Voyez la seconde édition (1727), au nom Brillon
2. Voyez ci-dessus la Notice bibliographique. Nous retrouverons encore Brillon en commentant dans V Appendice la réflexion 64 du chapitre de:» Ouvrages de l'esprit.
NOTICE. loi
Le calme se fit peu à peu autour du nom de la Bruyère. « Pourquoi, écrivail l'abbé d'Olivet en 1729, les Caractères de M. de la Bruyère, que nous avons vus si fort en vo^^ue durant quinze ou vingt ans, commencent-ils à n'être plus si rechercbés ? Ce n'est pas que le public se lasse enfin de tout, puisqu'aujourd'luii la Fontaine, Racine, Desprcaux ne sont pas moins lus qu'autrefois. Pourquoi, dis-je, M. de la Bruyère n'a-t-il pas tout à fait le même avantage? Prenons-nous-en, du moins en partie, à la malignité du cœur liumain. Tant qu'on a cru voir dans ce livre les portraits des gens vivants, on l'a dévoré, pour se nourrir du triste plaisir que doone la satire personnelle; mais à mesure que ces gens-là ont disparu, il a cessé de j)laire si fort par la matière, et peut-être aussi que la forme n'a pas suffi loute seule pour le sauver, quoiqu'il soit plein de tours admirables et d'expressions heureuses qui n'étoient pas dans notre langue auparavant^ »
L'abbé d'Olivet s'est un peu trop hâté : la Bruyère vit encore , et s'il est vrai que pendant une partie du dix-huitième siècle son livre ait été un peu négligé, la liste des éditions que donne notre Bibliographie prouve que lecteurs et admirateurs lui sont bientôt revenus, se renouvelant sans cesse jusqu'à nos jours.
Il est superflu de <lemontrer que le succès de la Bruyère ne tenait pas simplement à la curiosité maligne de ses contemporains ; mais son livre, nous l'avons déjà reconnu, abondait en portraits de « gens vivants. » Aussi, quoique les auteurs de clefs se soient très-souvent tiompés, devrons-nous tenir compte de leurs interprétations : nous donnerons ces interprétations dans un Appendice^ où elles seront discutées et commentées.
Le texte que nous suivons est celui de la neuvième édition, la dernière qui ait été imprimée du vivant de l'auteur. Nous ne le reproduirons toutefois qu'avec une certaine précaution: les fautes d'impression y abondent, plus encore que dans toutes les éditions précédentes, et les omissions ou les variantes qui s'y remarquent proviennent parfois d'une distraction des imprimeurs, et non d'une correction de l'auteur.
I. Histoire de C Académie frariçoise , par Pellisson et d'Olivet, édition de M. Livet, tome II, p. Sig. Voyez aussi Voltaire, au chapitre XXXI du Siècle de Louis XIV.
Pour pénétrer la pensée de la Bruyère, il est souvent utile de connaître la date à laquelle il écrit; il est toujours intéressant d'ailleurs de suivre les développements qu'a reçus son œuvre : aussi , comme MM. Walckenaer et Destailleur, placerons-nous à la fin de chaque alinéa la mention de l'édition où il a paru d'abord, nous dispensant toutefois de donner cette indication pour les alinéa que contient la première édition. Les alinéa que ne suit aucune mention forment donc le texte primilif des Caractères ^ ce^.ui que donnent les trois premières éditions; les indications éd. (édition) 4, 5, 6, 7, 8, permettront de se rendre compte des accroissements successifs de l'ouvrage.
Les additions si fréquentes que désignent ces indications, les corrections si nombreuses qui ont multiplié les variantes, et aussi les cartons que l'on peut remarquer dans les éditions originales, sont autant de preuves du soin qu'apportait la Bruyère à compléter et à perfectionner son œuvre. La révision à laquelle il a tant de fois soumis les Caractères se révèle encore par d'autres marques, par les déplacements qu'il faisait çà et là, soit qu'il transportât des réflexions d'un chapitre à l'autre, soit qu'il disposât dans un ordre nouveau les remarques dont se composaient les chapitres. Les déplacements qui ont fait passer des alinéa d'un chapitre à l'autre seront notés au bas du texte; les autres sont indiqués dans un tableau spécial, que l'on trouvera ci-dessus dans la Notice hlbliooraphique. Le même tableau présente les modifications qui ont été introduites dans la division des remarques : il arrivait souvent que tel alinéa, qui dans une édition formait une réflexion isolée et distincte, fût réuni dans la suivante à un alinéa \osin, ou qu'au contraire tel alinéa, d'abord uni au voisin, en fat ensuite séparé.
