CHAPITRE IIL
hes aventures de Guillaume a la Martinique.
J'ÉTAIS comme étourdi des divers assauts que je venais d'essuyer. Mes entretiens avec tous mes faux amis, leurs odieuses révélations, la sécurité de leur conscience , l'active et généreuse amitié de Guillaume , avaient fait naître dans mon ame des mouvements si violents et si contraires, que je restais silencieux,
* HoRAT. liv. I, od. 36.
Il n'a point oublié , malgré sa longue absence , Qu'au même gouverneur tous deux furent soumis , Qu'ensemble ils ont quitté la robe de l'enfance, Tradiict. de M, Daru.
confus , et ne pouvant expliquer ce qui se passait en moi. Duverdier et sa femme, Guillaume et mon cousin César me prodiguaient avec bonté des paroles d'affection et d'encouragement. Depuis son retour d'Amérique , Guillaume n'avait encore revu ni Louise , ni Duverdier, ni moi. Louise et son mari voyaient pour la première fois mon cousin César , pour lequel ils avaient conçu beaucoup d'estime , d'après sa correspondance. Ces braves et honnêtes gens étaient heureux d'être ensemble. Malgré leurs efforts pour me cacher leur joie , le dîner ne fut triste que pour moi. Je ne parlais pas , je ne mangeais pas. Mes amis étaient convenus de me laisser respirer , avant de conférer avec moi sur ce que j'allais devenir. Ils se gardaient de laisser échapper un mot qui pût augmenter ma honte ou réveiller mes peines. Guillaume sur-tout se garda de se faire vanité de son bonheur, et de prononcer devant moi le nom de sa femme. Après le dîner , pour faire diversion à mes maux, je priai Guillaume de nous raconter les aventures qui lui étaient arrivées à la Martinique. Louise et son mari se joignirent à moi.
a Mes bons amis , nous dit Guillaume , fougueux dans mes passions, mais ayant, sinon la force, au moins la volonté de les surmonter, je m'étais fait soldat, et j'avais choisi de préférence un régiment qui partait pour la Martinique. J'espérais que Féloignement, les devoirs de mon nouvel état , d'autres passions peutêtre étoufferaient celle qui fermentait dans mon cœur. Lorsqu'après avoir reçu les embrassements de ma famille et ceux de M, César de Senneville , qui m'avait conduit jusqu'à la grande route , je me trouvai seul ,
je marchai crabord très-vite. Bientôt mon pas se ralentit. Je roulais mille idées dans ma tête. Mécontent du rang où le sort m'avait placé, tantôt je me flattais d'en sortir par quelque action d'éclat , tantôt je m'indignais en pensant que j'allais être commandé par des jeunes gens supérieurs à moi par leur naissance, mais auxquels j'avais la sotte vanité de me croire supérieur en mérite. Je remerciais la Providence de m' avoir donné quelque force dans le caractère , des parents tendres et de vrais amis; puis j'étais tenté de murmurer contre cette même Providence , qui m'avait placé si bas , que je ne pouvais, sans extravagance, aspirer au bonheur dont elle avait mis le désir dans mon cœur. Oppressé par ces diverses pensées , je m'étais arrêté , je m'étais assis au pied d'un arbre. Le repos physique ne fit qu'ajouter au trouble de mon ame. Je ne saurais vous dire tous les projets insensés, toutes les tentations coupables auxquels je me sentis en proie. Tout-à-coup mes yeux se portent sur la vieille épée que mon père vient de me confier : « Non , je n'affligerai plus mon père , me dis-je avec transport. Je viens de lui jurer que jamais « il n'aurait à rougir de son fils ; je tiendrai mon ser- « ment. Et ce serment ! ai-je donc attendu jusqu'à ce « jour pour le prononcer ? « Ici , je me souvins de la première lettre que mon père m'avait écrite en me mettant au collège. Je m'empressai de la tirer du portefeuille où je l'avais toujours conservée. Je la lus , je la relus avidement. « Chers et précieux talismans » , m'écriaije, en mouillant de mes larmes la lettre et l'épée de mon père, « jamais je ne vous quitterai ; je compte sur
a votre puissance pour me rappeler sans cesse aux bons « et généreux sentiments dont mon père a mis le germe « en mon sein , pour me ramener à la vertu toutes les « fois que je serais tenté de m'en écarter, w Je me levai plein d'espoir et de courage, et je continuai ma route, non pas heureux , mais calme et résigné.
