CHAPITRE IV
Amours d'Eugène et de Caroline.
Caroline n'était pas belle, mais il était impossible d'être plus jolie. Son talent d'actrice était , comme son caractère, inégal et capricieux. Elle n'était pas musicienne , elle avait peu de voix , mais elle savait en tirer parti. Elle chantait , non pas avec ame , mais avec mahce. Au théâtre comme à la ville , la coquetterie semblait
être son élément. Elle jouait les paysannes et les soubrettes. Quand elle devait être naïve , tantôt elle avait l'air d'une fine sournoise qui est plus instruite qu'elle ne le veut paraître , tantôt elle avait l'air d'une innocente qui brûle de ne plus l'être. Quand elle devait être espiègle , elle était effrontée et presque indécente. Elle était bien rarement le personnage qu'elle représentait ; mais c'était toujours Caroline, fille piquante, faisant bien sentir les traits malins , les couplets lestes et grivois , et cherchant à faire apercevoir des équivoques , même dans les mots où l'auteur n'avait pas pensé à placer un double sens. On voyait qu'elle se souciait fort peu de bien jouer ses rôles , pourvu qu'elle les jouât de manière à tourner les têtes. C'est à quoi elle visait bien plus qu'à gagner les cœurs. Elle n'avait pas la plus légère prétention au sentiment, elle était brouillée avec la raison , et se faisait une étude d'exciter des désirs , sans jamais songer à faire naître l'amour. Une pareille actrice n'était-elle pas une fortune pour le directeur des théâtres de la foire?
J'avais eu pour voisins au spectacle des personnes qui semblaient fort au courant des intrigues des coulisses de l'opéra comique. On m'avait appris qu'un financier faisait une grande dépense pour Caroline; mais on n'avait pas pu me dire le nom du financier.
Les loges d'acteurs à la foire S. Laurent n'étaient ni vastes ni magnifiques ; c'étaient de petits entresols bien bas et bien étroits, oii un homme un peu grand était obligé de se courber , oîi les plumes des actrices touchaient le plafond , où quatre personnes avaient de la peine à s'asseoir. Caroline, qui avait des laquais et
un équipage, n'en regardait pas moins ce petit réduit comme très-précieux pour elle. C'était là qu'elle aiguisait les traits qu'elle lançait ensuite du théâtre sur les riches vieillards, sur les jeunes héritiers, sur les lords, les grands seigneurs, les fermiers - généraux et les jolis hommes. Il me fallut passer par-dessus un de ses laquais qui ronflait dans le corridor. Elle ôtait son rouge devant un petit miroir; sa femme de chambre rangeait dans un carton ses vêtements de théâtre qu'elle venait de quitter ; sa mère serrait avec soin ses diamants, dans un écrin. Un gros homme (je me doutai que c'était le financier dont on m'avait parlé ) occupait le seul fauteuil qui se trouvât dans cette petite chambre. Il ronflait presqu'aussi fort que le laquais qui était dans le corridor. Caroline avait à peine répondu à mon premier compliment , que le gros homme se réveille , se lève : «Eh! vraiment, dit-il, c'est le baron de Senneville ! « et je reconnais Victor Mathelin, mon camarade et mon banquier. « Attendez , attendez , s'écrie-t'il , on étouffe « ici , je vais vous faire de la place . Bon soir , Caroline. « Il y a assez long-temps que nous nous aimons. Je vous a ennuie, je ne m'amuse guère. Je vous recommande le « baron. » En disant ces mots , il éclate de rire suivant son usage ; il sort , et Caroline rit encore plus fort que lui. La mère veut rappeler M. Mathelin ; sa fille la retient. Elle avait entendu parler de moi ; elle ne me laisse pas languir pour m'apprendre qu'elle me trouve à son gré. Elle me débite mille folies , elle s'égaye aux dépens de mon ami Mathelin , et je trouve un esprit prodigieux à mademoiselle Caroline. La mère rit avec sa fille de la tournure épaisse de M. Mathelin. Ce-
pendant elle me fait sentir que c'est une grande perte pour la famille ; car cette bonne Caroline , outre sa mère, a chez elle une tante, un oncle, un jeune frère et une petite sœur. M. Mathelin s'était établi le bienfaiteur de tout ce monde-là. Il devait faire entrer le jeune frère dans ses bureaux , et placer la petite sœur chez une marchande de modes. Je rassure la mère , je la console. En regardant Caroline avec plus d'attention , je crois me rappeler que je l'ai déjà vue quelque part.