Dans les éditions originales, la division des remarques, qui souvent comprennent plusieurs alinéa, est indiquée par un signe d'imprimerie de forme archaïque, que l'on nomme pied de mouche : au lieu de le reproduire, nous laisserons des blancs entre chaque remarque. Pour rendre plus nette la division et plus faciles les renvois, nous accompagnerons de numéros d'ordre les morceaux dont se com])0^e chaque chapitre, sans toutefois mettre ces numéros en vedette, comme l'a fait Walckenaer : en séparant les caractères ou remarques par des chiffres placés à travers le texte, on détruit, ainsi que l'a justement dit
NOTICE. io3
M. Destaillour, cette «■ suite insensible des réflexions » dont a parlé la Bruyère dans sa préface.
Les Caractères contiennent cà et là des noms imprimes en petites capitales. « Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite, dit la Bruyère dans la préface de son discours à l'Académie; j'écris leurs roms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. » Et en effet il a écrit en capitales, non point tous les noms qui ne sont j)as imaginaires, car il en est d'historiques qui sont en italique ou en romain, mais tous ceux sur lesquels il veut appeler l'attention d'une façon particulière.
Un nombre plus considérable de noms propres est en italique. Tous les noms de fantaisie, tous les noms « en l'air, » comme eût pu dire Molière, sont imprimés de cette manière dans les premières éditions, où ils sont d'ailleurs assez rares; plus tard, lorsque ces noms se multiplient, on n'imprime plus qu'une seule fois en italique ceux qui s'introduisent dans les Caractères : s'ils reviennent dans le même morceau, ils sont imprimés en romain ; un peu plus tard encore, ceux-là mêmes qui ont figuré dans la première édition sont, comme les nouveaux, soumis à cette règle uniforme : impression en italique lorsqu'ils apparaissent pour la première fois dans un portrait, impression ordinaire quand ils y sont répétés *.
La Bruyère imjirime également en italique les expressions nouvelles, ou du moins prises dans une acception nouvelle, les expressions familières, celles sur lesquelles il veut insister. Certains mots imprimés d'abord en italique ont cessé de l'être à la huitième édition ou quelquefois plus tôt. La raison de ces modifications n'apparaît pas toujours clairement aux yeux du lecteur : sans doate il a pu arriver qu'une expression, employée avec un sens particulier en 1687 ou 1689, entrât assez rapidement avec ce même sens dans le langage commun, pour que
I . Cette règle a été suivie dans la plupart des éditions modernes des Caractères, et nous l'adopterons nous-même : sauf indication contraire, nous reproduirons les disjiositions typographiques de la 9^ édition, dans la mesure où le permettent les habitudes de la typographie moderne.
io4 LES CARACTERES.
la Bruyère s'abstînt quelques années plus tard de la souligner; mais on ne peut expliquer par des raisons tirées de l'histoire de la langue toutes les modifications de ce genre que contiennent les éditions originales. A-t-il fallu tenir compte de l'embarras oii pouvait se trouver une imprimerie dont les casiers étaient peu garnis? Voyant s'accroître le nombre des mots soulignés, Michallet a-t-il obtenu de la Bruyère qu'il restreignît l'usage des italiques , sinon pour éviter aux compositeurs un surcroît de travail , du moins pour ne pas contraindre l'imprimerie à faire graver de nouveaux caractères? Quoi qu'il en soit, en même temps qu'il adoptait pour les noms de fantaisie la règle que nous venons d'indiquer, et qu'il enlevait les italiques aux prénoms, à divers noms de lieux ou de personnages connus, à bon nombre d'expressions primitivement soulignées, la Bruyère usait quelquefois encore de ces mêmes lettres dans les additions qu'il faisait à son livre, et même les employait pour quelques-uns des mots qu'il avait imprimés en lettres ordinaires dans les premières éditions. A l'exception de ceux qui portent sur les noms fictifs et de quelques autres de minime importance, ces divers changements seront relevés au bas des pages : il n'est pas sans intérêt en effet de savoir quels mots la Bruyère a cru devoir souligner dans toutes ses éditions, pour quels autres il a cru pouvoir abandonner à certain moment l'usage des italiques, et enfin pour quelles expressions il a regretté de ne s'en être pas servi tout d'abord.