« Je t'ai écrit , mon cher Eugène , que j'avais eu le bonheur de trouver un ami parmi mes camarades ; c'était un jeune soldat de ma compagnie. Ce fut la première personne que je rencontrai au Havre; lui-même n'était arrivé que de la veille. Il était tout naturel que deux jeunes gens qui entraient en même temps dans le même corps se recherchassent et prissent quelque amitié l'un pour l'autre. Dumesnil (c'est son rom) était le fds d'un honnête artisan. Il s'était engagé par goût pour l'état militaire. Il était bon, vif et brave. Jaloux de faire son chemin , il gémissait de n'avoir pas la moindre instruction. Son père n'avait pu lui montrer que son métier, pour lequel il avait éprouvé la plus forte répugnance. Je me fis son professeur. Il me témoignait vivement sa reconnaissance des leçons que je lui donnais , en me promettant qu'à la première querelle qu'on me chercherait il se battrait pour moi. Je le remerciai en souriant et en l'assurant que je saurais bien faire mes affaires moi-même. Dans la traversée, le vaisseau de transport sur lequel nous étions embarqués se trouva séparé de l'escadre. Quoique la guerre ne fût pas encore déclarée , nous fûmes attaqués par un corsaire anglais. Nous nous défendîmes courageusement, et nous rejoignîmes l'escadre à la faveur de la nuit. Mon
capitaine eut la bonté de féliciter Dumesnil et moi sur la manière dont nous nous étions conduits pendant l'action.
« Arrivés à la Martinique, nous fîmes partie de la garnison du fort Saint-Pierre. Je m'empressai de chercher ce bon M. Moreau, pour qui M. César m'avait remis une lettre. Vous savez avec quelle amitié j'en fus reçu. Dès ce premier jour, il m'offrit ses services, et, comme il avait besoin d'un commis , il fut convenu que , si je pouvais obtenir l'autorisation de mes chefs , je viendrais tous les jours , après avoir rempli mes devoirs de soldat , aider M. Moreau dans sa maison de commerce. En rentrant au fort , je fus présenté par Dumesnil à un vieux soldat , qui , depuis vingt-cinq ans , était concierge d'une des portes de la citadelle. Ce vieillard faisait ses délices de montrer l'exercice aux jeunes soldats de la garnison. Il était veuf. Il avait deux filles. L'aînée venait de passer en Europe, comme demoiselle de compagnie d'une chanoinesse de je ne sais quel chapitre d'Allemagne. La cadette , qui se nommait Marianne , demeurait avec son père. Dumesnil me dit en confidence qu'il était tombé subitement amoureux de mademoiselle Marianne, et qu'il lui semblait déjà que la petite créole ne le voyait pas d'un oeil indifférent. Je lui en fis mon compliment. Mon capitaine m'accorda la permission d'all.^r travailler chez M. Moreau. Je vécus donc à la Martinique, pendant quelque temps , soldat le matin , et commis négociant le soir.
« Il y eut une émeute dant la colonie. Elle fut bientôt apaisée par la prudence et la fermeté du gouverneur; Tome IX. 0.4
mais , dans le commencement du tumulte , quelques habitants avaient pris les armes contre la garnison. J'allais être renversé d'un coup de sabre , lorsque Dumesnil s'élança pour le parer et le reçut lui-même sur le bras droit. Vous sentez combien cette circonstance fortifia notre amitié. Dumesnil était tout consolé de sa blessure , en pensant qu'il avait sauvé la vie au maure d'école ; tel était le singulier nom de guerre sous lequel j'étais connu au régiment. C'était Dumesnil qui me l'avait donné.
ce Dumesnil continuait de faire la cour à la jeune Marianne ; mais il n'était pas tout-à-fait aussi bien avec le père qu'avec la fille. Le vieux concierge m'avait pris en grande affection. Je crois qu'il aurait désiré que ce fût moi qui rendisse des soins à sa chère Marianne ; et , comme il faisait souvent mon éloge devant Dumesnil ^ et comme la fille , qui aurait désiré que Dumesnil fût un peu plus réglé dans sa conduite , ne démentait pas son père , Dumesnil devint jaloux de moi.