C'est un souvenir confus dont je ne peux me rendre compte ; mais , comme elle me dit que c'est la première fois qu'elle a le plaisir de me voir , je me persuade que je me trompe. Au moment où nous nous apprêtions à sortir de la loge , un petit acteur qui avait joué le grand Turc dans la pièce que je venais de voir frappe tout doucement à la porte et demande si l'on peut entrer. «Non, monsieur, lui répond la mère sans ouvrir. » Et je la vois , n'osant gronder sa fille devant moi , lui lancer des regards de reproche. « Mon Dieu ! maman , que « vous êtes sévère aujourd'hui! » dit Caroline. «C'est « pour ton bien , mon enfant » , répond la mère avec douceur.
Je donnai la main à Caroline. Nous rencontrâmes le petit acteur sous le vestibule. « Bon soir , Florimon , « dit Caroline ; venez demain de bonne heure ; il faut « que je répète avec vous ma grande scène.» Je montai en voiture avec elle. La mère et la femme de chambre allèrent à pied avec les paquets. On me retint à souper. J'étais seul avec la mère et la fille ; le reste de la famille était couché depuis long-temps.
Caroline ne tarissait pas en bons mots, en plaisan-
teries , en saillies ; elle était éblouissante de médisance et de coquetterie. Elle passa en revue la ville et la cour , elle n'épargna pas les plus grands personnages. La mère mangeait et buvait sans dire mot ; elle ne s'interrompait que par des exclamations sur l'esprit et le bon cœur de sa fille.
Vers la fin du souper, je voulus glisser quelques propositions. Tout à coup Caroline se plaint d'une forte migraine , me demande la permission de se retirer et me laisse avec sa mère. Ici , la mère prend la parole ; et sans me laisser le temps de lui répondre , en estropiant le français presque à chaque mot , elle commence l'éloge de sa fille. « C'est un ange pour le cœur, c'est « un démon pour l'esprit. Comme elle joue ! Comme « elle chante ! Comme elle reconnaît bien tous les soins « que ses parents ont pris pour lui donner une belle « éducation ! Ma fille n'était pas née pour être actrice. « Ce sont des malheurs , des injustices , des banque- « routes , des incendies même ( à ce que je crois) , qui ont « ruiné son père , feu mon époux , un bel homme , très-sé- (c vère sur l'honneur. » Bientôt la voilà faisant l'éloge des bons procédés de M. Mathelin. C'est M. Mathelin qui a meublé l'appartement oii nous nous trouvons , c'est M. Mathelin qui a forcé Caroline à accepter l'équipage dans lequel je suis revenu. M. Mathelin avait mille égards, mille complaisances pour la mère de la femme qu'il aimait. «Non pas que je sois intéressée, ajouta-t-elle. Tout « pour ma fille , rien pour moi ! Ma fille ne me laissera a pas manquer dans ma vieillesse. Mais enfinje m'appelle ce Jeanne - Marie : M. Mathelin m'a fait un très-joli a radeau à la Saint-Jean , et c'est la Sainte-Marie dans
« quelques jours. Quel dommage que ce bon M. Matlielin « ne soit ni grand , ni beau , ni spirituel. On croit qu'il « est gai parce qu'il rit toujours ; mais au fond il est « ennuyeux et ennuyé. Quant à vous , monsieur , ce « n'est que de ce soir que nous avons l'avantage de vous « connaître ; eh bien! du premier coup-dœil nous avons « jugé que vous étiez fort aimable. Mais, monsieur , je ce ne m'aperçois pas qu'il se fait déjà tard , et que je ' « vous fatigue par mon bavardage. Monsieur , j'ai bien « l'honneur de vous saluer , j'espère que nous aurons « celui de vous revoir. »
