‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 52 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Manœuvres de Caroline. — Mort de la mère d'Eugène.

Lorsque j'avais quitté Caroline, bien convaincu qu'entre elle et moi , tout était terminé , sa mère était restée inquiète, effrayée de notre querelle. Caroline n'en avait fait que rire. Elle était tranquille. Ce n'était qu'un léger nuage qui serait bientôt dissipé. Son petit baron serait trop heureux de venir , dès le lendemain , implorer un pardon qu'elle se proposait de lui faire bien acheter. Mais le lendemain se passe, et je ne parais pas. On envoie savoir ce que je deviens , et l'on apprend que je suis parti pour Coutances. Voilà Caroline fort inquiète à son tour ; sa mère la gronde ; elle gronde sa mère ; elles se reprochent mutuellement de s'y être mal prises avec moi. Faut-il donc renoncer à ce cher baron de Senneville ? Enfin la mère se hasarde à se présenter chez Duverdier.

Ce brave homme la reçut fort poliment ; mais il ne put cacher sa joie de ce qu'enfin je m'étais affranchi de la tyrannie de Caroline, et, se sentant tout-à-coup un zèle apostolique pour les bonnes mœurs, il se permit un sermon fort attendrissant , fort onctueux sur la conduite que la mère et la fille avaient tenue avec moi. Dans ce sermon, il eut l'imprudence de révéler

que mon voyage à Coutances était inutile , et que je trouverais ma cousine Laure mariée à mon ami Guillaume. La mère de Caroline laissa parler Duverdier, et parut fort touchée de son discours : elle gémissait des égarements de sa fille ; elle s'accusait d'un excès de tendresse maternelle qui lui faisait fermer les yeux sur bien des choses ; puis elle prit congé de M. l'avocat , en le remerciant de ses remontrances, en lui promettant qu'elles ne seraient pas perdues, et courut toute joyeuse raconter à sa fille ce qu'elle avait appris.

Ce fut alors que Caroline , pour me donner une grande preuve de son araiour, imagina de courir après moi jusqu'à Coutances, s'il le fallait, et de me ressaisir dans le moment de désespoir que ne pouvait manquer de me causer la certitude du mariage de Laure. Tout lui réussit, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent.

Comme elle était glorieuse et triomphante de rentrer avec moi dans Paris ! Pendant toute la route elle s'était montrée tendre , douce et passionnée. Elle avouait ses torts; elle était résolue de changer. «Vous verrez, « vous verrez , mon cher Senneville , comme je vais « être attentive, prévenante et bonne ! » De mon côté, j'avais fait part à Caroline de mon projet de ne plus dépenser que mon ré venu. Elle l'avait approuvé. Que dis-je ? elle n'avait pas attendu que je formasse ce projet. Sa réforme était complète ; elle-même proposait la plus stricte économie. Sûre de mon amour, que pouvait-elle avoir à désirer ? N'était-il pas temps pour elle de penser et d'agir avec plus de prudence et de modération? Elle s'était promis de n'avoir pas plus de ca-

priées que la plus mince bourgeoise. Quand elle parlait ainsi devant sa mère , celle-ci pleurait de tendresse et d'admiration. Malgré ces belles promesses, je ne crus pas devoir leur confier que je venais de toucher deux cent mille francs, et je me hâtai de porter mes fonds chez mon ami Mathelin, pour n'être pas tenté de les dissiper.

Je reçus bientôt des nouvelles de ma mère et de Gaspard. Le lendemain de mon apparition (car je ne restai que quelques heures en Normandie), Guillaume et mon cousin César étaient accourus au château. Ils avaient été bien étonnés d'apprendre que j'avais repris la route de Paris. Ma mère avait voulu d'abord se fâcher contre Guillaume ; mais Guillaume avoit entendu ses reproches avec tant d'égards , de patience et de respect ; il avait professé pour elle et pour moi une si franche et si vive amitié , qu'elle se repentit de m'avoir laissé partir sans le voir, et qu'elle m'écrivit pour essayer de me réconcilier avec lui. Toujours animé contre Guillaume, je résistai; je poussai le ressentiment jusqu'à renvoyer insolemment, sans la lire , une lettre qu'il m'adressa.

