DISCOURS SUR THÉOPHRASTE
Or ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Caractères étoient Athéniens, et nous sommes François ; et si nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la cxv*^ olympiade, trois cent quatorze ans avant Tère chrétienne*, et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivoit ce peuple d'Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnoître nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le cœur et selon les passions; ils sont encore tels qu'ils étoient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux^, superstitieux.
Il est vrai, Athènes étoit libre ; c'étoit le centre d'une république; ses citoyens étoient égaux; ils ne rougissoient point l'un de l'autre; ils marchoient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entroient dans les boutiques et dans les marchés, achetoient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne les faisoit point sortir d'une vie commune; ils réservoient leurs esclaves pour les bains, pour les repas', pour le service intérieur des maisons, pour les voyages; ils passoient une partie de leur vie dans les
1. Il y a là une inadvertance de l'auteur ou une faute d'impression. L'an 3i4 avant J. C. répond à la dernière année, non de la cxv^, mais de la cxvi^ olympiade, ou, plus exactement encore, aux années 3 et 4 de cette dernière, à la seconde moitié de l'une et à la première de l'autre. — Voyez ci-après, p. 33, note 2.