‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 182 sur 373 · Drus est imprimé en italique dans les éditions · texte numérisé non relu

Drus est imprimé en italique dans les éditions

ii8 DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.

rects qu'ils soient, ont de beaux traits ; il les cite , et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique, (éd. 4-)

Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité : on les récuse, (éd. 4-)

i6. L'on devroit aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer.

Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un pédantisme. (ÉD. 4-)

Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et la critique que Ton fait de ses ouvrages, (éd. 40

17. Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchoit depuis longtemps sans la connoître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui étoit la plus simple, la plus naturelle, qui sembloit devoir se présenter d'abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur* sont sujets à retoucher à leurs ouvrages : comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés.

I. Voyez plus loin (p. 149, n» 64) un passage où la Bruyère indique d'une manière plus explicite ce qu'il appelle écrire par luimeur. Les auteurs qui écrivenl par humeur, ce sont ceux qui tirent d'euxmêmes, de leur cœur et de leur esprit, tout ce qu'ils écrivent.

La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de 18. bonnes clioses nous fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être lues.

Un esprit médiocre croit écrire divinement', un bon esprit croit écrire raisonnablement.

« L'on m'a engagé, dit ^riste^ à lire mes ouvrages à 19. Zoïle^ : je l'ai fait. Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver mauvais ; il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas loués depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas davantage^ à un auteur; je le plains même d'avoir écouté de belles choses qu'il n'a point faites. »

Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent froids sur les conceptions d'autrui : personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n'est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.

Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement 20. touchés de très-belles choses'.

Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un 21 manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son sort

Page 1