CHAPITRE VIL
Du précepteur d'Eiigene.
La conduite et la fortune scandaleuse du cardinal Dubois n'avaient pas peu contribué à multiplier les abbés mondains. L'abbé Doriolis n'était pas un homme de mœuçs déréglées, mais il avait une fort jolie figure , une belle voix de haute - contre. Il marchait avec zèle sur les traces de ces Jeunes ecclésiastiques de bonne maison qui^, en attendant qu'ils fussent évêques ou abbés commendataires , se montraient dans le monde bien poudrés , bien musqués , en habit court , en manteau de. soie, étaient pleins d'attentions pour les dames, et leur donnaient les avis les plus judicieux sur l'élégaiice et le choix de leurs ajustements; il4)renait le plus grand soin de sa petite personne; il craignait les rhumes et le hâle.
Un Credo à trois voix, où il fit admirablement sa partie, dans la chapelle du collège, le jour mêpie où l'évêquede Côutances, se trouvant à Paris , était venu donner la confirmation aux écoliers qui n'avaient pas encore reçu ce sacrement, lui avait valu les bonnes grâces .du prélat , et celui - ci , quelques jours après , avait nommé l'oncle du jeune Doriolis l'un de ses grands-vicaires. Ainsi c'était la belle voix du neveu qui avait ^protégé l'oncle ; il était bien juste qu'à son tour l'oncle protégeât le neveu.
Le grand-vicaire ne venait pas précisément projposer l'abbé Doriolis pour mon précepteur , car il n^était pas sûr que l'abbé acceptât; mais il espérait vaincre ses répugnances , et il venait prier mon père de se joindre à lui pour obtenir que l'abbé se décidât à nous sacrifier ses autres espérances de fortune. M, Doriolis avait fait des études assez médiocres ; il disait en avoir fait d'excellentes. Il vantait avec grâce et complaisance ses petits succès de collège. Il avait eu du malheur ou trop d'application les jours de composition pour les prix ; il avait continué de cultiver les belles-lettres pendant sa philosophie , et faisait des vers avec beaucoup dç^ facilité; il n'était que sous -diacre, et ne voulait pas aller plus loin dans l'église. Toute son ambitioii était tournée vers la littérature. Il était d'ailleurs adroit, patelih et complimenteur.
Malgré son ton mielleux , il plut à mon père , car il vanta l'ancienneté de notre maison , et il lui promit , s'il se décidait à se charger de mon éducation , de m'inspirer des sentiments dignes de ma naissance. Il plut encore davantage à ma mà*e , car , en développant ses principes sur l'éducation ^ il démontra que c'était la douceur et la complaisance qui devaient obtenir le plus de succès auprès d'un enfant de qualité ; enfin , quand on m'amena devant lui, il loua beaucoup la <. grâce , la gentillesse et l'esprit que je déployai' en lui souhaitant le bonjour ; il me trouva la figure noble , il admira mon étonnante ressemblance avec ma mère^ et se sentit, dès le premier coup-d'œil, une telle inclination pour moi , qu'il céda aux instances de son oncle^
et déclara qu'il serait volontiers mon précepteur, si toutefois il était agréé par mes parents.
On avait pris l'habitude dans notre famille de ne rien faire sans consulter notre cousin le bossu; mais on n'avait pas pris l'habitude de suivre ses avis. ,
Ce jour -là', il devait dîner au château. On invita M. l'abbé Doriolis et son oncle le grand-vicaire. Ma mère était seule quand notre cousin arriva. Le matin même, le cousin César, presque aussi jaloux que mon père et ma mère de me trouver un bon précepteur, avait pensé à l'un de ses camarades de collège , homme instruit , laborieux et modeste. Il lui avait écrit , et il venait tout joyeux en donner la nouvelle au château , lorsque ma mère, encore plus joyeuse, entama un éloge pompeux du joli abbé, qui chantait si bien, a A a la bonne heure ^ S\\ te bossu, un peu déconcerté, je « vois déjà qu'avec un pareil maître, Eugène peut de- «c venii' un chanteur très-distingué ; » et il parla de son ami et de la lettre qu'il lui avait écrite. « Ypus allez a voir, lui dit ma mère, comme ce M. Doriolis est un «c homme charmant^ spirituel et profond. Au surplus, fc vous savez, mon cousin, que nous ne ferons rien sans « votre assentiment. »
L'abbé Doriolis fiit un peu surpris de l'étrange figure de Césac H, dit tout bas à ma mère qu'il fsdlait que j'eusse déjà du courialge pour n'avoir pas peur de mon cousin , et dans un compliment assez compliqué qu'il adressa tout haut à César , il trouva le moyen de dire un mot flatteur sur l'esprit des bossus. Pendant le dîner , M. l'abbé affecta souvent de répéter qu'il était gauche et timide, et cependant il fit intrépidement
presque tous les frais de la conversation. C'était moi qui étais l'objet de ses éloges. Il souriait de tous les mots qui m'échappaient , et j'en fus si content , qu'au dessert j'allai dire à ma mère que c'était lui que je voulais pour précepteur.
