CHAPITRE IV
Retour d'Eugène a Paris.
« Tu viens trop tard, » Eugène, me dit César, dès qu'il eut pris place dans ma chaise. « Ne trouble pas « par ta présence le bonheur de ton ami. » — « Mon a ami ! lui répliquai-je amèrement. » — «Oui, ton ami, « que tu trouveras toujours quand tu réclameras ses « services , comme il te l'a promis au collège , mais qui « ne doit pas être assez ennemi de lui-même pour sacri- « fier ses plus chers intérêts à tes extravagances, w — « Il « est donc vrai , repris-je avec fureur , cet odieux hymen « est votre ouvrage : vous me l'avouez ! » Et j'allais le maltraiter, je crois, si Dupré ne m'avait retenu. «^ « la bonne heure, me dit tranquillement César , insulte , « frappe même, si tu veux, un parent estropié, borgne « et bossu ! le bel exploit ! Laure en sera-t-elle moins « la femme de Guillaume ?» — « C'est qu'il est vraiment « inconcevable, dit Dupré, qu'un parrain se conduise « aussi mal avec son filleul. » — « Tais-toi , faquin , rea prit César, et laisse-moi parler à ton maître. Oui, « j'ai contribué de toutes mes forces au mariage qui « vient d'être célébré; mais ce n'est pas moi qui ai « rompu celui qui devait se faire il y a cinq ans. » Alors il me raconte la noble et franche conduite de Guillaume , celle de Laure et la sienne. Je l'écoutais à peine. Mille projets de vengeance me roulaient dans Tome IX. 2 1
la tête , et César n'avait pas obtenu de moi la moindre réponse , quand nous arrivâmes chez ma mère.
Elle était seule , un livre à la main ; mais , au lieu de lire , elle était absorbée dans les plus tristes rêveries. Les cloches de Coutances lui avaient appris que les mariés étaient à l'église; et ma mère avait entendu ce signal du bonheur d'une nièce qu'elle avait aimée et qu'elle aimait encore , avec autant de douleur qu'on apprend la mort d'un être qui nous est cher. Que devint - elle quand, dès les premiers mots de César, elle comprit que son fils était auprès d'elle, et qu'elle me vit accourir et me précipiter dans ses bras ! La joie est le premier sentiment qu'elle éprouve ; le bonheur de me revoir suspend pour un instant son chagrin; mais bientôt songeant que Laure est perdue pour moi : « Ah ! mon « fils , s'écrie -t- elle, quel jour as-tu choisi pour venir « embrasser ta mère ! Pourquoi reviens-tu ? Pourquoi « m'as-tu quittée?» Cependant je l'examine avec inquiétude : je la trouve changée, elle paraît souffrante, et je frémis en pensant que ce sont les peines que je lui cause qui détruisent sa santé.
Depuis qu'il avait été question du mariage de Guillaume, mon cousin le bossu venait assidûment chez ma mère pour la consoler et la préparer à ce qui allait arriver. Ainsi cet homme , qui s'était fait récemment un système de vivre en égoïste , ne pouvait se dispenser, en dépit qu'il en eût , de servir ou de consoler ses amis. Dans toutes les visites qu'il faisait à ma mère, il l'entendait se répandre en reproches contre sa belle-sœur , contre sa nièce , contre Guillaume et contre lui-même. Quelquefois elle était bien obligée d'avouer que per-