« Parbleu ! me dis-je en rentrant chez moi , il faut « convenir que ces mères d'actrices sont de bonnes pâtes « de femmes. Mais quelle piquante créature que cette « petite Caroline ! C'est la femme qu'il me faut. Je suis « en mesure pour dépenser beaucoup d'argent avec elle ; « mais elle ne me ruinera pas , car il est impossible « que le caprice qu'elle m'inspire devienne une passion, a Je la prends avec plaisir , je la quitterai sans regret. « Point de soins , point d'hommages avant d'être heureux; ce point de jalousie quand nous nous serons arrangés. « Je m'attends d'avance à ses infidélités , elle s'attend ce aux miennes, et quand nous serons las l'un de l'autre , a nous nous séparerons de bonne amitié. Ah ! qu'une ce succession de femmes de cette espèce vaut bien mieux « pour moi que ces femmes bégueules ou vertueuses, ce fières ou capricieuses, pour lesquelles il faut soupirer ce des mois entiers , qu'on est obligé de garder un autre ce mois par bienséance , et qui vous poursuivent encore ce de leur amour , quand vous avez cessé de les aimer ! »
Le lendemain , Caroline avait de nouveaux bijoux ,
irji EUGENE
un équipage plus élégant ; elle ne pensait plus à sa migraine de la veille. Sa mère était enchantée de mes procédés , car je n'avais pas attendu la Sainte-Marie pour lui donner part dans mes libéralités.
J'assistai à la répétition de la grande scène entre Caroline et Florimon. Ce fut moi qu'elle chargea gaiement d'être le souffleur , et je m'applaudissais de n'être pas jaloux des douceurs qu'elle débitait et des niches qu'elle faisait au jeune acteur.
En quittant Caroline, j'allai chez Mathelin. « Je vous « attendais, me dit-il, toujours en éclatant de rire. Vous « ayant laissé hier dans la loge de Caroline, j'étais sûr a que j'aurais votre visite ce matin. C'est de l'argent « qu'il vous faut, n'est-ce pas? Enchanté de pouvoir vous « en fournir. Je suis accoutumé à vous voir mon succe cesseur )i ; et il me rappela la petite danseuse que je lui avais enlevée après mon aventure avec madame sa mère. « Ainsi, continua-t-il , ce seront toujours mes écus a qui entretiendront Caroline ; mais ceux que je vous « donne pour elle me rentreront et me profiteront. « Prenez garde pourtant , mon cher ami : la petite dé- « pense le diable , et puis elle a un charme qui fait qu'on a s'attache à elle. Vous verrez : moi qui vous parle, et (c qui ne me pique pas d'être sensible, j'ai manqué de « m'y laisser prendre. Oui. Ma foi , vous êt«s arrivé là « hier comme une providence. Quoique je m'ennuyasse « assez souvent avec elle , parce que moi je n'ai pas « l'esprit de m'amuser des caprices et des médisances , « je ne sais pas trop où elle aurait pu me conduire. « Aussi , dès que je vous ai vu , j'ai profité d'un accès « de raison qui m'a pris subitement, et je me suis em-
« pressé de vous tirer ma révérence. Or çà , je vais vous « compter tous les fonds qui me restent à vous ; après « quoi, mon cher ami, je suis toujours à votre service, « comme vous savez ; mais il faudra que M. Gaspard , « votre intendant , obtienne de nouvelles avances de « vos fermiers , ce qui me paraît difficile , ou que vous « décidiez madame votre mère à vendre une de vos «terres, ce que je suis loin de vous conseiller. Vous « autres gens de qualité vous voulez aller aussi grand « train que nous , et vous avez tort : nous résistons , et a vous vous ruinez. C'est tout simple. Moi, par exem- « pie, je dépense; mais je gagne. Je donne beaucoup « aux femmes , je brille dans mon salon ; mais je tra- « vaille et j'amasse dans mon cabinet. Vous avez plus « d'esprit que moi : vous le savez, vous le dites, et je a le crois ; pourtant l'avis que je vous donne n'est pas « d'un sot. »
Je remerciai Mathelin de l'intérêt qu'il prenait à moi. Je lui donnai un reçu de l'or qu'il me compta , et pour lui prouver que je n'avais pas envie de me ruiner avec Caroline , je le pressai de se choisir bien vite une autre maîtresse que je pusse encore lui enlever.