée. Il dut regretter la vie, quoiqu'il soit mort au champ d'honneur, car les braves qu'il commandait reculèrent, ébranlés de la perte qu'ils avaient faite.

Le conseil militaire se rassemble de nouveau. La retraite de Nantes avait ajouté un titre de plus à la

réputation du général de l'Anjou, et personne ne doutait que sa modestie ne fût enfin vaincue par les désirs de la Vendée. Cette espérance fut encore trompée. Bonchamps s'éloigne du lieu de la réunion où sa présence n'aurait pas permis de jeter les yeux sur un autre. Bien plus, il défend aux officiers, dont il connaît le dévouement et l'affection pour lui, de lui donner leur voix dans cette grande circonstance. Ainsi, Fleuriot qu'il avait désigné pour tenir sa place , à la tête de ses braves-, Scépeaux digne d'être son beaufrère; Soyer que nous avons vu mourir plein de vénération pour son général et couvert des blessures qu'il avait reçues sous ses ordres; d'Autichamp, uni à son cœur par les nœuds de l'amitié et par les liens du sang, jeune guerrier que la confiance des Vendéens devait bientôt revêtir de l'héritage de sa gloire ; tous ses amis enfin, n'osèrent prononcer son nom, de peur de lui déplaire; et ils levèrent leurs épées pour proclamer l'élection de d'Elbée.

Il est vrai, Messieurs, que d'Elbée peut aussi marcher avec honneur à la tête des armées royales. Son âge, sa haute piété, son dévouement et sa bravoure incontestée, méritent la confiance des Vendéens. Je suis disposé à croire qu'il se trompait, en s'opiniâtrant à rester sur le théâtre de la guerre, et en refusant de suivre les conseils de Bonchamps, le plus habile de tous les généraux. Mais cette erreur, quand elle serait démontrée, ne blesserait ni la pureté de ses in-

tentions ni la noblesse de son cœur. D'Elbée, reçois l'hommage du fils de l'un de tes soldais qui a vu son père pleurer sur l'oubli auquel ton nom semble condamné.

J'ignore par quels motifs le héros chrétien se déroba, pour la seconde fois, à l'honneur du commandement général. Sans doute rien ne manque à sa réputation ; mais en ne jugeant que par les yeux de l'homme, je regrette avec vous, Messieurs, qu'il n'ait pas eu l'autorité nécessaire pour donner à ses talents un développement si utile au salut de la Vendée. Cependant, quand je m'élève sur les rayons de la Foi jusqu'à la lumière vivante devant laquelle les éclairs même du génie ne sont que des ténèbres, j'hésite, je tremble, je suis ébloui : j'adore la volonté de Dieu renfermée dans son essence inaccessible, et je reviens sur la terre, convaincu que l'humilité évangélique dont le pieux général connaissait tout le prix, l'a placé plus haut dans la véritable gloire, que le titre de généralissime qu'il refusa toujours.

Vous n'exigez pas, Messieurs, que je rappelle ici les traits innombrables qui ont marqué du sceau de la vertu chaque jour de la vie de Bonchamps. Qui ne les connait pas parmi vous ? Quel est le soldat catholique dont il n'ait pas emporté la vénération dans la tombe ? Il se montra, dans le carnage des guerres civiles, comme ces astres bienfaisants qui apparaissent quelquefois au milieu des tempêtes, pour en diminuer

l'horreur. Leur lumière éclatante sur l'immensité de l'abîme , ne sauve pas toujours le nautonier luttant contre les flots , mais cette vue le console, en lui rappelant qu'il est une autre patrie que les orages ne troublent jamais.

Vendéens ! il me reste encore un devoir à acquitter; il sera doux à mon cœur de le remplir. Je n'ai pas assez fait connaître votre amour, votre dévouement pour vos chefs ; je n'ai pas assez dit l'effet que produisait leur présence dans les assemblées militaires. La vue de Bonchamps surtout faisait oublier toutes les privations, elle adoucissait toutes les souffrances. Le sourire plein de bonté qui entr'ouvrait ses lèvres éloquentes, calmait, en un instant, les agitations passagères dont les grandes réunions ne peuvent se défendre dans un mouvement aussi rapide que celui qui vous emportait. Hélas! les occasions ne manqueront pas plus à vos affections qu'à votre courage, et la douleur va égaler la gloire.

