CHAPITRE V
Suite des amours d'Eugène et de Caroline.
Cependant, malgré moi, de jour en jour je me sentais plus épris de Caroline. Quel fut le charme qu'elle Tome IX. 18
employa pour me tenir et me serrer dans ses filets? La franchise de ses discours. Elle me laissait lire dans son ame ; elle ne déguisait aucun de ses caprices ; elle reconnaissait ses torts , et elle ne cachait pas qu'elle voulait en avoir. Il y a dans nos mœurs modernes une habitude si générale de mensonge et de dissimulation , que nous ne pouvons nous empêcher d'estimer sous quelque rapport les personnes qui nous font croire à leur sincérité ; et quel meilleur moyen de faire croire à sa sincérité que de s'accuser soi-même de quelques défauts ?
Caroline eut-elle réellement pour moi un peu de la passion qu'elle me témoigna? Je ne sais, mais à mesure que mon amour pour elle augmenta, je crus voir le sien s'augmenter. Quand elle fut bien convaincue que je m'étais habitué à la croire , elle s'étonna d'éprouver pour moi un sentiment qu'elle n'avait pas encore connu. Elle avait des moments de raison et de sensibilité. Dans les premiers jours de notre arrangement j'avais vu, sans la plus légère inquiétude, le petit Florimon voltiger perpétuellement autour d'elle ; je m'avisai d'en devenir jaloux , et la porte fut fermée au jeune acteur ; au moins je ne le revis plus. Quelquefois elle s'alarmait de mes dépenses et de mes prodigalités ; elle écoutait avec intérêt toutes mes confidences sur ma famille , elle se sentait pénétrée d'un tendre respect pour ma mère; elle regrettait de n'être pas digne d'un cœur comme le mien, et me protestait qu'il ne tenait qu'à moi de la rendre constante et fidèle. Elle eut la fantaisie de lire des romans, et c'était moi qui étais son lecteur. La mère trouvait que je lisais avec un
accent, une onction qui prouvait bien toute la beauté ' # de mon ame : Caroline sanglotait au récit des malheurs imaginaires de tous ces héros d'amour et de galanterie. La traduction de Paméla par l'abbé Prévôt venait de paraître ; je me souviens que Caroline accusait Paméla de n'avoir pas encore assez de vertu.
La sensibilité est contagieuse. J'étais sincère en lui répondant par des serments de l'aimer aussi long-temps qu'elle m'aimerait. Il est vrai que je n'étais pas encore assez subjugué pour ne pas me promettre , l'instant d'après, de violer mon serment à la première occasion. A ces épancliements d'une bonne et sincère amitié succédait tout-à-coup le caprice le plus fantasque. Si j'hésitais à le satisfaire , c'étaient des querelles , des emportements; elle me boudait, je revenais; je n'étais pas heureux avec Caroline , mais j'avais pour elle un amour forcené.
Je crois que les conseils de sa mère influèrent beaucoup sur la conduite qu'elle tint avec moi. Je crois que sa mère , me voyant disposé à aller très-loin , conçut bien vite le projet de me faire aller encore plus loin que je ne voulais. Cette mère était une excellente femme, pleine de tendresse pour sa fille , pleine d'admiration pour ses talents , veillant à ses succès , à sa fortune , lui prêchant sans cesse l'ordre et les bons procédés. Tous les soirs elle allait cabaler dans une loge , et chercher querelle à ceux qui ne disaient pas assez de bien de sa Caroline , ou qui se permettaient de critiquer ses mœurs. Dès que sa fille avait fini son rôle , elle s'empressait d'aller au théâtre , elle l'enveloppait dans sa pelisse ou dans son mantelet; elle tremblait qu'elle
ne gagnât du froid, et elle faisait la révérence aux amateurs qui lui adressaient des compliments pour sa * fille.
Un matin j'arrive chez Caroline, et je la trouve tout en larmes. « Eh mon Dieu! m'écriai-je, pourquoi ces (c pleurs ?» — « Vous me le demandez , me dit-elle , « c'est après-demain la clôture de la foire , et mon di- « recteur vient de me signifier qu'il fallait le suivre à « Lyon , où il va donner quelques représentations. « Hélas! jusqu'au moment où j'ai eu le malheur de vous « connaître, mon état avait mille charmes pour moi; je « ne voyais rien au-dessus d'une actrice applaudie ; mais « qu'il m'est odieux aujourd'hui , puisqu il va nous sé- « parer! M — «Vous partir! lui dis-je avec vivacité, « vous me quitter ! Jamais. »
Je cours chez le directeur ; je ne marchande pas avec lui ; je paie tout ce qu'il me demande , pour le dédommager de la perte de Caroline, et je reviens triomphant lui rapporter son engagement. Combien elle fut sensible à ce noble procédé ! Elle me renouvela ses sei'ments de m'aimer toujours. « M. le baron , me dit la « mère , vous voyez quel sacrifice vous fait ma fille ! « elle perd son état ; de grâce , qu'elle n'ait pas à s'en « repentir. » Je sentis toute l'étendue des obligations qu'on voulait m'imposer ; mais emporté par ma passion , je jurai sur l'honneur de ne jamais abandonner Caroline.