Peut-être trouvera-t-on que nous notons avec trop d'insistance des minuties bibliographiques ; mais s'il est un livre où toute minutie de ce genre doive appeler l'attention d'un éditeur, c'est celui que nous réimprimons. Les preuves abondent que la Bruyère attachait une sérieuse importance aux indications qu'il donnait à l'imprimerie, et que s'il n'était pas plus attentif que la plupart de ses contemporains à corriger les fautes qui se glissaient dans ses épreuves, il ne permettait pas du moins que l'imprimeur disposât son livre d'une manière arbitraire : la surveillance qu'il exerçait à cet égard nous impose le devoir d'étudier en leurs moindres détails les éditions qu'il a publiées lui-même.
ou
LES MOEURS DE CE SIECLE
Je * rends au public ce qu'il m'a prélé ; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage : il est juste que l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable , et qu'il mérite de moi , je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature , et s'il se connoît quelquesuns des défauts que je touche, s'en corriger^. C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant , et le succès aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher ^ : ils seroient
1 . Dans les trois premières éditions, la préface des Caractères se réduit aux deux premières et aux trois dernières phrases de Tintroduction qu'on va lire. Remaniée et augmentée dans les éditions suivantes, elle reçut dans la 8® sa forme définitive. Les retouclies successives qu'elle a subies y ont introduit, comme en le pourra voir, quelque confusion. — Nous rappellerons qu'il faut rapprocher de cette préface, pour la compléter, une partie du Discours sur Théophraste, et quelques passages de la préface du discours prononcé par la Bruyère à l'Académie française.
2. Après ce début, l'auteur continue ainsi dans les trois premières éditions: <c Ce ne sont point des maximes que j'aie voulu écrire: elles sont, etc. » Voyez ci-après, p. m, note i.
3. De le leur reprocher , dans les éditions deCoste et dans plusieurs
io6 LES CARACTERES
peut-être pires , s'ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que Ton prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils devroient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avoient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges ; outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction ; et s'il arrive que l'on plaise , il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y être admises pour la variété , pour délasser l'esprit , pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières , instructives , accommodées au simple peuple , qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que Ton veuille suivre , qui est de ne pas perdre mon titre de vue , et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris * ; car bien que je les tire souvent de la cour de
éditions modernes; mais on lit: de leur reprocher, dans toutes les éditions du dix-septième siècle. Voyez le Lexique, au mot il, le.
I . Var. (édit. 4) '- ou les mœurs du siècle que je décris. Après cette seule précaution, et dont on pénètre assez les conséquences.... (voyez ci-après, p. lo^). — (Édit. 6-7) : ou les mœurs de ce siècle que je décris. Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences.... — Dans les éditions 5--, la Bruyère fit imprimer en italique les mots de ce siècle ; ce n'était pas assez pour
ou Lf:S MOEURS DE CE SIÈCLE. 107
France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays , sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité , ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en général , comme des raisons qui entrent dans Tordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire*, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et toute censure , contre les froids plaisants et les lecteurs mal intentionnés ^ : il faut savoir lire , et ensuite se taire , ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu , et ni
rendre sa pensée complètement claire : aussi la développa-t-il dans la 8^ édition. Neuf ou dix mois avant que parût cette édition, Charpentier, recevant la Bruyère à l'Académie, l'avait comparé à Théopliraste dans les termes qui suivent : « Théophraste, lui avait-il dit, a traité la chose d'un air plus philosophique : il n'a envisagé que l'universel ; vous êtes plus descendu dans le particulier. Vous avez fait vos portraits d'après nature ; lui n'a fait les siens que sur une idée générale. Vos portraits ressemhlent à de certaines personnes , et souvent on les devine ; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours ; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés. » C'est peut-être en souvenir de ce parallèle désobligeant que la Bruyère revint sur sa phrase pour déclarer bien nettement cette fois qu'il avait peint les moeurs des hommes de son temps en général, et non simplement celles de la cour de France, ou même celles des Français.
1 . Var. (édit. 4) * Après cette seule précaution. — Voyez le commencement de la note précédente.
2. Ici se termine le morceau que la Bruyère avait ajouté dans la 4e édition. Après cette phrase venait la dernière partie de la première préface: a Ce ne sont point au reste des maximes....» Ce qui suit a été ajouté dans la 5® édition.
io8 LES CARACTERES
plus ni moins que ce qu'on a lu ; et si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir faire : sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son travail , je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année M.DG.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre l'impatience * de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères ^, et la crainte de faire dire à quelques-uns : « Ne finiront-ils point, ces Caractères^ et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain? » Des gens sages me disoient d'une part : « La matière est solide, utile, agréable, inépuisable j vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez : que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. » D'autres , avec beaucoup de raison , me faisoient redouter ^ les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être content, et ne manquoient pas* de me sug-
1. Var. (édit. 5) : J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé quelque temps entre l'impatience.... — (Édit. 6) : J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année dernière, et avant la cinquième édition, entre l'impatience.... — La rédaction qui est restée définitive appartient à la 7* édition. — On a imprimé M.DG.LXXXX, au lieu de M.DC.XC, comme on ferait aujourd'hui, dans toutes les éditions du dix-septième siècle.
2. Var. (édit. 5) : à mon livre toute sa rondeur et toute sa forme par ces nouveaux et derniers caractères. — (Edit. 6 et 7) : à mon livre plus de rondeur et plus de forme par de nouveaux caractères.