CHAPITRE III
Eugène fait un voyage en Normandie.
A la manière violente dont j'interpellai la mère de Caroline , sans lui dire positivement ce qui me mettait en fureur, je la vis s'effrayer, pâlir. Elle implorait, les larmes aux yeux, le pardon de sa fille et ma générosité. Je crus voir dans son trouble la preuve que le bruit ridicule de mon mariage ne venait que d'elle et de sa fille. « Ainsi donc je suis votre jouet, m'écriai-je; « quelle imprudence à vous de vous être permis une « pareille fausseté !» — « Malheureuse enfant , répon- « dit cette tendre mère! je te l'avais annoncé, M. le « baron a trop d'esprit pour être long-temps dupe. « Et franchement, monsieur, je m'étonne que vous ne « vous soyez pas aperçu plus tôt de la vérité. Mais ce a mensonge même n'est-il pas une preuve de son exce cessif amour pour vous? Sans cela vous nous échapc( piez. Au surplus, aujourd'hui même nous devions « vous découvrir la chose. Plût au ciel que Caroline se « trouvât dans l'état où vous l'avez crue, et que moi « je me visse bientôt dans le cas d'être grand'mère ! » — «Que dites-vous? m'écriai-je encore plus furieux, « Caroline n'est pas enceinte! » — «Eh! non, mon- « sieur, elle ne l'a jamais été; c'est un moment d'in- « spiration qui lui est venu subitement pour vous « retenir à Paris.» — «Eh! quoi! c'était un men-
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«songe?» — «Eh! quoi! reprit-elle toute confuse, « n'est-ce pas la découverte de ce mensonge qui vous « irrite ? » Ici Caroline rentra , suivie de plusieurs porteurs. Elle venait de faire des emplettes considérables à mes dépens. Je ne sais s'il n'était pas question déjà de la layette de son enfant.
Je l'accablai des plus cruels reproches. Tant que je ne lui parlai que du conte qu'elle m'avait fait et dont j'avais été dupe, elle les reçut d'un air contrit et repentant ; elle se sentait dans son tort. Mais dès que j'en vins à la nouvelle de son mariage avec moi , qui était parvenue à Coutances , elle reprit son air digne , son ton impérieux. Elle me jura qu'elle était étrangère à ce bruit; qu'elle n'était pas faite pour employer de pareils moyens ; et la mère , avec une franchise assez brutale, tout en m'assurant qu'elle n'était pour rien dans la nouvelle, me demanda ce qu'elle avait de si étrange , et si je me croirais déshonoré d'épouser sa fille. Il résulta de cette question la scène la plus vive entre Caroline et moi. Je me permis quelques mots de mépris ; elle se récria. Je répondis par de nouvelles insultes. La mère, qui crut voir que j'allais lui échapper, passa de son parti dans le mien : elle allait ainsi de l'un à l'autre, pleurant, se désespérant, me donnant tort , donnant tort à sa fille ; mais il lui fut impossible de nous réconcilier. Je sortis en jurant de ne plus revoir Caroline , et m'en croyant détaché pour toujours.
C'était Gaspard qui avait répandu ces faux bruits de mariage : il gémissait de voir notre procès terminé ; il sentait que si j'épousais ma cousine , il serait bien moins maître de ma fortune. M. Gaspard n'était plus
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aussi bien avec ma mère, mais il se consolait en pensant que , depuis ma majorité , son empire sur elle était bien moins nécessaire à ses petits projets. Il comptait sur mes extravagances et mes besoins d'argent. Je n'avais pas révoqué le pouvoir que je lui avais donné de vendre une de mes terres ; il me cherchait toujours sourdement un acquéreur. Au moment où je le choisis pour mon intendant , Gaspard n'avait pensé , je crois, qu'aux émoluments de sa place, et peut-être à quelques petits gains illicites dévolus de temps immémorial à messieurs les intendants ; mais bientôt , voyant mon amour pour la ^dépense et la facilité de ma mère, il avait senti son ambition s'agrandir.