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sonne , excepté moi , n'avait tort ; que tous les autres , et sur -tout Guillaume, s'étaient conduits avec délicatesse, avec patience; mais elle n'en sentait que plus vivement mon malheur et le bonheur de Guillaume. Au lieu de se borner à m'accuser, elle raillait amèrement les paysans qui s'oublient et les personnes de qualité qui s'avilissent. César l'écoutait avec douceur et ne la contredisait pas. Cette fois , sans lui laisser le temps de commencer ses plaintes accoutumées, mon cousin le bossu lui fit sentir la nécessité de me calmer, au lieu de m'irriter. « Si Guillaume et votre fils se « rencontraient , lui dit-il , qui peut répondre des suites « de l'entrevue entre deux jeunes gens d'autant plus « animés l'un contre l'autre qu'ils ont été long-temps « amis? En voilà un qui voulait me battre tout à l'heure ; « l'autre souffrira-t-il un mot , un geste menaçant avec « autant de résignation qu'un homme de mon âge et ce du caractère que je me suis fait?» Alors, profitant de l'effroi que son discours causait à ma mère, bien sûr qu'il allait me dominer , s'il parvenait à m'attendrir ou à me piquer d'amour-propre , il me répéta rapidement tout ce qu'il m'avait dit dans ma chaise de poste. Il se garda de me faire un trop grand éloge de Guillaume; il se contenta de le justifier, de l'excuser même, comme si Guillaume avait eu besoin d'excuses. J'avais impatiemment écouté les premières paroles de César. Bientôt, au souvenir de mon ancienne amitié pour Guillaume , je me sentis ému ; je me rappelai les lettres pressantes qu'il m'avait écrites pour m'engager à revenir , les réponses sottes et orgueilleuses que je m'étais permis de lui faire. «Rappelle-toi donc aussi, me dit
« César , le voyage que Guillaume fît dans ce pays , le « jour même où l'on devait signer ton contrat de mate riage. Malgré ta fortune , malgré ta noblesse , il n'eût « tenu qu'à lui de troubler le bonheur qui t'était des- « tiné. L'amour a souvent triomphé d'obstacles bien « plus grands, et déjà Laure avait pour Guillaume, « dans le fond de son cœur, un sentiment de préfète rence; mais elle crut devoir obéir à la raison, à son « respect , à sa tendresse pour ses parents ; ton ami se « fit soldat et conserva son secret. Tâche d'avoir au- « jourd'hui le courage qu'il eut alors. Ton malheur est « irréparable ; donc il faut s'en consoler. Il est mérité ; « donc c'est une justice de le subir. Tu ne le dois qu'à « toi-même , tu ne le dois qu'à toi seul. Ton ami, jusqu'à « la fin, s'est montré généreux; pourquoi lui en vou- « drais-tu ? Tes fautes tournent à son avantage ; pource quoi verrais-tu là un sujet d'envie? Vois-y plutôt un « nouveau motif de consolation. Allons , Eugène , profite « de tes fautes et de l'exemple de Guillaume. Pardonne- « lui son bonheur. Aujourd'hui je me garderai de dire à « Guillaume que je t'ai vu; demain je l'amène dans tes « bras, et si tu veux te laisser conduire par nous, re- « pousser loin de toi les Beauclair , les Gaspard , et tes « séduisantes maîtresses , et tes obligeants amis , qui « vident ta bourse, te dessèchent le cœur et t'enflent « la tête de vanité , des jours sereins peuvent encore (c luire pour ta mère et pour toi. » Ma mère se joignit à mon cousin César. Quand celui-ci crut voir que j'étais plus calme, il nous quitta pour retourner à la noce. II était fâché de me laisser seul avec ma mère : il craignait qu'après son départ le salutaire effet de ses bons conseils
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ne s'effaçât; mais il voulait qu'on ignorât mon voyage, et son absence aurait pu donner des soupçons. Ce qu'il avait craint ne manqua pas d'arriver. J'avais déjà repris quelque ressentiment contre Laure et contre Guillaume, quand on annonça M. Gaspard.