Je m'occupais nonchalamment du soin de trouver un appartement à ma mère. C'était après deux mois quelle devait venir me joindre. Un mois déjà s'est écoulé. Elle hésite, et je ne la presse pas. Guillaume et Laure lui rendaient de fréquentes visites. Mais le tableau de leur bonheur, qu'ils ne pouvaient lui cacher, était un supplice pour ma mère. C'était à son fils que le bonheur de Guillaume avait été destiné. Guillaume n'était heureux que parce que son fils avait refusé de

l'être. Quant à ma tante Louville et à mon cousin César , elle ne pouvait les voir sans leur chercher querelle : aussi la voyaient-ils rarement. C'est donc M. Gaspard qui était à-peu-près son unique société ; c'était la seule personne à qui elle pût confier ses chagrins, ses regrets du passé, ses craintes pour l'avenir. Encore, malgré le zèle et le dévouement dont il se disait animé pour nos intérêts , elle s'en défiait ; elle était effrayée de la rapidité qu'il mettait à morceler et à vendre toutes nos terres ; car , fidèle exécuteur de mes ordres , Gaspard, à l'insu de Guillaume, de mon cousin César , et quelquefois même de ma mère , se servait d'une procuration générale , qu'il m'avait fallu lui donner , pour me débarrasser promptement de toutes les propriétés que j'avais dans le Cotentin.

Yous êtes- vous amusé quelquefois à vouloir ôter une perle du collier d'une coquette , ou l'un des grains du chapelet d'une dévote ? Au moment ou vous rompez le fil qui les retient, si vous n'y prenez garde, toutes les perles ou tous les grains s'échappent, et il ne vous reste rien dans les mains. C'est l'image d'une grande fortune, dès qu'on s'est avisé d'extraire une portion du capital ; elle tombe bientôt tout entière , comme si le lien qui retenait ensemble toutes les parties qui la composent avait été brisé. Il en fut ainsi de la mienne , après cette vente d'une des mes terres dont j'avais été si joyeux de rapporter le prix, à mon retour de Coutances.

A mesure que Gaspard vendait , il me faisait passer les fonds, et je les portais à Mathelin. Au lieu de placer mon argent chez un ami , j'aurais dû payer mes

dettes et n'en plus faire : c'est ce que me disait Duverdier, que je voyais encore quelquefois. Mais il devait se passer bien des années avant que j'eusse le bon esprit de suivre les conseils de mes vrais amis. Je les écoutais , je sentais qu'ils avaient raison ; je me proposais de me conduire comme ils me le conseillaient, et je faisais le contraire de ce que je m'étais proposé.

Video meliora, proboque; Détériora sequor. *

Mon cousin César a soutenu jusqu'à sa mort que ce fameux vers d'Ovide, qu'il trouvait digne d'Horace, pouvait servir de devise à la plupart des hommes.

Malgré mes projets d'économie, je continuai de faire une grande dépense; malgré ses promeses d'être raisonnable , Caroline avait encore beaucoup de ruineuses fantaisies.

Trois mois après mon retour, j'apprends que ma mère est dangereusement malade ; je veux partir. Une nouvelle lettre de mon cousin César m'annonce que ma mère n'est plus.

Voici le plus pénible aveu que j'aie à faire dans le récit de mes aventures. Je pleurai ma mère ; mais il fallait que l'égoïsme eût déjà commencé à me sécher le cœur; mes regrets furent moins profonds que ceux dont je m'étais senti pénétré quand je perdis mon père. Hélas! combien je me reproche aujourd'hui d'avoir rempli d'amertume les six dernières années de la vie

* Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais.

RA-Cink, Cantiques spirituels.

de ma mère ! Jusqu'à la mort de son mari , elle avait vécu si heureuse ! A cette époque , elle avait compté sur moi pour la consoler. Pourquoi faut-il que mes fautes aient trompé ses espérances et peut-être avancé sa mort?

Cependant le souvenir de mes torts envers elle se mêlait à ma douleur. Je redoutais les reproches et la vue de ma tante et de mon cousin César. Je résolus de ne pas faire le voyage de Coutances. Je chargeai Gaspard de régler toutes les affaires de la succession. Cette succession ne m'enrichissait pas ; toute la fortune venait de mon père. La mort de ma mère m'affranchit du dernier frein qui me restât.

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