‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 14 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voyage d^ Eugène et de Guillaume.

Pend Air T la première poste ^ je pleurai J)eaucoup. L'abbé Doriolis essayait de me consoler. Afais je ne le connaissais jque depuis quelques jours , et me trouvant seul avec lui , je me regardais comme un pauvre enfant abandonné. £n changeant de chevaux, la vuAet les discours de Georges , qui nous avait attendus , et qui avait beaucoup de respect et d'affection pour son jeune maître , me rendirent un peu de courage. L'abbé profita en homme habile de ce petit incident. Il exagéra tellement les sacrifices qu'il était obligé de faire pour se charger de mon éducation, que je commençai à prendre pour lui des sentiments dé reconnaissance et d'amitié. Il me dit de si belles choses sur son mérite, que je le regardai comme un grand homme. £n me parlant avec les plus pompeux éloges de toutes les autres personnes de ma famille , il se moqua si agréablement de mon cousin Je bossu, qu'il me faisait rire aux éclats. Nous étions déjà les meilleurs amis du monde ,

lorsqae nous arrivâmes à Gaen. Nous en partîmes tard je lendemain, parce que M. Tabbé me laissa long-temps à Fauberge avec • Georges , pour^ aller voir quelques pecsonnes qu'il connaissait dans cette ville. Pendant le veste de la route , Tabbé continua de chercher à me donner une giçànde opinion de lui-même. Le troisième jour, après avoif fredonné à demi-voix quelques ariettes d'un opéra en grande vogue alors, il s'était profondément endoripi. Le jour baissait lorsque npus approchâmes de Mantes..

Guillaume, à dqqze ans, était grand et robuste. Son père, qui était obligé de calculer sa dépense, avait pensé qu'il pourrait aller à pied jusqu'à Caen ou même jusqu'àtEvreùx, qu'il trouyerait quelque occasion dans une de ces deux villes , et qu'il arriverait encore à Paris le ^g septembre , deux jours avant la rentrée des classes. Guill^me avait fort bien soutenu la marche du premier jour : dès le second , il se sentait fatigué; mais il se gardait de le dire à son père, qui ralentissait son pas et examinait son fils avec inquiétude. Vers la fin de ce second jour, Guillaume avait beau rire de sa fatigue et encourager son père, il ne pouvait plus marcher. Heureusement ils rencontrèrent un vo^turier qui allait à Ëvretix à petites journées. Il n'y avait » place que pour Gtiillaume dans la vpiture. Le père Delorme ne s'amusa pas à marchander sur le prix ; et pendant les trois jours que dura la ro^te , après avoir placé son fils le plus comujiodément qu'il lui était possible , il partait gaiement une he^ure avant }a voiture , il arrivait le soir une heure anrès elle, biei^ fatigué, car il avait marché fort vite ; mais il se délassait en

embrassaht son fils et en le regardant souper de bon / appétit. D'Evreujf, ils <Jontihuèrent leur route tantôt à pied, tantôt trottant sur.de mauvais chevaux de louage, nommés judicieusement des mazettes, tantôt en remontant la Seine^ sui^ des batelets. Guâlàùme et* son père venaient d'arriver à Mantes , oii ils devaient passer la nuit. Ils étaient assis sur un 'banc de pierre à la porte d'une petite auberge -voisine de la poste, lorsqu'ils^ aperçurent sur la route \in courrier qui piquait son cheval de to,utes ses forces. Il était encore fort loin, que Guillaume, qui avait *la vue excellente, avait déjà reconnu Georges ,* le valet de mon père. Il Courut à sa rencontre';Jil apprit que je le suivais dans unç chaise de poste avec mon précepteur, et que nous allions aussi coucher à Mantes : car ma mère avait bien recommandé à M. l'abbé de ne pas courir la nuit; et l'abbé, qui se disait brave et difficile à effrayer, nf avait pas été fâché de la recommandation. Il s'y conformait très -. ponctuellement.

