Tome IX
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quoi je volerais auprès d'elle ; j'offrirais à Laure ma main et mon cœur , et notre heureux mariage amènerait la réconciliation générale de toute notre famille.
Mais quelle est ma surprise! A peine cette lettre à ma mère est-elle partie, j'en reçois une timbrée de Coutances, et je reconnais l'écriture de Guillaume. Il a repassé les mers; il est chez son père. Dans les cinq ans qui se sont écoulés depuis son départ , il a gagné cette fortune modeste , mais suffisante , à laquelle il bornait tous ses vœux. Il a débarqué au Havre ; il n'a pas voulu perdre une minute pour embrasser ses parents. De quel chagrin il s'est senti pénétré quand à-lafois on lui a raconté la mort de mon père , la rupture de mon mariage , mon séjour à Paris et le procès de ma mère et de ma tante. « Ah ! mon cher Eugène , » m'écrit-il, « qu'as-tu fait? Je revenais joyeux et calme. « Les nouvelles que j'apprends à mon arrivée m'ont « rendu le trouble et la tristesse qui avaient provoqué « mon départ. J'ai vu ton cousin César. Avec quelle « tendresse il m'a serré dans ses bras ! Mais combien « il paraît irrité contre toi , contre ta mère ! Il chérit « trop son repos, m'a-t-il dit, pour vous aimer encore, <c II se trompe; il vous aime, il vous aimera toujours; « mais , mon cher Eugène , tu n'as pas un instant à « perdre ; reviens ; pour ton bonheur , pour le mien , « il est nécessaire , il est urgent que je t'ouvre mon « ame tout entière. »
Je répondis à Guillaume ; je le félicitais sur sa fortune; je me félicitais moi-même de son heureux retour, et je lui promettais, comme à ma mère, que bientôt j'aurais le bonheur de l'embrasser.
Cependant je suis plus asservi que jamais aux ordres, aux caprices de Caroline. Ma dépense s'augmente encore par les fantaisies nombreuses dont son nouvel état lui suggère l'idée. Je me rappelle aujourd'hui quelques circonstances qui ne me frappèrent pas alors. Caroline, depuis l'aveu qu'elle m'avait fait, évitait de se trouver seule avec moi. Sa mère avait avec elle de fréquents et secrets entretiens, qu'elles se hâtaient d'interrompre dès que je paraissais. La mère était dans l'admiration que personne ne s'aperçût de l'état de sa fille ; mais sa fille était si mince et si svelte!
Je reçus , avec la réponse de ma mère , une nouvelle lettre de Guillaume. Tous deux me pressaient de revenir. Guillaume me mandait qu'il avait de grands secrets à me révéler, qu'il ne pouvait les confier au papier, qu'il aurait déjà fait lui-même le voyage de Paris, s'il n'eût été convaincu que mes intérêts m'appellaient en Normandie, et si ses affaires lui avaient permis de quitter Coutances. Sa fortune s'était trouvée plus considérable qu'il ne croyait. Guillaume, déjà bon négociant, puisqu'à la Martinique il avait été chef d'une maison de commerce et d'une grande habitation, venait de traiter avec madame Louville de sa manufacture , qui , depuis la mort de M. Louville , avait été administrée par un commis. Ainsi , tandis que le fils du baron de Senneville perdait son temps et sa fortune , le fils du fermier Delorme était déjà un des gros manufacturiers du royaume. Une nouvelle qui me fit un. grand plaisir, ce fut la fin du procès entre ma mère et ma tante : c'était l'ouvrage de Guillaume. Il s'était fait aider de Laure et même de mon cousin César,
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Celui-ci , malgré ses beaux projets d'égoïsme , n'avait pu résister à la chaleur avec laquelle Guillaume l'avait pressé de le seconder dans cette bonne œuvre. D'ailleurs César se sentait plus fort contre les procureurs depuis le retour de Guillaume. Celui de ma tante avait bientôt cédé la place. Gaspard, qui craignait Guillaume, ne jugea pas à propos de faire une résistance trop ouverte. Il fut obligé , pour ne pas perdre toutà-fait la confiance de ma mère , de concourir à la transaction que Guillaume se hâta de rédiger. H fut obligé de m'engager lui-même à signer les papiers que Duverdier vint joyeusement me présenter. Cet odieux procès fut donc terminé sans jugement. Quel bonheur pour Guillaume de voir ma mère et ma tante sincèrement réconciliées par son entremise !