Revenons donc ensemble , puisqu'il le faut enfin , sur le champ de bataille de Choie t, et soutenons-nous les uns les autres, dans ce récit accablant où les cœurs les plus fermes pourraient succomber. La victoire était à nous. Bonchamps avait enfoncé le centre des révolutionnaires. Tout-à-coup la réserve mayençaise s'avance contre nos soldats épuisés de la longueur du combat. Les lions même ont besoin de repos. Le premier rang cède, le second recule, l'armée se débande. Ainsi l'on

voit les flots poussés sur le rivage par les flots qui leur succèdent et qui viennent expirer avec eux. Bonchamps resté seul avec ses cavaliers , soutient comme un rocher l'effort des républicains victorieux, et leurs bataillons se brisent contre son épée. Il était couvert du sang qu'il avait répandu et de celui qu'il avait fait répandre. Mais une balle l'a frappé. Sa main qui s'affaiblit et qui tombe , cherche encore à porter des coups incertains que ses yeux voilés des ombres de la mort ne peuvent plus diriger. C'en est fait de ce guerrier indomptable; il est étendu sur la poussière, et son âme prête à s'échapper s'indigne des outrages réservés à son cadavre.

Cependant une voix plus rapide que l'air a porté la triste nouvelle à ceux qui fuyaient sur le chemin de Beaupreau: Bonchamps est blessé à mort! Bonchamps est au pouvoir de V ennemi! 0 Vendéens! vous pouvez être forcés de renoncer à la victoire; mais vous n'abandonnerez pas votre général expirant. Une nouvelle action s'engage. Les Mayençais, étonnés de tant d'audace dans les vaincus, tombent à leur tour sur la terre ensanglantée. Les soldats de Bonchamps s'ouvrent un passage. Ils soulèvent ce précieux fardeau qu'ils arrosent de leurs larmes. Ils se disputent l'honneur de le porter. Sortis de la mêlée , ils coupent des branches d'arbres et le replacent sur leurs rameaux entrelacés, seul lit de repos que l'armée dans sa détresse pût offrir aux douleurs d'un héros; comme si la fortune qui

l'avait si souvent couronné de lauriers , avait voulu qu'il ne pût mourir que sur des palmes.

Alors commence cette marche funèbre pendant laquelle le héros, calme et résigné sous la main du Tout- Puissant, ne laissa pas échapper un soupir. Un peuple tout entier, forcé d'abandonner les lieux qui Font vu naitre, remplit les airs de ses cris lamentables, et s'étend comme un immense cortège de deuil, depuis Cholet jusqu'à Saint-Florent. Le bruit confus des gémissements et des prières (car les Vendéens priaient toujours) annonce à cette ville consternée que tout est perdu , et qu'il n'y a plus de salut que sur une autre rive. Bonchamps paraît lui-même porté par les débris de l'armée, Bonchamps de qui la prudence avait ménagé une dernière ressource dans le passage de la Loire, dont il avait eu soin de s'assurer avant la bataille. Hélas! sa présence qui excitait autrefois une allégresse universelle, n'est qu'un désespoir de plus ajouté à la désolation générale. La mort est dans ses yeux , la mort est dans son sein. Sa blessure large et profonde ne permet pas même de conserver les illusions d'une espérance incertaine qui, dans les malheurs extrêmes, suspendent l'horreur d'une affreuse certitude.

Les Vendéens se précipitent aux genoux de leur général près de quitter la vie. Le souvenir de ses vertus se confond dans leur pensée avec le souvenir des maux qu'ils ont soufferts, avec les traits de barbarie dont ils ont été frappés et qui les attendent en-

core. Leurs regrets prennent l'accent de la fureur. Les cœurs les plus généreux s'aveuglent quelquefois dans leur ardeur irréfléchie. L'homme, comme troublé des coups de la colère céleste , s'irrite contre la main qui le châtie, et ne songe point à l'apaiser par une humble soumission. Nos soldats jettent les uns sur les autres des regards qui découvrent leurs sombres desseins. Leurs yeux se remplissent de sang. Ils se comprennent, ils s'entendent sans oser se communiquer leurs intentions coupables , tant la vertu conserve d'empire sur leur âme, jusque dans ce funeste égarement.