Mon cousin César eut une conférence avec l'abbé, a A Dieu ne plaise , dit César , que j'aie la prétention « de vous faire subir un examen. » — « Pourquoi donc a pas , dit l'abbé avec suffisance , me voilà prêt à vous tt satisfaire sur tout ce qu'il vous plaira de me deman* « der. » — <c Eh bien ! reprit César , puisque vpus êtes «. de si bonne foi, parlons. » Alors il interrogea l'abbé sur ses principes d'éducation et d'enseignement , sur Cicéron et Tite-Live, sur Horace et Virgile. L'abbé débita des lieux cpmmuns qui ne séduisirent pas mon cousin , car il crut les avoir lus quelque part. Malheureusement encore , l'abbé s'avisa d'y mêler ses propres idées. Elles parurent si étranges à César, qu'il ne put s'empicher de sourire. L'abbé, trompé par ce sourire qu'il interprétait à son avantage , continua. Il en vint à la littérature française. Il prononça sur les auteurs du temps , et, jaloux d'éblouir, il récita au bossu une épître sur le bonheur de la médiocrité, qu'il donna comme étant de lui. César , qui connaissait mieux Horace que certains faiseurs d'épîtres de la jeunesse de Louis XV , ne s'aperçut pas cette fois que l'abbé s'attribuait le bien d'autrui ^ mais il lui fit entendre avec beaucoup de politesse qu'il n'était pas enthousiasmé de ses vers. L'abbé se piqua comme s'il eût été le véritable auteur, «c Ne nous fâchons pas, monsieur l'abbé, lui <x dit César ; en y réfléchissant , vos vers me donnent
« une telle opinion de votre talent pour la poésie, que a je vous engage à résister aux instances de votre oncle ft le^rând-vicaire« Vous êtes fait pour être bien mieux et que le précepteur de mon petit cousin. Au lieu de « chercher line éducation, courez les bénéfices simples « et sans charge d'ames. » L'abbé remercia gracieusement le bossu de Testime qu'il voulait bien Ivii témoigner. Cependant, comme il crut voir jjue la conférence n'avait pas tourné tout-à-fait à son avantage, il trouva le moyen de parler à ma m^re avant de retourner à la ville.
Selon lui , M. César de Senneville était assez instruit ; mais il n'était pas étonns^nt qu'un homme du monde n'en sût pas tout-à-fait autant ^ue ceux dont le métier lest d'écrire et d'enseigner. Or, il avait cru remarquer que notre cousin. avait plus dé prétention que de savoir ; .alors il avait cru devoir par politesse se mon*trer au^si modeste que M. César avait été vain et tranchant. Ce n'était pas la première fqis, ajoutait- il, qu'il s'apercevait que les bossus avaient uhe antipathie naturelle pour les hommes un peu favorisés par la nature. £n supposant qu'il surmontât ses répugnances , et qu'il s'imposât la t;âche de faire mon éducation , tant à cause de l'affection qu'il se sentait pour )e jeune enfant, que pour céder aux pressantes sollicitations de mes parents, il voyait bien qu'il aurait à combattre des préventions; mais il se consolerait de n'avoir pas le bonheur de plaire à toutes les personnes de notre famille , pourvu qu'il eût le suffrage de ma mère : aidé de sa puissante protection , il espérait ramener bientôt ceux mêmes qui se seraient prononces le plus vivement contre lui.