« Un beau jour , ayant terminé de bonne heure mon travail chez M. Moreau, je fus invité par mes camarades à célébrer avec eux la bienvenue d'un jeune mulâtre qui venait de s'enrôler. Le jeune mulâtre avait voulu se distinguer. Après les vins de France, on but du rhum et d'autres liqueurs , dont trop de gens font abus dans ces climats ardents. Vers la fin du repas, on plaisanta Dumesnil sur sa passion sentimentale pour la fille du vieux concierge. Dumesnil répondit, en parlant avec beaucoup de légèreté des femmes, et sur-tout de Marianne. Je pris vivement la défense des femmes, et je lui dis assez brutalement que, s'il n'était pas ivre, il
ne parlerait pas avec si peu de respect d'une jeune fille dont tout le malheur était d'avoir trop d'amour pour lui. Dumesnil répondit que M. le maître d'école choisissait mal son temps pour lui faire des remontrances. Piqué de son ton railleur, je répondis encore plus durement. Il s'emporta; sa jalousie contre moi l'aveuglait. Enfin les choses en vinrent au point que les camarades jugèrent que nous devions nous battre. Des militaires ne remettent pas au lendemain ces sortes d'affaires. Nous convînmes de nous rendre à l'instant même dans les fossés de la citadelle. Il ne nous fallait que le temps de prendre nos armes. Mon épée d'uniforme était pendue au chevet de mon lit , à côté de la vieille épée de mon père. J'étais irrité , hors de moimême ; la vue de la vieille épée me rendit tout-à-coup à la raison. Il me sembla que mon père lui-même me reprochait l'action que j'allais commettre en me battant contre le brave camarade qui m'avait sauvé la vie. Estce donc pour ce coupable usage que mon père m'avait confié cette arme , dont lui-même s'était honorablement servi ? Mais, hélas! le point d'honneur, déjà si puissant entre les autres hommes , commande encore plus impérieusement entre militaires. Que faire ? Je prends mon autre épée , en écartant respectueusement celle de mon père. Je dis à Dumesnil qu'il peut se rendre avec nos témoins dans les fossés du fort , que je l'aurai bientôt rejoint, et je cours chez le père de Marianne.
« Je me gardai de lui raconter notre querelle, mais je lui révélai l'amour de Dumesnil pour sa fille, l'amour de sa fille pour Dumesnil. Je profitai de la confiance
que ce vieillard m'accordait ; je le pressai teilemeiît, et je lui fis un si grand éloge des belles qualités de mon ami , qu'il me donna sa parole d'honneur de marier sa fdle à Dumesnil. Je me hâtai de le quitter. « Il me tardait, lui dis-je, de porter cette bonne nou- « velle à son gendre futur. » Je rejoignis Dumesnil et nos témoins. Ma conférence avec le père de Marianne avait duré long-temps. Nos témoins se permirent quelques plaisanteries sur ma lenteur. Je leur imposai silence , et prenant Dumesnil à l'écart. « Mon cher « Dumesnil, lui dis-je, le point d'honneur exige que <f nous nous battions; mais au moins je veux te prou- « ver que je n'ai point mérité ta jalousie. Je viens de « voir le père de Marianne. Je viens de le décider à « te donner sa fille; j'en ai sa parole. Battons - nous , « puisqu'il le faut; mais rends-moi ton amitié. » A ces mots Dumesnil se précipita dans mes bras. Nos témoins, qui virent son action, s'approchèrent et nous dirent que notre affaire n'était pas du genre de celles qu'on peut arranger. Dumesnil leur répondit qu'il était prêt à se battre avec celui qui serait mécontent. Heureusement , Dumesnil et moi nous avions fait nos preuves. Les plus raisonnables firent entendre aux autres qu'il n'était pas nécessaire , pour l'honneur du corps , que deux braves gens se bâtissent après s'être réconciliés. « Je me hâtai de conduire Dumesnil chez le concierge. J'étais fier de le présenter à ce vieux soldat et à sa fille. Celle-ci m'exprima naïvement sa reconnaissance, et mon ami n'en fut pas jaloux. Mon capitaine, instruit de ce qui s'était passé, daigna de nouveau me témoigner sa satisfaction et voulut bien servir de té-
moin à Dumesnil le jour de son marige. En assistant à ce mariage , je me souvins du vôtre , ma chère pupille , mon cher Duverdier. C'était la seconde fois que j'avais le bonheur de marier un ami : ce souvenir ajoutait à la joie que j'éprouvais. Dumesnil et sa femme sont encore à la Martinique. Je reçois de temps en temps de leurs nouvelles. Le vieux père de Marianne espère que son gendre , qu'il aime beaucoup, lui succédera danâ son emploi de concierge. Dumesnil se flatte de monter un peu plus haut; y réussira-t-il ? Au moment où j'ai quitté la colonie, il venait d'être fait sergent.
« Ce fut quelque temps après cet heureux mariage que M. Moreau m'acheta mon congé. Mon capitaine eut de la peine à me l'accorder; mais il avait de l'amitié pour moi ; il sentait combien celle de M. Moreau pouvait m'être utile , et mes camarades , qui avaient aussi la bonté de me regretter, me félicitèrent de ce que je sortais du régiment pour faire fortune. Je quittai l'uniforme, mais je gardai précieusement la vieille épée de mon père.
