Géronte. Ah ! que n'ai-je étudié
Jacqueline. L'habile homme que v'ià !
Lucas. Oui, ça est si biau que je n'y entends goutte.
(Molière, le Médecin malgré luif acte II, scène iv.)
ii6 DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.
X Iliade,, Virgile V Enéide, Tite Live ses Décades^ et TOrateur romain ses Oraisons^,
10. Il y a dans Tart un point de perfection , comnie de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et Ton dispute des goûts avec fondement.
11. Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ; ou pour mieux dire, il y a peu d'hommes dont Tesprit soit accompagné d'un goût sûr et d'une critique judicieuse.
12. La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les actions des héros : ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens,
i3. Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.
i4' Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. MoÏse'^, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessuis des autres écrivains que par leurs
1. La Bruyère, à l'exemple de la plupaTt des anciens traducteurs soit de Cicéron soit en général des orateurs (et cette coutume est encore observée par plus d'un au dix-huitième siècle), rend par oraisons, dans le sens de discours, le mot latin orationes,
2. Quand même on ne le considère que comme un homme qui a écrit. (A^ote de la Bruyère.)
expressions et par leurs images* : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.
On a dû faire du style ce qu'on a fait de Tarchitec- i5. ture. On a entièrement abandonné Tordre gothique, que la barbarie avoit introduit pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyoit plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation. (ÉD. 5.)
Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel !
On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable^ à ces enfants drus^ et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.
Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages, (éd. 40
Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu cor-
1. Var. (édit. 1-8) : que par leurs expressions et leurs images.
2. Semblables, au pluriel, dans les éditions 4-6. — A la ligne suivante, succé, dans les éditions 4-10.