M. LE MARQUIS DE CIVRAC
Hœc est vita œterna ut cognoscant te solum Deum, et quem misisti Jesum Christum.
La vie éternelle consiste à vous connaître , ô vous qui êtes le seul Dieu véritable , et Jésus- Christ , votre fils , que vous avez envoyé pour le salut du monde.
S. Jean, ch. 17, f. 5.
Je cède au désir que vous m'avez exprimé , plus encore au besoin d'épancher dans vos cœurs les impressions dont je suis surchargé. Je viens suspendre les chants plaintifs de l'Eglise et les prières des fidèles, pour vous entretenir de notre juste et commune douleur. Que je crains d'affaiblir les grandes leçons qui
nous ont été préparées dans ce coup inattendu! Vous excuserez le trouble où je suis : vous en connaissez la cause, et vous la ressentez comme moi.
En effet, Messieurs, de quelque côté que je porte mes regards , de tous les points de cette nombreuse assemblée je ne reçois que des idées de tristesse, je dirais presque de découragement. Au fond du sanctuaire se presse une foule inaccoutumée de prêtres et de lévites dont le visage porte l'empreinte des plus profondes émotions. Dans l'enceinte du temple et parmi les habitants de cette religieuse contrée, la Foi semble avoir choisi tous ceux qu'elle a jugés dignes de mêler leurs pleurs aux pleurs d'une famille inconsolable, pour les députer à cette lugubre cérémonie. Les murs qui nous renferment sont chargés des signes de notre deuil , l'autel lui-même est couvert des plus sombres couleurs; et jusque dans cette chaire, où le prêtre qui annonce la sainte parole , devrait oublier qu'il est homme , il se trouve accablé sous le poids d'un irréparable malheur.
Cependant, Messieurs, c'est du sein de la mort qui nous presse de toutes parts, que je me propose de tirer les secrets de la vie : car je tromperais votre attente et je ferais injure à votre piété, vous qui croyez avec le grand apôtre que ceux qui meurent en Jésus- Christ ressuciteront au nom de Jésus-Christ , si je ne vous entretenais que des témoignages du néant qui nous environne, fussent-ils portés jusqu'à la magnifi-
cence par le nombre et l'éclat des plus vives expressions.
Après le vain bruit d'une carrière brillante, du faux éclat de l'orgueil et de l'ambition, comme après le terme paisible d'une vie consacrée à la justice et à la bienfaisance, il ne reste de nous qu'un cadavre insensible, que des membres glacés qui deviennent bientôt pour ceux qui nous survivent un objet d'inquiétude et presque de terreur, tant la mort verse à pleine main la corruption sur tout ce qu'elle touche! La tendresse elle-même est forcée de livrer promptement à la tombe la victime qu'elle attend, en vertu d'un arrêt du Créateur.
Or , Messieurs , cette courte et lamentable histoire du passage des humains sur une terre d'exil, ne s'accorde point avec nos désirs, ne remplit point nos espérances, ne satisfait point aux besoins de notre âme dévorée de la soif de l'immortalité. Il est donc une autre vie que celle qui s'écoule si rapidement, et qui ne laisse après elle que des traces désolantes.
Oui, Messieurs, notre fin apparente n'est point la fin véritable de l'homme créé à l'image de l'Eternel. Tout son être lui révèle sa haute destinée, et les ruines sous lesquelles il est enseveli depuis la chute originelle, ne peuvent lui dérober les traits ineiïaçables de sa première grandeur. Il sent qu'il doit remonter à sa céleste origine, mais il n'apprend point de luimême le secret de ce divin retour.
C'est là le profond , l'adorable mystère dont le inonde gémissant attendit la manifestation pendant quarante siècles, livré comme un malade sans espoir aux funestes essais de la sagesse humaine.
Enfin le Verbe incarné fit entendre sa voix , et les peuples assis dans les ténèbres commencèrent à se relever. Une parole impérissable parce qu'elle est l'expression de l'amour de Dieu même , fit connaître à l'univers consolé que la vie éternelle c'est de vous adorer, ô vous qui êtes le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ votre Fils unique , splendeur de votre gloire, image substantielle de votre inaltérable essence : Hœc est vita œterna ut cognoscant te solum Deum et quem misisti Jesum Christum.
Le noble Chrétien dont nous déplorons la perte, connaissait ces saintes vérités : et c'est parce qu'il en a fait le soutien et le guide de son pèlerinage, que ses exemples méritent d'être retracés à la face des autels, et que sa vie sera pour vous plus éloquente et plus instructive que mes faibles louanges.
En acceptant l'honorable tâche que je viens remplir, je ne puis avoir d'autre intention que celle d'exprimer vos propres sentiments. C'est dans vos âmes que je veux puiser mes inspirations. Je connais et je partage vos pensées de foi, de résignation, de regret, de sacrifice. J'admire comme vous la beauté , la pureté , la sainteté de la vie chrétienne. Comme vous je suis heureux, dans mon affliction, d'en retrouver les principes
inébranlables et la pratique constante dans la vie de M. Àlexandre-Emeric de Durfort-Civrac, marquis de Civrac; ce sera Tunique sujet de l'éloge incomplet que je consacre à sa mémoire. Une époque remarquable le divisera naturellement en deux parties.