I. Voyez ci-après, p. 124, note
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ainsi qu'on le prétend, qu'il désignât publiquement les additions sur le livre imprimé.
Si ce n'esl elle, c'est Michallet, nous le répétons sous forme de conclusion, qu'il faut accuser d'avoir fait en quelque sorte violence à la Bruyère. Que ce soit l'auteur ou le libraire qui le premier ait eu la pensée de signaler au lecteur les augmentations de la quatrième et de la cinquième édition, un tel aj)pel à la curiosité publique dut plaire particulièrement au libraire. Michallet regretta, j'imagine, qu'au lieu de le renouveler dans la sixième édition, la Bruyère eût pris le parti de ne plus donner de marque distinctive aux alinéa inédits, et il s'efforça de triompher de sa résolution. Obtenir que la septième édition se terminât par une « table des nouveaux Caractères , » ce n'était réussir qu'à moitié : il l'emporta complètement lorsque s'imprima la huitième. Telle est l'explication que nous proposons de substituer à celle quia cours dans les éditions récentes, et suivant laquelle la censure n'eût permis qu'à certaines conditions la réimpression des Caractères,
A l'exemple de IMM. Walckenaer et Destailleur, et pour abréger notre dissertation, nous nous sommes servi jusqu'à présent du mot « censure », en lui donnant une acception qu'il n'avait pas au dix-septième siècle. Au moins nous faut-il dire qu'il n'est pas ici question de l'autorité des personnages auxquels le chancelier confiait l'examen des manuscrits que l'on voulait publier, et pour lesquels on lui demandait un privilège. Une fois l'approbation donnée par le littérateur désigné, son rôle était fini : c'est au lieutenant de police et au chancelier qu'appartenait la surveillance des livres imprimés. Nous ne pouvons affirmer que ni l'un ni l'autre n'aient jamais pris alarme des augmentations que faisait la Bruyère, alors que de la quatrième à la septième édition il renouvelait en quelque sorte son œuvre sans demander un nouveau privilège ; mais il ne s'en est encore découvert aucune preuve dans la correspondance administrative du temps, non plus que dans le livre lui-même.
C'est à Théophraste que la Bruyère a emprunté son litre, tout en le modifiant heureusement. Le titre grec, qu'on le traduise : Caractères moraux, ou moins littéralement, comme l'a fait notre auteur : Caractères des mœurs ^ ne pouvait s'adapter exactement à son livre. Le caractère ^ suivant la délinition La Bruyère, i 7
de M. Littré, est ce qui distingue au moral une personne d'une autre. Par une extension qu'il est facile de comprendre, ce mot est desenu pour la Bruyère le synonyme de portrait, et c'est, dans une certaine mesure, en réunissant une collection de caractères ou de portraits qu'il a voulu décrire les mœurs de son temps*; mais aux portraits qu'il a tracés s'entremêlent toutefois de très-nombreuses réflexions ou remarques^, dont l'ensemble concourt très-utilement à peindre les moeurs du siècle : le nom de caractère ne peut convenir à ces réflexions. Aussi est-ce à tort, selon nous, que les éditeurs, pour la plus grande commodité du langage, ont appelé caractère chacun des morceaux, portraits ou réflexions qui composent le livre de la Bruyère. Cette confusion a été faite, il est vrai, dans la table des augmentations qui termine la septième édition; mais on peut douter que cette table ait été rédigée par la Bruyère, et bien qu'il ait tour à tour employé les mots Remarques ou Caractères en parlant de son ouvrage, nous ne voyons nulle part, cette table écartée, qu'il ait indifféremment appliqué l'une ou l'autre expression à chacun des paragraphes en particulier : l'avantage que présentait à ses yeux le sous-titre de mœurs était précisément, sans nul doute, d'embrasser à la fois les caractères et les remarques que contenait le volume.
Le mot de caractères fut au surplus bientôt à la mode, et recevant en quelque sorte une acception nouvelle, il servit de titre à un grand nombre des ouvrages de morale que fit naître le succès des Caractères de la Bruyère.
Hors les chansons et l'article du Mercure galant que nous avons mentionnés en racontant l'admission de la Bruyère
1. a. En termes de théâtre, dit M. Littré, on entend par mœurs ou mœurs générales les habitudes qui appartiennent à une nation, à une époque, à tel ou tel âge, à telle ou telle condition. Le caractère^ qu'on appelle aussi quelquefois les mœurs particulières, est plus spécial à chaque personnage. Dans Iphigénïe, Achille est ardent, Ulysse est rusé : ce sont deux caractères différents ; mais tous les deux doivent représenter les mœurs grecques ou ce que nous consentons à regarder comme ces mœurs. » (^Dictionnaire de la langue française, au mot Caractère.)
2, Voyez le Lexique^ aux mots Caractère, Remarqtie et Réflexion,
à l'Académie, il ne se produisit aucune attaque j)ublique contre lui pendant sa vie. Mais en 1699 le chartreux dom Bonaventure d'Argonne fit paraître, sous le pseudonyme de Vigneul- Marville, une critique pleine d*amertume et d'injustice* ; et aux premiers jours de l'année 1701, Michel Brunet^ le libraire du Mercure galant^ que la Bruyère avait si mal traité, mit en vente un livre où sous ce titre peu exact : Sentimcns critiques sur les Caractères de Théophraste de Monsieur de la Bruyère, étaient tour à tour critiqués l'ouvraj^e de la Bruyère et celui d'un de ses imitateurs, le Théophraste moderne. L'approbation était signée de Fontenelle, le Cydias des Caractères,
L'une et l'autre attaque donnèrent lieu à de longues réfutations. L'apologiste que suscita la dissertation de Bonaventure d'Argonne fut Pierre Coste, qui publia en 1702 la Défense de M. de la Bruyère et de ses Caractères contre les accusations et objections de M. de Figncul-Marville ; ce lourd plaidoyer a souvent pris place dans les éditions des Caractères.
Il avait été répondu plus prompfement aux Sentimcns critiques : àims le courant de l'année 1701 en eiTe»^, le libraire Delespine, successeur de Micballet, avait mis en vente V Apologie de Monsieur de la Bruyère ou Réponse à la critique des Caractères de Théophraste : cette réplique, qui paraissait avec une approbation de Pavillon, lepoëte que l'Académie avait préféré à la Bruyère en 1691 , était anonyme comme l'avait été la critique. L'auteur de V Apologie toutefois ne se cachait pas avec beaucoup de mystère : on sut bientôt qu'il était avocat, se nommait Brillon, et avait composé plusieurs livres de morale, entre autres le Théophraste moderne, auquel avait été consacrée la moitié du livre des Sentimens critiques, Brillon, dit Walckenaer, « donna un bel exemple, car au lieu de songer à défendre son propre ouvrage, sévèrement critiqué dans le livre qu'il réfutait, il n'en parla pas, et s'occupa uniquement du livre de la Bruyère ^. » Ne lui sachons pas trop de gré de sa réserve.
1. Elle se trouve dans ses Mélanges d'histoire et de littérature (Rouen, 1699, i vol. in-12, p. 332-354, et 1701, 3 vol. in-12, tome I, p. 342-369). Voyez, sur cette critique et sur les livres mentionnés ci-après, la Notice bibliographique .