Ma querelle avec Caroline m'avait rendu tout mon amour pour Laure. En rentrant chez moi , je trouvai Duverdier qui m'attendait. Il se promenait pensif dans mon salon. Il m'aborda d'un air grave : il désira que nous fussions seuls , il avait d'importantes nouvelles à me communiquer. Je fis défendre ma porte; je le priai de s'asseoir. « Mon cher monsieur de Senneville , me « dit Duverdier , avant d'être votre ami , j'étais celui «de Guillaume Delorme; je le suis encore, et je vous « avoue que je me trouverais fort embarrassé entre «vous deux aujourd'hui, sans la franchise et la no- « blesse que Guillaume sait mettre dans toutes ses « actions. J'aime à me flatter que le petit nuage qui , « depuis quelque temps , s'est élevé entre vous , se « dissipera comme ceux qui , dans votre enfance , ont « quelquefois troublé votre amitié ; car il est impos- « sible , d'après votre conduite , que vous songiez encore « sérieusement à devenir l'époux de mademoiselle Laure
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« Louville, votre cousine. » — « Pardonnez-moi, lui dis- « je; j'y songe encore, et très-sérieusement. » — « En « ce cas , je vous plains ; Guillaume est votre rival. » — « Je le sais. » — « Il a déclaré son amour à votre cou- « sine. » — « Vraiment, repris- je d'un air railleur ; « monsieur Guillaume a-t-il déclaré son amour ? — « Et sa recherche est agréée par mademoiselle Laure et « par votre tantes — «Agréée par ma tante,» m'écriaije en me levant avec vivacité ! « Cela ne se peut pas. » — ce Cela se peut, reprit Duverdier. Calmez-vous, et « daignez m'écouter. Guillaume, depuis sa plus tendre « enfance , éprouve une vive passion pour votre couce sine. Oui, monsieur; et pour ma part je dois m'en « féliciter : sans cette passion secrète , au lieu de son- (( ger à me faire épouser la femme qui me rend heuccreux, mon ami l'aurait épousée lui-même. Il avait ce hien plus de droits que moi sur son cœur.
ce Quand bien même la naissance et la fortune n'auee raient pas mis entre Guillaume et mademoiselle Louée ville une distance qui semblait impossible à franchir , ce il aurait suffi que sa main vous fût destinée pour ce que Guillaume employât toutes les forces de son ce ame à surmonter sa passion. C'est par raison que Guilce laume n'a pas voulu révéler à ses plus chers parents la ce cause du noir chagrin qui le dévorait il y a cinq ans ; ce c'est par raison qu'au moment où vous alliez épouser ce Laure il s'est expatrié; mais depuis que sa bonne concc duite et la fortune ont rapproché les distances; depuis ce que mademoiselle Laure, irritée contre vous, a déec claré que jamais elle ne vous épouserait; depuis son ce retour enfin, c'est par amitié que Guillaume vous a
« pressé de revenir à Coutances. Il brûlait d'épancher « son ame dans la vôtre. Guillaume ne se fait pas plus « généreux qu'il n'est : s'il avait cru voir que votre préce sence ramenât Laure à des sentiments plus favorables « pour vous , il aurait eu la force de s'immoler à votre « bonheur ; mais si Laure avait persisté , comme elle a persiste encore dans son refus de vous épouser , il « n'aurait pas cru devoir à l'amitié le sacrifice inutile « de son amour. Vous avez rejeté ses conseils ; vous « avez rejeté les prières et les ordres de votre mère ; « pouvez-vous faire un crime à votre ami de rechercher « un bien que vous semblez dédaigner? » — « Oui, dis- « je, c'est un crime, c'est une trahison. J'ai des droits, « des droits sacrés sur la main de Laure. Ingrate Laure 1 « Perfide Guillaume ! « — « Guillaume perfide ! » s'écria Duverdier en se levant à son tour, et s'emportant comme il avait coutume de s'emporter à l'audience , quand il défendait une bonne cause , « M. de Senneville , j'ai a laissé passer la manière peu décente dont vous avez « parlé de mon ami dans le commencement de cette « conférence ; mais je ne souffrirai pas qu'on le traite K de perfide. Guillaume est un modèle de délicatesse et « de générosité. Sachez que malgré son amour, malgré (c tous les motifs qui devaient l'animer contre vous , il ce voulait venu- vous chercher à Paris ; que son père , ce sa mère et sa jeune sœur ont eu beaucoup de peine (c à le retenir. Sachez que, depuis son retour, sa sœur, fc et tous ses amis ne cessent de lui répéter qu'il est une ce dupe de s'oublier pour un ingrat qui, d'ailleurs, ne ce profiterait jamais de son sacrifice , puisque votre ce cousine Laure aimerait mieux rester fille toute sa