Ils se lèvent enfin , ils se pressent autour de cette église. Ne pensez pas qu'ils viennent offrir leurs larmes au Seigneur. Ce n'est plus la piété qui les inspire. Cinq mille prisonniers, fruits de leurs victoires passées , étaient renfermés dans ces murs , attendant de la Vendée qui avait tant de représailles à exercer , le sort que le vainqueur laissera tomber sur le vaincu. A ce moment terrible où la vengeance dévore les Vendéens d'une soif insatiable, ces captifs désarmés deviennent responsables de toutes les cruautés commises sous les drapeaux qu'ils ont suivis. Ils sont entre nos mains les bourreaux de nos familles, les assassins qui nous ont réduits à demander un asile à la pitié des étrangers ! Le Dieu que nous avons invoqué dans ce dernier combat , n'a rejeté nos prières que pour nous punir de notre indulgence criminelle envers les sacri-

léges et les impies. Qu'ils périssent! qu'ils tombent au pied de l'autel qu'ils ont profané! que leurs membres, dispersés sur le pavé du sanctuaire, annoncent enfin à la république effrayée que ses attentats ont fatigué la patience de l'Eternel. Chrétiens aveugles, qui voudraient rendre complice d'un projet sanguinaire la religion de l'amour et du pardon!

L'horrible sacrifice s'apprête; on entend rouler les canons dont la charge divisée frappe à la fois de mille plaies inévitables : les portes s'ouvrent pour donner passage à la mort.

Mais quel bruit a frappé mon oreille? un ordre de Bonchamps : Grâce aux prisonniers ! Je le veux , je l'ordonne! Sa voix qui ne fut jamais méconnue, devient encore plus puissante aux approches du trépas; c'est la voix du ciel ouvert pour le recevoir. Saint-Florent redit le cri de la miséricorde : Grâce aux prisonniers! Bonchamps le veut, Bonchamps l'ordonne! Les Vendéens, rappelés à eux-mêmes, s'étonnent et rougissent d'un moment de fureur. Les armes tombent, et la flamme homicide s'éteint dans la main prête à la communiquer.

Ah! ne craignez point, Messieurs, que je trouble par des réflexions intempestives le sentiment dont vous êtes pénétrés. Ta vie , ô Bonchamps ! si brillante et si pure, s'efface de ma mémoire, à ces paroles sublimes qu'il faut encore répéter : Grâce aux prisonniers! Je le veux, je l'or donne! 'Que pouvons-nous, fai-

blés orateurs, pour relever de pareilles actions ? Au lieu d'étudier des louanges inutiles, allons contempler le héros chrétien sur son lit de mort. C'est là qu'il se montre plus digne de nos hommages qu'à Thouars, qu'à Fontenay, qu'à Torfou. Venez donc, vous qu'il a si souvent conduits à la victoire; venez, prosternezvous devant ce monument que la France lui consacre d'accord avec la religion. Considérez ces yeux éteints, qui se raniment pour préserver la Vendée de la seule tache de sang que sa gloire n'aurait pu effacer ; baisez avec respect cette main autrefois si terrible, et maintenant si glacée, qui pourtant se soulève pour donner la vie; méditez ces images éloquentes des douleurs de la terre, des espérances du ciel; souvenez-vous, dans votre retraite qui ne sera plus troublée , que la renommée des guerriers se perd, et que le nom du juste sera seul éternel : Justi in perpetmim vivent, et apud Dominum est mer ces eorum (*).

Je devrais sans doute , au pied de ce tombeau si cher à la Vendée, offrir un juste hommage aux magistrats qui jouissent de toute votre confiance, aux preux chevaliers, interprètes de votre reconnaissance et de votre admiration : d'Àutichamp, d'Àndigné, Bourmont, Civrac, gardiens des souvenirs de la fidélité; Brissac, qui n'avait pas besoin de cette gloire , et dont le zèle éclairé et soutenu a dirigé vos pieuses intentions. Mais

(*)Sap. 5. 16.

des soins plus importants encore me rappellent aux tristes événements que j'ai à retracer.

Les républicains, victorieux à Cholet, précipitent leur marche; ils vont entrer dans Saint-Florent. A cette terrible nouvelle, la population vendéenne, poussée par la frayeur, descend comme un torrent rapide vers les bords de la Loire. Les moyens de passage manquent à l'empressement, au nombre, à la frayeur. Des mères vendéennes, emportant dans leurs bras les orphelins des braves, se précipitent avec eux sur des planches mobiles, et ces barques trop faibles s'affaissent sous leur poids. Le canon des républicains tonne sur nos frêles embarcations , et menace de les précipiter dans l'abîme. Le fleuve couvert de nos débris, semble arrêter son cours et porter à regret les preuves de nos infortunes aux lieux qu'elles vont réjouir. Bonchamps lui-même est jeté à la hâte dans une nacelle qui dérobe son dernier soupir à la rage des prisonniers qu'il venait de délivrer. Je rougis de l'avoir dit. La vérité s'est échappée de mes lèvres qui ne voulaient raconter que le malheur.