La paix rétablie dans ma famille, Guillaume s'occupa généreusement de mon mariage avec Laure ; mais ses efforts furent inutiles : il ne put décider César à l'aider dans cette nouvelle négociation. Je m'obstinais à rester à Paris. A chaque mot qu'il voulait dire en ma faveur, Guillaume trouvait une résistance opiniâtre dans madame Louville , et sur-tout dans ma cousine Laure. Ma tante avait bien pu pardonner à sa belle-sœur, mais elle ne pouvait me pardonner. Ma cousine trouvait M. Guillaume encore plus estimable de ce qu'il prenait avec tant de générosité les intérêts de son ami ; mais elle le priait avec douceur de ne plus lui parler de moi.
Ce fut alors que , dans une troisième lettre , Guillaume, las de voir que je résistais aux instances de ma mère et aux siennes , se permit de prendre un ton de
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censeur dont je me formalisai. Je le traitai dans ma réponse presque avec autant d'impertinence que je traitais jadis le petit boursier du collège d'Harcourt. Guillaume, aussi fier qu'au collège, m'écrivit encore pour m'annoncer qu'il ne m'écrirait plus, et en effet il cessa de m'écrire.
J'ai dit que Thérèse Delorme , la sœur de lait de ma cousine , était sur le point d'épouser un jeune fermier de Saint- L6. Cette jeune fille , à l'approche de ses noces, rendait de fréquentes visites à Laure, qui se faisait une grande affaire de présider au trousseau et à la toilette de la mariée. Un soir, Thérèse Delorme, revenant de chez Laure avec Jean Morin, son prétendu, rencontra son frère. Elle lui dit que mademoiselle Laure l'avait chargée de le saluer. Guillaume, à ce mot si simple, rougit et soupira. « Sais-tu, mon oc frère , continua Thérèse , que mademoiselle Laure fc fait le plus grand cas de toi ; que c'est toujours sur « toi que roulent tous nos entretiens ? Elle t'en « veut pourtant. Elle se plaint de ce que tu t'ob- « stines à vouloir lui faire épouser son cousin Eu- « gène. » — « Malheureux Eugène ! dit Guillaume ; ce de quel bonheur il s'est privé! » -— ce C'est bien « vrai , monsieur Guillaume , reprit le jeune Morin ; ce mais savez-vous ce que je contais à l'instant même « à mademoiselle Thérèse? C'est que bien des gens ce dans votre position, avec votre savoir et votre ri- « chesse , ne seraient pas si dupes que de s'occuper des (c intérêts d'un autre.» — ce Que dites-vous, s'écria « GuiUatime ? » — ce Je dis , répliqua Morin , que je K vois bien des choses que vous devriez voir vous-
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« même. Je dis que mademoiselle Laure est toute «joyeuse depuis votre retour, qu'elle n'a de chagrin « que quand vous lui parlez de votre ami Eugène, et a que, ma foi, si j'étais à votre place, je ne bargui- K gnerais pas à parler pour mon compte. Est-ce que « vous ne valez pas le meilleur gentilhomme? Madecc moiselle Laure mériterait d'être princesse ; mais son « père n'était-il pas aussi roturier que vous et moi ? » Guillaume voulut plaisanter sur cette belle idée de son futur beau-frère, puis il répondit fort sérieusement qu'il y aurait de la folie et de la sottise à lui de penser à une femme comme mademoiselle Laure.
Thérèse rendit compte à Laure d'une partie de son entretien avec Guillaume. Laure sembla l'écouter avec plaisir, fit de grands éloges du frère de Thérèse; celleci ne manqua pas de les répéter à son frère , et elle continua de rapporter ainsi naïvement à Guillaume ce que disait Laure , à Laure ce que disait Guillaume.
