‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 146 sur 373 · DE LA BRUTALITE · texte numérisé non relu

DE LA BRUTALITE

La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos paroles. Si vous demandez à un homme brutal : « Qu'est devenu un tel? » il vous répond durement : « Ne me rompez point la tête. » Si vous le saluez, il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en demander le prix, il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui qui la marchande : « Qu'y trouvez-vous à dire* ? >> Il se moque de la piété de ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une grande célébrité : « Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux Dieux^, et s ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils les ont bien payés, et que ce n'est pas un présent du ciel'. » Il est inexorable à celui qui sans dessein l'aura

conjecture de Meurslus, déjà mentionnée dans le commentaire de Casaubon, r]p(aç TcuXaç, « la porte sépulcrale. »

1. La Bruyère fait ici le même contre-sens que Bénéveiit dans sa traduction française et Casaubon dans sa version latine [ecqiùd inveniat damnandurn) . Ce dernier, dans son commentaire, donne à choisir entre ce sens et celui-ci, qu'il indique en français : « Que pensezvous que j'en trouve?» La vraie signification, comme l'avait fait remarquer Saumaise, dès 1620, est : qu'ici pret'ii mereat kaec res, a que vaut l'objet? » ou, comme traduit M. Stie\enart : « il demandera combien vous en offrez. »

2. Tel est le texte de presque toutes les éditions. La y<^ et la 8« donnent : « jusqu'aux Dieux. »

3. Var. (édit. 1-6) : qu'ils les ont bien payés et qu'ils ne leur sont

poussé légèrement, ou lui aura marché sur le pied : c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est qu'il ne lui en prêtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne; et si Ton diffère un moment à se rendre au lieu dont Ton est convenu avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande singularité : il ne veut ni chanter* à son tour, ni réciter dans un repas, ni même danser avec les autres^. En un mot, on ne le voit guère dans les temples importuner les Dieux, et leur faire des vœux ou des sacrifices.

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