Que mes yeux se remplissent de larmes : quelles coulent nuit et jour comme des sources intarissables : que jamais aucun repos ne suspende mes gémissements (*) : Deducant oculi mei lacrymas per noctem et diem, et non taceant. La Vierge pure que n'ont point souillée les

(*) Jérém. 4. \h.

abominations de l'impiété et de la révolte, a été frappée d'une plaie mortelle, et ses calamités ont flétri jusqu'à ses espérances : Contritione magna contrita est virgo populi mei } plagâ pessirnâ vehementer. Si je porte mes regards sur nos champs abandonnés, je n'y vois que des victimes mutilées par le fer; si j'entre dans nos villes désertes , la famine m'effraie de son horrible aspect. Les prophètes et les prêtres ont fui, avec les défenseurs d'Israël, sur une terre qu'ils ne connaissaient pas.

Seigneur, avez-vous donc rejeté la Vendée pour toujours? Est-elle devenue l'horreur de votre âme? Ah! ne nous laissez pas tomber dans l'opprobre, de peur que les infidèles ne blasphèment votre nom, et qu'ils ne foulent aux pieds le trône de nos rois qu'environnait votre gloire. Souvenez-vous de l'alliance que vous avez faite avec votre peuple, et ne retirez pas les promesses que nous avons entendues : Recordare, ne irritum facias fœdus tuum nobiscum.

Ma douleur, Messieurs, incapable d'égaler les lamentations aux misères , m'a fait souvenir des paroles du prophète pleurant sur les ruines de Jérusalem , ou plutôt j'ai répété la prière ardente et soumise d'une âme profondément touchée, profondément chrétienne. J'ai cru entendre la voix expirante de votre général , à qui le bonheur des cieux n'a pu faire oublier la sainte cause pour laquelle il combattit, pour laquelle il mourut; je ne fais que vous rappeler ses derniers accents.

11 n'est plus : sa main défaillante a laissé échapper la croix qu'i! pressait sur ses lèvres, tandis qu'un ami courageux (*) le soutenait, à son agonie, avec la foi d'un ministre des autels.

Il n'est plus : la Vendée enveloppée dans son deuil, comme une veuve inconsolable , poursuit ses destins vers une autre contrée, livre encore des assauts et gagne des batailles , jusqu'à ce que ses guerriers , restes de mille combats, épuisés, confondus, tombent sur leurs armes , en priant leurs amis de les couvrir d'un peu de terre et de cacher leurs corps sous quelque tombe ignorée , de peur que l'ennemi n'enlève leurs ossements pour en faire un trophée.

Il n'est plus : mais il veille sur nous du séjour de l'immortalité. Après des humiliations qu'il ne pourra détourner, parce que la Vendée elle-même a besoin d'être purifiée , le jour du bonheur luira pour la fidélité. Le retour de ses princes légitimes fermera ses plaies et séchera ses larmes. Il lui sera permis de tirer de leur humble sépulture les cendres de ses héros, et de les placer dans les temples rendus à la piété. Ses chefs et ses soldats ne combattront plus que contre l'étranger. Ils suivront au-delà de nos frontières les pas victorieux d'un fils de saint Louis , marchant comme un Vendéen, sous le drapeau des Lys, pour re-

(*) M. Courgeon de la Pai.nière, curé de la Chapelle-Sainl- Florent. entre les bras duquel mourut Boncharaps.

lever l'autel et le trône; et ils répandront, jusque sur nos hameaux, l'éclat de ses nobles triomphes. Le successeur de cent rois recevra l'onction sainte , et reprendra, de la main de Dieu, la couronne que l'amour des Français lui rendra légère. L'héroïne de Bordeaux, conduite par son cœur, viendra mêler ses consolations aux nôtres sur cette plage illustrée; et Saint- Florent, qui ne présentait que des sujets de tristesse, ne rappellera plus, aux Vendéens heureux, que les vertus de Bonchamps et la trace angélique des pas trop rapides de la Fille de Louis XVI.

Vive Dieu! Vive le Roi! Vive la Vendée!

ELOGE FUNEBRE

DE

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