« Que d'obligations ne vous ai -je pas, M. César! C'est à la lettre de recommandation que vous m'avez remise pour M. Moreau que je dois les bienfaits de ce respectable colon. Il voulut que je prisse un logement dans sa maison. J'étais son commis , il me traita comme un fils. Son grand âge ne lui permettant plus de se livrer au soin des affaires, il me donna toute sa confiance , et j'eus le bonheur de m'en montrer digne. Son commerce et son habitation continuèrent de prospérer. Plusieurs fois il me pressa de me choisir une compagne ; mais ses instances furent inutiles. Malgré les cor-
seils de mon bienfaiteur , malgré mes propres réflexions, qui souvent me portaient à suivre ses conseils, et quoique absolument sans espoir, j'éprouvais pour le mariage une répugnance invincible.
« M. Moreau était aussi ardent dans ses inimitiés que dans ses affections. Il me parlait avec la plus vive reconnaissance , mon cher Eugène , de ton grandoncle , -Nicolas de Senneville , qui jadis avait été son bienfaiteur , comme lui - même était le mien ; mais il avait eu un frère négociant à Saint-Domingue, et ce frère était mort, après avoir fait un mariage que la famille désapprouvait ; M. Moreau s'était brouillé avec son frère à la nouvelle de ce mariage, il n'en pouvait parler sans colère ; il haïssait sur-tout la veuve , sa belle-sœur. Il prétendait que c'était elle qui avait été la cause de sa querelle avec son frère. 11 lui reprochait d'avoir alimenté la discorde, d'avoir empêché la réconciliation. Il ne voulait prendre aucun renseignement sur son sort. Accoutumé à voir M. Moreau juste dans toutes ses actions , je partageais son ressentiment. « M. Moreau mourut. Dumesnil et lui étaient les seuls amis que j'eusse dans la colonie. Je pleurai mon bienfaiteur, comme, deux ans auparavant, j'avais pleuré ma bonne tante Victoire. Ce fut à l'époque de la mort de M. Moreau que commença mon désir ardent de revoir la France et mes amis. Cependant les connaissances que j'avais acquises dans le commerce me mettaient en état de le faire pour mon propre compte. Je remplis dans la maison de M. Moreau les formalités d'usage. J'écrivis une lettre civile, mais froide à sa belle-sœur: ses enfants, si elle en avait, étaient les
héritiers de leur oncle ; après avoir établi un nègre de confiance pour gardien des scellés, j'allai loger chez le beau-père de mon ami Dumesnil.
« Quelle fut ma surprise lorsque le notaire du fort Saint-Pierre vint m'annoncer que , par un testament passé devant lui , M. Moreau m'avait nommé son légataire universel ! A cette nouvelle preuve de l'affection de M. Moreau , combien je sentis redoubler mes regrets de l'avoir perdu ! Par quelles larmes abondantes je répondis aux félicitations du notaire , de Dumesnil , de sa femme et du vieux père de Marianne ! Je dois l'avouer cependant, au milieu de la douleur bien sincère que me causait la mort de mon bienfaiteur, je sentais une joie involontaire de me trouver tout d'un coup plus riche que je n'espérais le devenir avec le temps et par mon travail. Je pouvais retourner en Europe, être utile à ma sœur, à mon jeune frère, être l'appui de mes parents dans leur vieillesse. En ouvrant avec empressement mon portefeuille pour remettre au notaire mon extrait de baptême , le premier papier qui frappa mes yeux fut la lettre de mon père. Au lieu de continuer mes recherches , je la relus en silence. Le notaire me pressait : sans lui répondre , je l'engageai , par un signe de la main, à prendre patience, et je continuai ma lecture. Que de réflexions cette lettre fit naître en mon ame 1 Je pensai que M. Moreau , par son testament, dépouillait ses vrais et naturels héritiers. Je me souvins de la lettre que moi-même, étant au collège , j'avais écrite à mon père , lorsqu'il me pressait de prendre les ordres mineurs. A cette époque, encore enfant, j'avais rejeté courageusement l'offre
d\m bénéfice, par la seule idée que je pourrais être un mauvais prêtre , et aujourd'hui , dans l'âge de la force d'ame et de la raison , je n'aurais pas le même courage, la même délicatesse de sentiments ! J'accepterais les condilions d'un testament qui m'enrichit aux dépens d'autrui! Qui sait si M. Moreau n'a pas été trompé par de faux rapports sur le compte de sa bell?-sœur? Qui sait si cette malheureuse femme n'est pas dans la peine; si elle n'a pas des enfants qu'il serait injuste de punir des fautes de leurs parents? Faire fortune contre les lois est une action monstrueuse; hériter injustement, même suivant les lois, serait une action qui me rendrait presque aussi coupable. Combien je fus fortifié dans ma résolution de rejeter la fortune qui m'était offerte , quand le notaire m'apprit que le frère de M. Moreau avait laissé des affaires en désordre et deux enfants en bas âge! « Eh bien! m'écriai-je, je n'aurai « pas le tort de refuser les dons de mon bienfaiteur. « J'accepte le legs universel de M. Moreau , mais c'est « pour en faire, à l'instant même, une donation à sa « belle-sœur. » Malgré les objections du vieux concierge, de Dumesnil et de Marianne, j'exigeai qu'en attendant le consentement de la belle-sœur, dont je ne doutais pas, le notaire dressât sur-le-champ l'acte de donation. J'écrivis une seconde lettre à la veuve du frère de M. Moreau, je cherchai sur-tout à ne pas blesser sa délicatesse , en lui racontant ce que je faisais pour elle et pour ses enfants.
