XXII LEXIQUE DE LA BRUYERE
« L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir » (I, 262) •, « Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté » (I, lyB); « La distraction (de mon élève) diminue de jour à autre... : c'est sur quoi je m'opiniàtre et ne me rends point » (II, 4^3).
« Une affaire de rien, et qui ne mérite ])as qu'on s^en remue » (I, 322).
« Où la religion a échoué..., l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine » (I, 827); « Celui qui a fait les cieux..., et qui se joue de les faire mouvoir » (II, 2G9).
a II entre dans le secret des Aimilles... ; il s'offre, il se fait de fête, il faut l'admettre » (I, 842) : se faire de fête, dit l'Académie (i 694-1 835), c'est « s'entremettre de quelque affaire, et vouloir s'y rendre nécessaire sans y avoir été appelé. »
Voyez plus haut, p. iv, se passer à moins.
Le trope le plus ordinaire, la figure par excellence, c'est la métaphore, la comparaison faite sans dire qu'on la fait. Tout le monde sait que l'on découvre, en remontant à l'origine des mots, un nombre infini de métaphores devenues, en grande partie, latentes par l'obscurcissement du sens primitif et par l'effet du fréquent usage , et que l'on reconnaît même que cette translation du sens est, dans les langues, le mode le plus ordinaire, et, pour bien des objets et des idées, le mode presque unique d'expression. Mais, parmi les métaphores encore senties, il en faut distinguer de deux, on peut dire de trois sortes : d'abord celles qui sont toutes faites et à la disposition de tous dans le dictionnaire, qui sont le bien commun, un bien durable et une des principales richesses de l'idiome; puis celles qu'une époque adopte, que la suivante laisse tomber en désuétude; et enfin celles que cliacun peut créer, risquer à son gré, avec une liberté qui n'a d'autres limites que la justesse, la bienséance, le bon goût.
C'est, il va sans dire, à ces deux derniers genres seulement qu'on doit être attentif dans une étude où l'on se propose de caractériser la langue d'un temps ou d'un auteur, disons mieux, ces deux langues.
La Bruyère, dans son style tempéré, n'a point de ces métaphores éclatantes, audacieuses, qu'on rencontre chez le. poète inspiré, chez l'orateur jDassionné, sublime : en ce genre, comme en tout, il est modéré et discret, il se contente d'être fin, délicat, spirituel; il ne vise qu'à être expressif.
Celles qui, chez lui, m'ont paru dignes de remarque et que je réunis ici, sont, la plupart, ingénieuses, et ont bien, si je ne me trompe, les qualités que je viens de dire ; quelques-unes sont toutes simples et n'attirent un peu l'attention que parce qu'elles ne s'emploient guère, quelque fréquente que soit l'occasion d'en user. Comme la métaphore se glisse partout de façon plus ou moins sensible, je n'ai pas besoin d'avertir que dans les précédentes listes d'exemples il s'en trouve plus d'un qui aurait droit de figurer aussi dans celle-ci. Je suis, comme j'ai déjà fait pour d'autres citations, l'ordre alphabétique.
PREFACE. xxui
« Il y îi tîes âmes.... enfoncées et comme abîmées clans les contrats, les titres et les parchemins » (I, a64) : la métaphore n'a rien que d'ordinaire; elle ne me paraît quelque peu remarquable que par ses comple'ments.
« L'histoire de Louis XII s'' achemine.... vers sa fin » (II, 49^) "• il
s'agit des leçons qu'il donne au prince son élève.
« Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse la sienne, douce situation, âge d'or » (II, 122 et i23).
« Toute campagne n'est pas agreste.^ et toute ville n'est pas polie » (II, 89) : pour qu'on ne se trompe pas sur son intention, sur le passage du sens physique au sens moral, notre auteur a soin de dire en note : « Ce terme s'entend ici métaphoriquement. »
« Les esprits vifs.... ne peuvent s'' assouvir de l'hyperbole» (I, i45).
« On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule jJrésence démonte la batterie de l'homme de ville » (I, 245); « La vie de la cour est un jeu se'rieux... : il faut arranger ses pièces et ses batteries^ avoir un dessein, le suivre » (I, SaS).
« C'est lui homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse..., perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donuoit, et montre la corde » (I, 167; voyez ci-dessus, p. xx).
Corrompre^ au sens adultérer : « On affecte de les corrompre (ces noms) en les prononçant » (I, 239); « Ces traits (ces extraits d'un ouvrage), ainsi corrompus et défigurés..., ils les exposent à la censure » (I, 121); « Une nouvelle qui se corrompt la nuit » (I, 127); « Ces efforts de mémoire (du prédicateur) qui corrompent le geste et défigurent le visage » (II, 235).
« La foule innombrable de clients ou de courtisans dont la maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour » (I, 35g).
« Pressez-les, tordez-les, ils dégouttent l'orgueil » (I, 322).
« Quelque idée qui me vienne et quelque nouvel établissement que je fasse au sujet des études de Monsieur le duc de Bourbon, je déménage sans peine pour aller où il plaît à Votre Altesse » (II, 478).
<( Tous lisent ces sortes d'ouvrages...; ils en dépeuplent les boutiques » (II, 445).
« [Les gens d'esprit] ne savent-ils pas.... détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus? » (I, 35o.)
« Quel moyen de vous définir, Téléphon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans une certaine distance, et il faudroit vous développer.^ vous manier..., pour porter de vous un jugement sain et raisonnable » (I, 344).
« Il lui dresse une épitaphe » (I, 74); « Dresser des comptes » (I, i53).
« L'Opéra est Vébauclie d'un grand spectacle » (I, i33).
« Les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour recevoir indifféremment les plus grands désastres, s'échappent et ont une bile intarissable
sur les plus petits inconvénients » (II, 69); « Il est cérémonieux: il ne
s'échappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes » (II, 71).
« Les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et d'Arlequin » (I, 324).
« S'attendrir sur le pitoyable..., éclater sur le ridicule « (I, i37).
« \j'' embellissement (l'accroissement) de sa fortune » (I, 367).
« Ceu'c qui doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont établis de faire valoir ces.... lois » (II, 77) : c'est-à-dire, les jurisconsultes, les magistrats.
« Un certain nombre de gens n'ont pas,.,, deux pouces de profondeur; Isi vous les enfoncez., vous rencontrez le tuf f) (I, 33 1).
« Les hommes.,., sont charmés, enlevés parla réussite » (II, i'.'.3;
**"oyez ci-après, p. xxiv, estropié).