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(c vie que de vous épouser. Sachez que c'est sa sœur « qui , de son chef, a supphé votre cousin César de « s'intéresser à son frère et à mademoiselle Laure , qui « s'aimaient sans vouloir se le dire, et qui sont faits pour « être heureux ensemble. Voilà ce que me mande ce « monsieur César de Senneville, que je n'ai pas l'hon- « neur de connaître , mais qui me paraît un homme (( d'esprit et un honnête homme. Lisez sa lettre. Vous « y verrez que c'est lui qui , le premier alors , a parlé « à madame Louville, à sa fille, à Guillaume. Il a in- (c terprété les discours, levé les obstacles. Tant pis pour « mon cousin Eugène, me marque-t-il; mais au moins ne « pourra-t-il s'en prendre qu'à lui-même du bonheur de « Guillaume ; et , comme il vous aime encore , ce brave « homme me prie de vous apprendre ces nouvelles avec « ménagement et de vous porter toutes les consolations « de l'amitié. C'est ce que j'ai fait, et j'étais loin de m'at- (c tendre que, pour prix de mon zèle , vous vous permet- « triez d'insulter devant moi mon ami. » — « Que le diable « emporte mon cousin le bossu, répondis-je à Duver- « dier! je n'ai que faire de ses consolations ni des vôtres. <c Le voilà donc cet homme qui promettait de ne plus se « mêler des affaires d'autrui , de ne plus vivre que pour « lui seul ! C'est pour me nuire , c'est pour servir Guil- « laume qu'il manque à ses résolutions philosophiques. «Mais, morbleu! je saurai bien rompre leurs odieux « complots contre moi. Ce fatal mariage n'est pas ence core fait. Je pars ; oui , je pars à l'instant même. » En parlant ainsi, sans vouloir écouter Duverdier, sans réfléchir combien j'avais mauvaise grâce à me croire quelques droits sur une femme que j'avais indignement
abandonnée, sans perdre le temps en préparatifs, je volai moi-même à la poste. La colère de Duverdier avait fait place à la compassion. « Pauvre M. de Sen- « neville , m'avait-il dit , vous arriverez trop tard ! Je (c vous plains; mais je ne peux m'empêcher de me ré- « jouir pour Guillaume. »
Je courus jour et nuit. J'étais seul dans ma chaise avec Dupré. On a déjà pu voir que , grâce à la faiblesse de mon caractère , celui qui avait affaire à moi trouvait facilement le moyen de me faire penser, parler, agir comme il voulait. Ce que j'étais par faiblesse avec les autres, M. Dupré l'était avec moi par souplesse et par flatterie. Il me secondait dans mes imprécations contre Guillaume et contre Laure. Il ne concevait pas qu'une demoiselle bien née , comme mademoiselle Laure , fût si pressée de se marier, et ne se donnât pas la peine d'attendre M. le baron. Mais c'était sans doute une fausse nouvelle; c'était une ruse imaginée par mademoiselle Laure pour faire revenir M. le baron auprès d'elle. Je devais lui en savoir gré, ne pas craindre la rivalité d'un paysan ; car , malgré son latin et son orgueil , M. Guillaume Delorme n'était toujours qu'un paysan. J'écoutais avec complaisance ces beaux discours, et lorsque j'arrivai à Coutances, j'étais persuadé que j'étais aimé , adoré de ma cousine.
Cependant je vois presque tous les habitants parés comme pour un jour de fête ; toutes les cloches sont en branle ; ma chaise de poste ne peut passer sur la place de la cathédrale; je n'ai jamais tant vu de carrosses à Coutances. Les cochers ont des gants blancs et des bouquets; tous les laquais sont en livrée. Je m'informe :
c'est un double mariage qu'on célèbre à l'instant même oii j'arrive ; c'est monseigneur l'évêque de Coutances qui donne lui-même la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. Et quels sont ces époux ? Jean Morin , fermier dans les environs de Saint -Lô, qui épouse Thérèse Delorme , et le riche manufacturier Guillaume Delorme qui épouse la jeune et belle Laure, fille unique de la riche madame Louville. Voilà ce que me dit la première personne que j'interroge , et j'aperçois les deux noces qui sortent de l'église. Je m'écrie , je m'élance hors de ma chaise, plein de rage; je cours au-devant de Laure et de Guillaume, que je distingue à leur parure et au nombreux concours dont ils sont entourés. Mon cousin César m'aperçoit, me reconnaît. Il m'arrête, me saisit fortement. «Ou vas-tu, malheureux, me dit -il, suis- « moi, viens... » Il m'entraîne. Eperdu, hors d'haleine, épuisé de fatigue , je me laisse reconduire à ma voiture. Il y monte avec moi ; il est le seul qui m'ait vu , qui m'ait reconnu ; tous les autres n'ont des yeux que pour la noce et les mariés. Pour que personne n'aprenne mon arrivée , César exige que Dupré reste avec nous dans la chaise de poste, et il donne ordre au postillon de nous conduire , par des chemins détournés , au château de ma mère.
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