« Que ma conduite dans cette circonstance, continua Guillaume, en s'adressant plus pariicuhèremc nt à madame Duverdier , ne vous paraisse pas une condamna-
tion de celle que vous avez tenue, et que je vous ai moi-même engagée à tenir, lorsque M. de Montfort vous fît sa légataire. M, Moreau avait été aveuglé par la haine et par un sentiment de reconnaissance qu'il croyait me devoir pour mon travail , tandis que c était moi qui lui en devais pour ses précédents bienfaits. J'étais en état déjà de me passer de la fortune qu'il me laissait par son testament. M, de Montfort ne vous faisait qu'un legs particulier; il laissait à ses héritiers tout ce qui pouvait lui rester de patrimoine ; ces héritiers étaient d'arrière-cousins, sans enfants, qui n'avaient jamais dû compter sur l'héritage; ils n'en avaient pas besoin; M. de Montfort faisait une action sans reproche , en assurant une part de sa fortune à une jeune orpheline dénuée de ressources, trahie et délaissée par sa belle-mère.
« Je fus bien récompensé du sacrifice que j'avais fait à la belle-sœur et aux neveux de M. Moreau. J'appris qu'en effet ce digne homme avait été trompé , que sa belle-sœur n'avait jamais mérité sa haine , qu'elle avait aimé tendrement son mari et qu'elle élevait parfaitement ses enfants. Le plus doux prix de mon action fut la reconnaissance qu'elle m'en témoigna. Elle vint avec ses enfants habiter la maison de son beau-frère ; elle me supplia d'y rentrer, de vouloir bien y commander et la régir comme pendant la vie de M. Moreau , d'accepter un intérêt dans les produits, et d'être le guide et le mentor de son fils aîné, qui avait quinze ans. Ce fut par suite de ces propositions, auxquelles je crus devoir souscrire, que j'acquis la fortune que j'ai rapportée de la Martinique.
« Cependant je brûlais de revenir en France ; je tremblais que , pendant mon absence , l'impitoyable mort ne m'enlevât un de mes parents. Mon unique plaisir, après le travail, était de me promener sur les bords de la mer. Que j'étais heureux , lorsqu'en prolongeant mes regards sur sa vaste entendue, je croyais apercevoir un bâtiment venant d'Europe! Avec quel empressement , quelle inquiétude je courais a,u port , dès que j'apprenais l'arrivée d'un navire ! Quelle joie quand ce navire m'apportait des nouvelles de ma famille !
« Outre la lettre et l'épée de mon père , j'avais un troisième trésor qui me procurait aussi de doux souvenirs, d'agréables diversions et d'utiles leçons; c'était le recueil des fables de La Fontaine , qui , dans mon enfance , m'avait été donné en prix par mon vieux maître d'école. Souvent les fables inimitables du bonhomme vinrent à mon secours dans mes chagrins et dans mes impatiences, comme son Horace et sa flûte viennent au secours de notre ami César , quand il est tenté de s'écarter de sa philosophie. Combien de fois, pensant à toi , mon cher Eugène, me suis-je écrié avec La Fontaine :
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Dès que le jeune neveu de M. Moreau fut en état de se mettre lui-même à la tête de l'habitation , je me hâtai de revenir en Europe.
« Voilà , mes bons amis , ce qui m'est arrivé loin de vous ; voilà les sentiments que j'ai éprouvés. Vous savez ce qui s'est passé depuis mon retour. »