Pour le coup, Guillaume ne sentit plus sa fatigue, il vola au-devant dîe moi. Je l'aperçus au moment ou nous entrions dans la ville; et sans écouter M. l'abbé, que mes cris avaient réveillé en sursaut et qui ne savait ce qui m'arrivait, je fis arrêter le postilloti. Georges, qui était revenu ^ur ses pas , m'aida à descendre de la chaise, et je me trouvai dans les bras de mon cher Guillaume. J'embrassai vivement Delorme , mon bon père nourricier , qui l'avait suivi. M. l'abbé était descendu de la chaise encore tout étourdi , et tandis que Guillaume , son père "et moi nous nous faisions mille questions, sans nous donner le temps de nous

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répondre , Georges lui i^prenait ce <pe c'était que ce petit paysan et .son père; a Ak , ah ! »> dit l'abbé assez dédaigneusement; et cpmme sur-le-champ il se rappela que mademoiselle Laure lui avait recommandé Guillaume , il fit quelques politesses prqj^ctrices au père Delorme. Bientôt il nous fit remarquer que nos transports avaient rassemblé, autour de nous tous les curieux dé Mantes^ et nous nous rendîmes à l'auberge de la poste. J'aurais Ibien vouUi souper avec Guillaume; mais M', l'abbé prétendit qu'il valait mieiix que Guil- . laume et son père*, qui devaient se cemettre en route le lendemain aVant le jçur , retournassent dé bonne heure à' leur petite auberge, où'ils avaient commandé un modeste ^souper . ^embrassai encoce Guillaume, et nous nous séparâmes bien contents de penser que nous nous reverrions dans quelques jours.

Quand nous fâmes seuls, l'abbé me fit un grave sermon sur la oonduite que je devais tenir au collège avec les boursiers , et particulièrement avec Gi^illaume ; il m'apprit que les élèves s'y trouvaient divi^^pour ainsi dire en trois espèces bien difierentes : lels fils des grands seigneurs, dès riches gentilshommes qui, comme moi , étaient en chambre particulière avec un. précepteiu*; les fils des bourgeois de Paris, négociants bu ro«bins , qui payaient pension et vivaient en commun sous la surveillance de plusieurs maîtres d'études ; et enfin les fils de laboureurs et de pauvres artisans de Nor* mandie, qui étaient admis gratuitement.au collège, avaient une table moins bien servie et un quartier séparé. Il m'apprit qu'à la vérité, de ces trois espèces d'écoliers , c'était celle des boursiers qui faisait hahi-

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tuellement les meilleures étu^s; mais que les à&ixt autres espèces éèaient bien vengées de la ;si|ipériorité des boursiers en fait d'études par- la ligo^ de démarcation qui se trouvait établie partout ailleurs qu'/s|i classe; que les élèves en chambre particulière ne fréquentaient ni les^ pensionnaires ni les boursiers , et qpe les bour* siers étaient souverainement méprisés piir Ips pepsion-* naires^ Il ajouta qu'il était loin de vouloir m^inspirer un sot orgueil , qu'il me recommandait d'être toujou^ft bon et affable, mé^ne pour les boursiers, mais que je ne devais jamais oublier qui j'étais; qu'il tne promettait d'avoir beaucoup de bantés^pofii^Guillaùme , *i*ais qu'il croyait que c'était avec les élèves de mon rang et de ma naissance que je devais me lier plus particulière* ment.

t)ois-je l'avouer? j'avais/déja pris une telle confiance dans tout ce qui sortait de la bouche de mon précepteur , que son discours fit quelque impression sur moi. J'aimais "Guillaume de tout mon cœur ; chez ma nourrice , chez mon père , dans nos jeux , dans nos travaux^ je n'avais jamais vu dans Guillaume que mon ami. Je ne m'étais pas encore une seule fois avisé de me considérer comme^ supérieur à lui. Lorsque mon précepteur eut commencé son ministère auprès de moi par %etts prémière^ leçon , je comparai en moi - même la ^fférence de nos vêtements et de notre manière de voyager, je me souvins de mille autres différences qui avaient existé entre nous depuis notre enfance. Je me promis d'aimer toujours Guillaume , mais je me crus destiné à devenir son bienfaiteur , son protecteur , et je pensai qu'avec son mérite et mes bons offices il

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pourrait devenir un jour, non. pas mon égal (il lui manquerait toujours la noblesse), mais ui^^roturier fort riche et fort r^omniandable.

On a vu dans les pren>iers chapitres que c'était une habitude dans notre' famille de se bâtir de beaux châteaux en Espagne. Dès l'âgf de doui^e ans je marchais sur les traces 4^ mes parents , et je songeais avec délices à la reconnaissance, dont ce bon GuiUaùme et sa ïnère seraient pénétrés pour /moi qua|nd, par la suite, je les combleras de mes. bienfaits. En attendant^ je sentis qu'il fallait mettre un. peu moins de vivacité et de fapiiliarité dans les tépiioignages de mon amitié pour Guillaume , et je pensai avec complaisance que j'allais me trouver ^u coiUége dans la. première espèce d'écoliers, celle qui méprisait les deux "autres.

Le leçideitaain nous arrivâmes à Paris, et nous d^cendîmes chez M. Mathelin, le banquier dé moir père.

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