Il fut bien étonné , bien charmé de me voir. Depuis ces derniers débats , ma mère lui accordait de nouveau quelque confiance. Gaspard, en bon procureur, aimait la discorde dans les familles presque autant qu'un médecin , qui sait son métier , aime une grippe ou quelque autre bénigne épidémie. Il venait, tout en dînant avec ma mère , chercher à l'aigrir contre sa belle-sœur et sa nièce. Il était en deuil de sa femme. Il la pleura tendrement avec moi ; mais je m'aperçus que sa douleur ne lui faisait pas perdre l'appétit. Bientôt , quittant ce triste sujet, il nous raconta le faste et l'éclat de la noce, les parures de la mariée et des autres femmes, l'ordre du repas et le nombre des convives , la joie insultante de madame Louville , le contraste des habits du père Delorme et de sa rustique famille avec les habits élégants et riches des messieurs et des dames de Coutances. Ce beau tableau me rendit toute ma fureur contre Guillaume. Ma mère effrayée imposa silence à M. Gaspard , et Gaspard , changeant de batterie , tourna mes pensées d'un autre coté. Le marché pour la terre que je l'avais chargé de vendre était enfin terminé. « Les temps sont durs, l'argent est rare, me ditce il ; cependant , tous les frais de la vente prélevés , « ainsi que ceux de votre procès avec madame Lou- « ville , j'ai deux cents mille francs en bonnes lettres « de change que je comptais vous envoyer, et que je
« peux vous remettre dans la soirée. » Deux cent mille « francs! m'écriai-je transporté de joie.» Sur-le-champ je calculai que cette grosse somme en argent comptant allait m'aider à continuer ma vie dissipée. Alors M. Gaspard entreprit de nous faire entendre que nous devions plutôt nous féliciter que nous affliger du mariage de Guillaume. C'était madame Louville qui était à plaindre d'oublier sa naissance et sa famille pour marier sa fille au fils d'un fermier. Je ne devais pas regretter une femme comme cette petite Laure, puisqu'elle avait assez peu de fierté pour me préférer un paysan , puisqu'elle avait eu si peu d'amour pour moi que de ne pas attendre mon retour. Ma mère abonda dans le sens de Gaspard. Elle soutint que sa belle-sœur et ma cousine méritaient de notre part indifférence au lieu de haine, mépris au lieu de courroux. A mon tour j'abondai dans le sens de ma mère , et, poussant les choses plus loin qu'elle, je lui proposai de quitter pour jamais un pays où nous n'avions plus d'amis. Ma majorité ne laissait à ma mère qu'une très-petite fortune. Son douaire et ses reprises n'en faisaient pas une veuve très - opulente ; mais elle savait bien , lui dis-je , que tout ce que j'avais était à elle. Le moment était arrivé de fixer son séjour à Paris. Ma mère approuva mon projet. M. Gaspard l'approuva lui-même. Il avait le dessein de nous suivre. Depuis la mort de sa femme, rien ne l'attachait à Coutances. Il resterait après nous pour vendre toutes nos propriétés , puis il viendrait nous joindre dans la capitale ; car il se sentait pour moi, pour ma mère, une tendresse qui ne finirait qu'avec sa vie.
Tenté par les deux cent mille francs que Gaspard allait me compter, et brûlant déjà de les dépenser; je résolus de repartir le soir même. Je sentais bien que ma mère ne pouvait partir avec moi ; mais j'étais pressé, lui dis -je, de ra'arracher pour toujours des lieux où j'avais vu mourir mon père, où la femme qui m'était destinée venait de m'être enlevée. Il me tardait d'ailleurs de placer mes fonds d'une manière avantageuse, et d'en employer une partie à tout préparer pour son établissement à Paris. Avec ma fortune et mon nom, j'obtiendrais facilement quelque charge à la cour; et, dans deux mois, quand elle viendrait me joindre , elle me trouverait ayant un état dans le monde , comme elle le désirait depuis si long - temps , et peutêtre en train de faire un très-grand mariage. Ma mère se trouva fort embarrassée à cette proposition : elle aurait bien voulu que je ne la quittasse pas de nouveau; mais elle craignait mes emportements et la fierté de Guillaume. Elle tremblait de l'explication qui devait avoir lieu entre nous le lendemain matin. Ses craintes l'emportèrent sur le désir de me garder auprès d'elle; elle consentit à mon départ. M. Gaspard me compta les fonds de la vente de ma terre, et, le soir même, je repris la route de Paris.
«Quelle folie à moi, disais -je à Dupré, de m'être «un moment affligé du bonheur de Guillaume! Le « voilà plus riche que moi par son mariage avec Laure : « tant mieux pour lui. Mais a-t-il ma noblesse , mon «esprit? Saura - 1 - il faire de sa fortune le joyeux et « noble usage que je fais de la mienne? Qu'il végète « dans sa province , tandis que je vais de nouveau bril-
«1er et me distinguer à Paris. » En parlant ainsi, j'étais arrivé à Coutances. Il me fallait traverser la ville pour gagner la route de Paris. J'étais obligé de passer devant la maison de madame Louville.
Il y avait à sa porte le tumulte qui accompagne les noces; toutes les fenêtres étaient éclairées; j'entendais les violons. A travers les rideaux je distinguais les lustres et les girandoles. Je crus même reconnaître contre une des croisées Guillaume causant tendrement avec Laure. Je repris de nouveau tout mon dépit.