Madame Louville apprit cette petite manœuvre de Thérèse. Elle fut surprise de ne pas se sentir irritée autant qu'elle aurait cru devoir l'être. Elle avait tant d'estime pour Guillaume! Guillaume s'était montré si délicat avec elle en traitant de sa manufacture ! Ma mère en apprit aussi quelque chose. Elle se hâta de m'écrire , et me pressa bien plus vivement de revenir.
Il me parut si ridicule qu'un petit paysan comme Guillaume se permît de lever les yeux sur une femme qui m'était destinée, que j'en plaisantai beaucoup avec Beauclair. Je répondis à ma mère que je n'étais pas effrayé des prétentions de M. Guillaume; que, si ma cousine consentait à m'oublier pour le fils de mon fer-
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mier, jetais loin de m'opposer à ce brillant mariage; mais que, malgré mon extrême modestie, je ne pouvais me persuader que ce fût Guillaume dont ma cousine eût attendu le retour.
Ma mère eut l'imprudence de montrer ma lettre à Gaspard, et bientôt cette malheureuse lettre parvint à la connaissance de Guillaume , de Laure et de sa mère. Nouvelle rupture entre ma mère et ma tante.
Heureusement le procès ne recommence pas ; mais madame Louville , toujours très-vive dans ses résolutions , et bien moins vaine de sa noblesse que mon père , dans un moment de dépit contre ma mère et contre moi , s'adresse brusquement à mon cousin César : « Est-ce « que vous croyez , lui dit-elle , que Guillaume ne vaut (( pas cent fois mieux que votre cousin Eugène?» César, à cette question , s'étonne , sourit , soupire ; puis il prend sa canne et son chapeau , et sort , en se contentant de répondre que définitivement il ne veut plus se mêler des affaires d'autrui.
Guillaume, le soir même, va trouver César; il a l'air sombre , agité : « Puisque Eugène ne veut pas faire le « voyage de Coutances , dit-il , n'est-il pas de mon de- « voir , à moi , son ami , son véritable ami , de faire le ce voyage de Paris, non certes pour lui chercher quece relie à l'occasion de ses lettres , qui m'ont affligé , « mais qui ne m'ont pas irrité ; car je ne les attribue « qu'à sa mauvaise tête et aux dangereux amis dont il « est entouré ; mais pour l'arracher à ces faux amis , « et le ramener aux pieds de Laure ?» — « Généreux « jeune homme, » s'écrie César, en le regardant d'un air attendri ; puis il s'interrompt et se contente de dire
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à Guillaume qu'il ne veut pas lui donner de conseils. c( Il en est un , dit Guillaume , que vous n'avez cessé de (c me donner depuis mon enfance; c'est de suivre tou- « jours ce que l'honneur m'inspire. Je crois entendre « ce que vous attendez de moi; je pars. » En effet, malgré les affaires importantes qui le retiennent, Guillaume se dispose à partir.
Tout-à-coup le bruit se répand à Coutances que je vais me marier à Paris. Suivant l'usage de toutes les nouvelles, ce bruit se fortifie, se grossit. Ce n'est déjà plus un simple projet. Les femmes qui ont eu quelques bontés pour moi, les jeunes gens qui furent mes camarades de plaisir, et sur-tout M. Dolignac, qui m'a donné des leçons dans l'art de séduire , et qui est devenu le plus intrépide nouvelliste de la petite ville de Coutances , sont persuadés et disent à tous ceux qui veulent les entendre que je suis marié, bien légitimem'ent marié , que je me suis vu contraint à ce parti par les parents d'une jeune personne que j'ai trompée. Ma mère m'apprend ce bruit ridicule. Je cherche qui peut l'avoir fait naître. Est-ce Guillaume, qui croit, par | cette invention, avancer ses affaires? Non. Je suis assez ~i juste encore pour l'en croire incapable. N'est-ce pas plutôt l'effet de quelque inconséquence de Caroline ou de sa mère? Que dis-je? inconséquence! C'est une intrigue adroite pour m'amener à ce qu'elles ont l'audace d'espérer. Furieux, je cours chez Caroline. Je ne trouve que sa mère.
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