Comment Caroline ne m'aurait-elle pas un peu aimé ! J'avais dépensé pour elle tous les fonds que m'avait rerais M, Mathelin ; j'avais épuisé tout mon crédit chez les marchands et les ouvriers. Elle en paraissait recon-
naissante ; mais je commençais à me trouver fort embarrassé. M. Gaspard venait de m'écrire que mes fermiers ne voulaient plus me faire d'avances , et mon ami Matlielin n'avait plus que des conseils à me donner. Cet homme, si prodigue pour ses maîtresses, était d'un ordre admirable avec ses amis; il ne leur prêtait rien sans hypothèque; et j'étais encore mineur, et, malgré toute la bonne volonté que j'en avais , je n'osais proposer à ma mère de vendre ou d'engager une de mes terres. Heureusement ma majorité approche ; mais en attendant que ferai-je? Caroline vient de me faire entendre qu'elle meurt d'envie de porter des boucles d'oreilles d'un goût tout nouveau, mais fort chères. Je cherche des excuses ; je ne conçois pas comment elle peut y attacher autant d'importance. Cette nouvelle mode me paraît bizarre et ridicule. C'est précisément pour cela qu'elle en raffole ; elle n'a encore vu ces boucles d'oreilles qu'à deux ou trois femmes ; c'est le moment d'en avoir ; plus tard , tout le monde en portera. La veille elle avait paru confuse de ma libéralité;, aujourd'hui , voyant que j'hésite , elle se plaint de m% parcimonie ; elle doute de mon amour. Jamais pourtant je ne l'ai tant aimée qu'à ce moment oui je ne puis la satisfaire. Il semble que plus elle me coûte , plus je m'y attache. A quelque prix que ce soit , je veux avoir ces maudites boucles d'oreilles.
Il y avait deux mois que Beauclair était absent. Les bénéfices qu'il avait faits aux eaux avaient été promptement dissipés ; mais tout-à-coup il lui était survenu quelque espoir de recueillir bientôt un de ces héritages qui ne pouvaient lui manquer, comme il me
l'avait dit lors de son voyage chez mon père , et il était parti pour la Bretagne. Il fallait que ses affaires l'eussent fort occupé , car il ne m'avait pas donné de ses nouvelles. Je ne savais où donner de la tête. A tout hasard je retournais chez mon ami Mathelin pour tâcher de l'attendrir, lorsqu'en passant devant la porte de Beauclair je le vis sortir de chez lui. Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était de retour. Il n'avait pris que le temps de quitter son habit de voyage , et il allait chez moi. «Parbleu! lui dis-je , tu ne pouvais arriver « plus à propos. Tu viens de recueillir un gros héritage ; «(jamais je n'eus tant besoin d'argent, et tu vas me « rendre une partie de celui que je t'ai prêté. » — « Parce bleu ! me dit-il , tu ne pouvais plus mal t'adresser. « Tous mes héritages sont au diable. J'allais chez toi « pour te faire un nouvel emprunt. Demain, en déjeu- « nant , je te raconterai toutes les aventures de mon « voyage ; aujourd'hui je ne dois songer qu'à te tirer « d'embarras. Viens ; si certain petit vieillard n'est pas « mort pendant mon absence , il fera ton affaire. »
Beauclair me conduisit dans la rue Brise-Miche du quartier Saint-Médéric. Il me fit monter au quatrième étage d'une vieille et sale maison, par un escalier obscur et tortueux. Là, nous nous trouvons en face d'un petit homme sec , blême et ridé , dont le menton est orné d'un petit bouquet de barbe, qui parle un mauvais jargon mêlé d'allemand et de français , et qui sent le juif une lieue à la ronde. C'était en effet un de ces bons Israélites qui se condamnent à toutes les privations , hors à celle de manier de l'or , qui font métier de secourir les enfants de famille , prêtent sur gages et
se hasardent à recevoir des billets de mineurs , tant ils sont alléchés par les gros intérêts qu'on leur accorde. Beauclair nous présente l'un à l'autre , en nous assurant que tous deux nous n'aurons qu'à nous féhciter de la connaissance. Il expose au juif ma fortune , mes besoins ; il fait lui-même les arrangements, et deux heures après , le petit juif, qui avait pris soigneusement tous les renseignements que nous lui avions indiqués , m'apporte les fonds dont j'avais besoin, me fait signer un billet que je ne me donne pas la peine de lire, et me proteste qu'il est à mes ordres toutes les fois que je lui ferai l'honneur de m'adresser à lui. Je l'embrasse , je le remercie , et je vole chez Caroline muni des riches boucles d'oreilles. Quelle fut sa joie ! « Ah ! baron , me dit-elle , « comment serait -il possible de ne pas vous adorer? « vous êtes le plus aimable des hommes. »
Caroline fut toute la soirée d'une gaîté enchanteresse. On parlait beaucoup alors du trait d'Adrienne Le Couvreur, célèbre actrice de la comédie française , qui avait vendu sa vaisselle et ses diamants pour le maréchal de Saxe. Caroline était étonnée qu'on admirât une pareille action. Suivant elle , mademoiselle Le Couvreur n'avait fait que son devoir. Caroline aurait été bien fâchée de ne pas se sentir capable d'un aussi faible sacrifice. Je sortis de chez elle plus amoureux que jamais.
Le lendemain Beauclair vint déjeuner chez moi, et me raconta les malheureuses aventures de son voyage , ainsi qu'on peut le voir dans le chapitre suivant.
28o EUGENE