J'étais tenté de me présenter subitement à Guillaume , de lui reprocher sa perfidie. « Eh , monsieur « le baron, me dit Dupré, laissez ces bons provinciaux « se contenter de ce qu'ils prennent pour le bonheur; « songez aux plaisirs qui vous attendent à Paris, w Je me calmai; je continuai ma route, et j'oubhai bientôt Guillaume et son mariage.
Grâce aux deux cent mille francs que M. Gaspard m'avait remis, je fis presque autant de châteaux en Espagne qu'à mon dernier départ de Coutances. Malgré ce que j'avais dit à ma mère, j'étais résolu de ne pas songer encore de sitôt à me marier. Quelques sages réflexions se mêlèrent à mes projets de dépense. « Voilà « six ans bientôt que mon père est mort, me disais-je. « Comme ces six années ont passé vite! Elles ont été «fort bien employées pour le plaisir; mais ne suis-je « pas dans l'âge de faire un meilleur emploi du temps? « Pendant ces six ans , Guillaume a fait sa fortune , et « la mienne est entamée. Ne puis-je donc , sans rien « retrancher à mes jouissances, ne pas prodiguer l'ar- « gent comme je l'ai fait? Oui, je le peux. Mon revenu
«me suffît encore; il faut l'augmenter, en plaçant, « comme je l'ai promis à ma mère, les fonds que j'em- « porte avec moi. Je n'ai pas encore vingt-six ans ; je « ne suis clans le cas d'envier la fortune de personne. « J'ai des dettes ; mais j'ai des débiteurs , j'ai des amis , « de bons amis; Beauclair sur-tout qui m'est dévoué, « comme il ne cesse de me le dire ; et , quand il me « plaira de devenir encore plus riche et de m'avancer , « les protections et les moyens de succès ne me man- « queront pas. w
Depuis mon départ de Paris , l'idée de Caroline ne m'était pas venue à l'esprit. J'y pensai pour la première fois en approchant d'Evreux , et ce fut pour me féliciter d'être enfin dégagé de ses fers. « Malgré notre « rupture , elle va sans doute chercher à me subjuguer « de nouveau, car elle m'aime; oh! oui, je crois qu'elle « m'aime. Comme la nouvelle de mon départ a dû la « surprendre! Comme la nouvelle de mon retour va la «réjouir! Mais tous ses efforts seront inutiles : jamais « je ne rentrerai dans l'esclavage dont je me sens trop « heureux d'être sorti. » — « Et monsieur le baron fera « très-bien, me dit Dupré. Une maîtresse comme celle- « là ! c'était pis qu'une femme. Mais regardez donc , « monsieur : cette chaise de poste qui vient à notre « rencontre.... Je ne me trompe pas : ce sont deux «femmes! une vieille et une jeune. Monsieur, c'est «votre Caroline et sa mère. » C'étaient elles-mêmes. Il fallait que la mère et la fille me regardassent comme une proie bien précieuse.
Je fais grâce au lecteur de la reconnaissance pathétique dont la grande route fut le théâtre. Le postillon
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de Caroline en était tout ému, le mien tout surpris, (c Ingrat, me dit Caroline, vous me demandez quel « était le but de mon voyage ! Croyez-vous que la mate nière affreuse dont vous m'avez quittée ait détruit « mon amour ? Je me sentais capable d'aller vous « cherclier, vous réclamer jusqu'auprès de votre mère, « jusque dans les bras de votre cousine.» — «Hélas!)) lui dis-je en soupirant, « cette cousine est la femme « d'un autre. )) — « Vraiment ! reprit Caroline rayon- « nante de joie. Ah! quelle heureuse nouvelle! Sentez- « vous comme moi , cher baron , tout ce qu'elle a « d'agréable? Ainsi vous voilà donc tout entier à moi!)) Troublé, ne sachant ce que je dois penser de cette femme qui court après moi sans espoir de m' atteindre, puisque j'avais deux jours d'avance sur elle, mais ne pouvant douter qu'elle n'attachât un grand prix à notre réconciliation , il fallut bien paraître enchanté de la revoir. «Ah, monsieur le baron,)) me dit le souple Dupré, encore plus touché que le postillon de cette preuve éclatante de l'amour de Caroline, u comment « pourriez-vous après cela ne pas rester fidèle à mate demoiselle? )) Je repris ma chaîne. M. Dupré donna la main à la mère pour la faire monter dans ma voiture; je montai dans celle de Caroline, et le lendemain nous arrivâmes à Paris.
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